LA VISITE ÉPISCOPALE A ALBANY
Un témoin oculaire, — Résurrection d'un beau passé.— La piété des sauvages.—Intérêt qu'ils inspirent.— Leur pauvrelé.— Leurs wigwams.— Leurs coutumes, — Influence du Père Nédelec,— L'abondance au camp.— La chapelle. — La sacristie.— L'intérieur du Temple.— Le vestiaire et ses richesses, —Le zèle pour la maison de Dieu.— St-Pierre de Rome.—Poésie de la prière.— Mélodie naïve des cantiques.— Le catéchisme.— De vrais enfants d’Abrahain.— Une joute publique.— Les prix.—La lecture.— La bibliothèque maskégonne.— Les sermons de Mgr Baraga.— Le chemin de la croix.— Le recueil de prières.— Le calendrier.—- Le nom des mois.— C'est comme au paradis.— Une cérémonie impressionnante.— Une messe pontificale. — La procession du Saint Sacrement.— La confr. mation.—Miracle de fidélité.—La communion générale.—La confession, — Mariages.—Baptèmes —Une messe de requiem.—-Madame Corcoran.--Un monument funèbre.—Visite des cabanes.—Le festin —Les hommes en lies: se.— Tabac canadien.—Au tour des femmes.—- Patience des jeunesses, — Quel homme que l'évèque.—Au revoir,
Mon cher ami,
J'ai tout vu de mes yeux, j'ai tout entendu de mes oreilles, ayant établi domicile dans l'église mêine, dans le chœur, près de l'autel, au coin de l'épître, sur une chaise boiteuse devant une table tremblante ; c'est là que depuis quatre jours je tiens mon bureau de travail d'où j'observe toute chose, où je prends tranquillement mes notes, et où en ce moment je vous rédige cette épître. J'ai donc assisté à la succession des exercices de la visite épiscopale qui se dérou-
Îe tous les jours, sans interruption, de l'aurore à deux heures après le coucher du soleil; et je puis dire avec St Jean : “ quod scimus loquimur, et quod vidimus testamur; nous ne disons que ce que nous savons bien, et nous ne rendons témoignage que de ce que nous avons vu.”
Ce qu'on lit, dans les relations des Jésuites, de la piété des chrétiens de Lorette et de Caughnawaga, se trouve reproduit mot pour mot à la mission du Fort Albany ; et à ceux qui seraient tentés de penser que ces bons Pères, enthonsiasmés de leurs travaux et de leurs succès, étaient portés, même sans le vouloir, à exagérer quelque peu les bons sentiments de leurs ouailles, je répondrai : venez à la baie d'Hudson, et vous verrez ici dans le spectacle consolant du présent le prolongement de la vérité du passé. L'œuvre du Saint-Esprit est admirable dans les cœurs simples et droits, nouvellement convertis, qui n'ont pas encore abusé des lumières de la foi, et que les mœurs relächées d'un trop grand nombre vieux chrétiens n'ont pas encore scandalisés ou corrompus.
À quatre heures du matin, ces bons sauvages, déjà sur pied, frappent à coups redoublés dans la porte, afin qu'on leur ouvre la maison de la prière; le soir à dix heures, le Père pour dire son office et prendre un peu de repos, doit les mettre dehors, et eucore la chose n'est-elle pas facile. Les hommes sont pour le moins aussi pieux que le sexe dévot. Ils assistent tous jusqu'au dernier à la prière du matin, aux différentes messes, au catéchisme, à la prière du soir, au chemin de la croix ; et, pendant les temps libres, l'église est toujours à demi remplie de fidèles qui lisent, qui prient, qui chantent ; ils ne pensent qu'à ia mission, ils ne parlent que de la mission, la prière est devenue l'unique occupation de tout ce peuple. La primitive église, avec sa ferveur et son asprit de charité, est ressustitée au fond de ces solitudes.
Ces sauvages sont vraiment intéressants. Ils ne sont pas laids de figure, et vous les trouveriez comparativement propres. Leur taille est très développée, les hommes de six pieds ne sont pas rares, nous avons mesuré une espèce de géant qui a six pieds et six pouces. Ils ont l'air solennel, et quand ils s'enroulent dans leur grande couverte blanche, vous diriez dos sénateurs antiques fièrement drapés dans
les plis de leur toge. Ils ne sont pas honteux comme la plupart des sauvages, qui d'ordinaire vous regardent de travers et à qui il faut arracher les paroles du corps comme du fond d'un puits. Leur figure est ouverte et riante ; ils viennent d'eux-mêmes au-devant de vous avec confiance ; ils vous pressent de questions, et ils vous donnent volontiers toutes les explications que vous leur demandez, et même que vous ne leur demandez pas.
Ils sont pauvres, leur terre de chasse n’est pas abondante en fourrures comme les environs du lac Abbitibi. Ils jeûnent souvent, mais ils supportent les tortures de la faim avec une patience admirable, ils possèdent un flegme dont ne sont pas capables même les plus impassibles des enfants d’Albion. Le bouleau est rare et maigre sur les bords de la baie ; aussi leurs canots sont petits, plats, composés de plusieurs pièces, chamarrés de coutures, lourds de gomme ; bon nombre d'embarcations même sont construites en écorces de cèdre, elles s'imbibent facilement d’eau, sont pesantes, dures à l’aviron et lentes à la course.
Peu nombreux sont ceux qui ont les moyens de s'acheter une tente ; presque tous logent sous l'antique wigwam, fait de perches plantées circulairement en téle de chien, attachées par le haut et recouvertes d’écorces de bouleau ou d’'épinette ; la porte étroite et basse est fermée par une peau d'ours, qu'on relève pour entrer, ne pouvant s’y introduire qu'à quatre pattes : le feu est allumé au centre de la cabane, et la fumée prend son cours par l'ouverture du sommet qui sert à la fois de cheminée et d’unique fenêtre. Quand le vent souffle d'abas et que la cheminée n’a pas de tire, les pauvres internes, assis ou couchés en cercle autour du foyer, se font boucaner comme des jambons : gare alors à vos yeux qui vous cuisent comme des coupures. Est-il étonnant que les sauvages après avoir été soumis, une moitié de l’année, à une pareille famigation, n'aient pas, comme nos citadins, le teint î clair, blanc, rose et satiné ? { Bon nombre ne peuvent se procurer, pour s'habiller, des étoffes de la compagnie. Ils se font des couvertes, à peu près à la manière que nos tisserands fabriquent les fapis de catalogne, avec des lanières de peaux de lièvres ; draps de }
fabrique locale qui se trouvent être trois fois plus chauds, paraît-il, que les tissus en laine. Plusieurs portent des capots de cette étoffe de peau et de poil, et de loin vous les diriez habillés en plume blanche, mauves de terre, vrais goëlands sans ailes. La plupart des petits garçons, jusqu'à l’âge de douze ans, n'ont ni culottes, ni chemises, ils portent seulement un capot boutonné qui leur descend jusqu’au jarret ; leur tête ne connaît point de chapeau, ni leurs pieds de chaussures, Avec leurs cheveux au vent, leurs jambes fines et nerveuses, leurs mollets déliés, leur taille svelte et leur démarche alerte, ils ressemblent aux chevaliers du Moyen-Age partant pour la croisade. (Ces pages auraient figuré avec honneur, aux fêtes de la Saint-Jean-Baptiste, dans la cavalcade du roi Boisseau. Monseigneur, pour encourager les enfants au catéchisme, donnait en prix des culottes, tantôt à l’un, tantôt à l’autre ; ce que voyant, les gars qui en avaient, les ôtèrent et, sans façon, vinrent à l’église dans le costume de leurs heureux confrères, nu-jambes ; leur petite ruse les admit au concours. A la fin de la mission toute la troupe enfantine avait des culottes neuves. Les petites filles sont habillées très décemment. Cette population est on ne peut plus morale. Les familles vivent, la plus grande partie de l’année, seules, isolées les unes des autres : la jeunesse se trouve à l'abri de bien des dangers. Du reste, leur piété et leur esprit de prière attirent sur eux en abondance des grâces de pureté et de conservation.
Malgré leur pauvreté, ils n’en sont pas moins généreux. l's savent remplir le commandement: Droits et dimes tu paieras à l'Eglise fidèlement. Ils apportent au Père leurs présents, qui une peau de caribou, qui une peau de castor, qui une peau de vison ; ceux qui ne peuvent se rendre à la mission, font parvenir leur offrande par la main d’un ami ou d’un parent. ‘“ Tiens, disait une jeune femme, ma grand’mère qui est vieille, t'envoie ces deux peaux de rats musqués, pour que le Grand Esprit lui donne bonne chance à la chasse cette année.” Ces fourrures indemniseraient le Père d'une grande partie de ses dépenses, s'il pouvait les emporter avec lui jusqu'aux villes commerciales du Canada; mais, pour certaines raisons d'intérêt majeur, il préfère se confor-
mer aux règlements de l'honorable compagnie qui, fidèle à sa devise Pro pelle cutem, exige que toutes les peaux du territoire passent par ses comptoirs avant de quitter un fort, il abandonne au bourgeois tout ce qu'il a reçu de pelleteries, au prixcoûtant de l'endroit. Or ce qui se vendrait à Londres deux ou trois livres sterling ne vaut à Albany que deux ou trois chelins.
Pour le Père Nédelec, les sauvages d'Albany sont ses enfants de prédilection. Il a coutume de dire: “ C'est un peuple de crève-faim, mais un peuple de saints. Les solitaires de la Thébaïde étaient pauvres en argent mais riches en vertus ; les anachorètes de la Baie ont quelque chose de leur sainte pauvreté. Jésus qui a tant aimé les pauvres, entoure d’un amour privilégié ces petits et ces humbles de la forêt. ‘“ Beatus qui intelligit super egenum et pauperem. Heureux l’homme qui *omprend ce que sont le pauvre et l'indigent. Le Seigne r le délivrera aux jours mauvais.” Je soutiens que ce peuple est civilisé, je ne dis pas poli à la manière de Québec, mais civilisé dans le vrai sens du mot. Il a de la douceur dans ses mœurs, de la charité dans ses rapports, de la paix et de la joie dans sa cabane ; la religion a fait disparaître d'au milieu de lui l’égoisme, et a développé dans sa vie privée et publique toutes les bonnes qualités de sa nature ; il n'est pas tourmenté de désirs insatiables, il possède dans son état actuel le contentement. Le raffinement de la politesse et le confortable du matérialisme ont-ils su apporter ce bonheur aux nations modernes ? ”
Saint Paul s'était fait tout à tous, juif avec les juifs, grec avec les grecs, romain avec les romains. Le Père Nédelec s'est fait sauvage avec les sauvages. Il aime à répéter, après l’apôtre des nations : “ sapientibus et insipientibus debitor sum, je suis redevable aux sages et aux simples.” Si on lui reproche de trop condescendre aux manières d'agir et de penser de ses enfants, d'être trop bon, il répond : “ On n'attire pas les mouches avec du fiel. Saint François de Sales a dit qu'il valait mieux pécher par la douceur que par la rigueur. Jésus disait de lui-même : Ego sum pastor bonus, je suisle bon pasteur.” Aussi, jamais il ne se fâchera avec un peau-rouge, il no se permettrait tout
au plus cette licence qu'avec des blancs imparfaits comme nous. Il s'amuse avec ses sauvages, comme le ferait un grand papa avec ses petits enfants. Il a apporté dans sa valise, entre autres curiosités, une boîte à surprise d'où, quand on ouvre le couvercle, sort tout à coup, poussé par un ressort secret, un nègre habillé en soldat. Matin et soir, à la porte de l'église, comme un prestidigitateur de métier, il donne une séance publique au peuple assemblé ; chaque fois, ce sont des rires à s’en tenir les côtés, et le Père n'est pas de la bande celui qui a le moins de plaisir. Puis, dix fois par jour, quelque femme ou quelque enfant vient lui dire tout bas à l'oreille : “ Mon Père, montre-moi donc ton petit bonhomme.” (Ces amusements enfantins tiennent les esprits de bonne humeur ; et avec la bonne humeur entrent plus facilement les conseils et les leçons. |
Le Père Nédelec a sa population dans sa main. Sur une parole de sa bouche, sur un simple signe, les femmes se mettent à coudre, à raccommoder les tentures, à tresser des guirlandes de feuilles, à fabriquer des couronnes de fleurs sauvages, à préparer les parures du temple ; les hommes de leur côté courent dans le bois, reviennent chargés de jeunes épinettes, leur enlèvent l'écorce et les ébranchent jusqu’à une certaine hauteur, balisent un chemin pour la procession du Saint Sacrement, entourent l'église d'une forêt de verdure, plantent devant la porte de longs mais, au haut desquels flottent le pavillon français, le pavillon anglais et la bannière de la sainte Vierge. Au fond des bois solitaires
. comme au sein de la civilisation, l'Eglise favorise le culte extérieur. L'homme est composé d’un esprit et d'un corps : et les sens du corps ont besoin d'images et d'éclat qui les frappent, pour faciliter vers Dieu l'élévation des facultés de l'esprit.
Tout est festival aux environs. Les femmes rient et jasent ; les enfants courent, jouent et sautent ; la marmite bout, C'est un plaisir de voir, chaque matin, les hommes revenir du fort, tenant un petit sac de farine d’une main et une oie de l’autre ; ajoutez à cela une pincée de thé et une jointée de sucre : c'est la ration de la journée. Remarquez que l'oie sauvage, ou l'outarde, est le mets favori de l'indien
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d’Albany ; auprès de l’outarde, bouillie et cuite dans son jus, le lard, le hœuf, le caribou n’est plus que de la moutarde après le dîner. Chaque automne, au temps de la chasse qui est très abondante, la compagnie en fait tuer des centaines et des centaines, et elle les sale dans des tonneaux pour le reste de l’année. Quel régal ! la disette est passée, le jeûne est fini, la joie et l'abondance sont au camp : la bonne Providence et le “ gardien de la prière ” ont pourvu à tous les besoins. Alleluia ! migouetc ! migouetc !
Albany a une chapelle dont plus d’une mission dans le diocèse de Montréal pourrait s’enorgueillir. Elle est bâtie à cinq arpents du fort, à deux du rivage, dans une prairie isolée, adossée à une forêt d’épinettes, ayant la vue sur la rivière, Elle mesure 50 pieds sur 30. Le style en est gothique, les fenêtres étroites et terminées en ogive ; la tour carrée, qui projette de six pieds, est couronnée de créneaux. La cloche, que les sauvages eux-mêmes ont fait venir d’Angleterre, la payant de leurs pelleteries, pèse bien trois cents livres ; elle dort silencieuse onze mois durant, mais, pendant les jours de la mission, je vous assure qu'elle a du tinton. La cloche pour l'âme chrétienne est une amie ; ses sons mâles, doux et sonores, par une union intime, une sympathie secrète et un écho mystérieux, savent vibrer à l'unisson avec les sentiments de nos cœurs ; selon les circonstances, elle parle joie, tristesse, enthousiasme. Dans cette mission lointaine, aux confins de l'univers, cette cloche réveille le désert et anime les silences profonds ; au lever de l'aurore comme au crépuscule toinbant, elle porte sur l'aile des brises, aux solitudes et à leurs rares habitants, les invitations, les pensées et les prières de notre mère la sainte Eglise.
En arrière de la chapelle, accolée au mur, se trouve une petite sacristie, où le missionnaire a son lit de planche et, pêle-mêle, son bagage varié et multiple ; au milieu des embarras, des tracasseries et des dérangements de la mission, c'est son chez lui libre et indépendant.
L'église est blanchie à la chaux à l'extérieur ; à l'intérieur les murs sont peints en brun jusqu'à la hauteur de cinq pieds, puis en blanc ; les cadres des fenêtres sont couleurde cerise. Il n'y a pas de voûte cintrée, mais la charpente forte
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