‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 28 sur 41 · TES · texte numérisé non relu

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et vigoureuse est propre, varlopée, peinte et finie avec soin. Dans les sept fenêtres se déroulent des toiles où sont représentés des sujets pieux, que la lumière plus claire du dehors enjolive et fait ressortir dans tout Jeur jour : le sacré cœur de Jésus, le saint cœur de Marie, saint François-Xavier expirant sur un rivage désert, sainte Thérèse dans l’extase de la prière, sainte Marie Madeleine pleurant au pied de la croix, etc. Aux murailles sont appendues de jolies images du chemin de ia croix, et un tableau-échelle très ingénieux, imaginé par le P. Lacombe pour expliquer aux sauvages tous les grands mystères et les principaux faits historiques de la religion.

Le vestiaire contient deux assortiments complets d’ornements de couleur différente pour la sainte messe. L’'autel a ses chandeliers en argent, en étain, en bois et en cristal, des bouquets artificiels variés. Que de patience et de dévouement il a fallu pour transporter ces objets, dont plusieurs sont fragiles, et qui tous demandent à être entourés de si nombreuses précautions, aussi loin, à dos d'hommes, à travers tant de portages et de difficultés !

La plus grande propreté règne par tout le temple, vous ne vous croiriez pas en pays sauvage. Tous les matins, deux hommes arrivent avec leur balai de branches sous le bras. Le Père voulut leur donner du thé. “ Pourquoi ? ” dirent-ils.—Parce que vous balayez l'église.—Grarde ton thé, nous sommes assez payés par l'honneur que tu nous fais en nous choisissant pour cette besogne.” Après chaque exercice, deux femmes, avec des feuilles de fougère, essuient les crachats et la poussière, et mettent tout en ordre ; le père les appelle ses diaconesses, il leur a donné un ruban comme insigne de leur grade, et elles ne cé@eraient pas leur titre pour tout au monde. N'est-ce pas là avoir le zèle de la maison de Dieu ? Domine, dilexi decorem domus tuæ.

C'est là l'édifice le plus considérable que ces sauvages aient jamais vu. Saint Pierre de Rome n’a pas plus de merveilles pour l’homme civilisé, que cette église pour l'enfant des bois. Comme ils la revoient chaque année avec joie ! sa vue de loin fait battre leur cœur. Elle est le point du ralliement annuel de la nation. Qu'elle possède de splendeurs

pour leurs yeux, de douceurs et d'émotions pour leurs âmes ! Leur visite au wigwam de la prière fait époque dans leur vie, leur année commence à compter du temps de la mission, du mois de juin. Ah ! si les riches du siècle, qui dépensent tant d'argent en frivolités, voulaient donner quelque peu de" leur superflu pour bâtir des chapelles propres et décentes dans les missions pauvres, comme ils pourraient à peu de frais, au fond de ces bois, faire des heureux ! la prière de l'indigent retomberait sur leur tête en rosée de bénédictions.

Le matin à 6 heures, toute la paroisse se rassemble pour la prière. Un homme la fait seul, d'un timbre de voix sonore, clair, fort ; tous répondent en chœur, avec ensemble, distinctement, sur un ton un peu chantant. Parfois les voix baissent, baissent, baissent toujours, on dirait qu'elles vont s'éteindre ; puis graduellement succède un renforcement, un ronflement général ; c'est une musique grandiose, c'est le murmure des grandes eaux, c'est le bruit des vents qui agitent le sommet des arbres altiers, c'est l'inspiration bruyante de l'organiste enthousiasmé qui met en mouvement le jeu sourd des pédales. Il y a dans cette prière, non seulement de la ferveur ei de la piété, mais encore de l'accent, de l'âme, de l’art, de la poésie, de l’éloquence.

Puis vient la messe. Les petits entants à la mamelle, emmaillotés et couchés sur leurs planchetter, y assistent avec leurs mères ; ils gazouillent, pleurent et crient, chantant à leur manière les louanges de Dieu : ex ore infantium et lactantium perfecisti laudem. Les cantiques succèdent aux cantiques. Les sauvages sont très friands de chants sacrés, je puis dire qu'ils ont un goût passionné pour la musique vocale. Hommes et femmes alternent. Ceux d'entre nous qui sont connaisseurs dans la science de Mozart, assurent qu'il est difficile de trouver des voix plus limpides, plus souples, plus variées, plus étendues, des timbres plus argentins que les altos sonores et déliés des femmes. Les chants vont sur nos airs d'église. Seulement ils y ont introduit certaines variantes qui leur donnent une physionomie d'originalité piquante ; leur exécution a quelque chose de ces inflexions insaisissables qui caractérisent les

chansons canadiennes, nuances de ton que les notes ne sauraient traduire, naïveté charmante et pleine d'abandon de la mélodie populaire.

Deux fois par jour, le Père réunit les jeunesses, ses philosophes, comme il les appelle, pour les catéchiser. Les parents, pour la plupart, accompagnent leurs enfants. Le Père n'a pas à leur apprendre la lettre du catéchisme, ils la savent généralement tous ; son ministère se borne à donner des explications sur les points les plus difficiles, à se rendre compte du savoir d’un chacun, à faire briller les efforts extraordinaires de bonne volonté, enfin à entretenir dans les cœurs le feu sacré. Quand vous avez enseigné le catéchisme dans les paroisses, et que vous avez constaté par vous-même combien il se rencontre d'enfants ignorants et tout à fait incapables d'instruction, c’est un prodige à n'y pas croire que de voir ici tous ces petits sauvages, qui ne fréquentent aucune école, répondre de suite, vivement, prestement à la question, aussitôt qu'elle est posée. Recommencez l'expérience autant que vous voudrez, toujours même résultat.

Père, dimes-nous au P. Nédelec, expliquez-nous ce mystère.—Voici, dit-il : ces enfants passent les longues soirées d'hiver, dans la cabane, avec leurs parents, à répéter prières, catéchisme, cantiques et instructions de la dernière mission. Ils ne sont distraits dans leur pieuse occupation, ni par les chicanes de la politique, ni par les nouvelles étrangères, ni par les faits divers de la gazette. Les bals et les festins ne prennent pas le meilleur de leur temps. Ce peuple est encore tout imprégné de foi : que la chasse fuurnisse le vivre et l'habit à son existence modeste, il n'en demande pas davantage ; sa grande affaire est de servir rnn Dieu, de sauver soti âme, par conséquent de s’instruire des vérités de la Religion. Ces Maskégons de la Baie font réellement exception parmi les autres sauvages, où l'on rencontre, comme chez les blancs, le bon graïn mêlé à l’ivraie. Le mal ici est presque inconnu. Ils sont les vrais enfants d'Abraham, la race des saints. Ils suivent à la lettre le précepte de l'Apôtre : ‘“ Groûtez les biens d'en haut et non les folies passagères de la terre : quae sursum suni sapile, non quae super terram.” N'avais-je pas raison de dire que ces braves gens

avaient le secret du bonheur, de la seule civilisation digne de ce nom, à un bien plus haut degré que ces peuples, qui consument leur existence dans la poursuite fiévreuse d'intérêts qui s'évanouissent comme la fumée.”

Nombreuses et acharnées sont les disputes publiques qu'ils conduisent avec un entrain admirable. Un petit garçon se place dans le chœur, une petite fille à la porte de l’église ; le père, avec une épingle, tire dans son livre un chapitre au hasard : “ le baptême... le péché... le Saint-Esprit. “ Alors le petit garçon pose la première question, la petite fille donne la réponse ; à son tour, elle fait la question suivante et le petit garçon répond, ainsi de suite jusqu’à la fin du chapitre. (C’est un feu roulant de demandes et de réponse ;, que parents et enfants suivent, de l'oreille et du regard, », le plus grand intérêt. Le Père prend ses notes ; tous les jouteurs seront couronnés, mais le premier aura le premier choix sur le lot des récompenses, le second le deuxième choix, etc. “ Qui veut entrer en lice ?” Dix selèvent, le Père en désigne deux. De suite vous reconnaissez dans la foule le père et la mère des combattants, à leur tête qui se dresse, à leurs yeux qui scintillent. “ Pien, disent tout haut les parents, Manianne, attention ! ne faites pas les fous, n'ayez pas peur, répondez comme il faut.” La lutte commence, toutes les bouches sont sur le qui-vive. Si l’un se trompe, aussitôt vingt voix, partant du milieu des grandes personnes, protestent, et donnent le texte correctement. Si une bourde échappe, c'est un éclat de rire général. On voit que Jes parents savent leur catéchisme encore mieux que leurs enfants, et que les enfants doivent s'être escrimés à ce genre d'exercice depuis plusieurs mois,

Suit la distribution des prix. Tous les objets précieux, médailles, images, crucifix, sifflets, flûtes en fer blanc, sont étalés sous les regards pétillants, et devant les figures trépignantes. Le champion vainqueur est embarrar:sé, il ne peut se fixer, il touche à tout, il voudrait de tout, enfin il se décide. Il choisit une guimbarde, l'unique qu'il y ait dans le trésor des récompenses ; et sans perdre de temps, il la porte à ses lèvres et se met à jouer de la languette. Le Père lui fait remarquer qu’il faut taire son instrument dans la cha-

pelle ; il fait silence, mais, aussitôt le catéchisme fini, il s’assied sur le perron de l’église et s'en donne à cœur joie ; la moitié de la population, faisant cercle eutour de lui, s’extasie sur sa musique, et jalouse son bonheur. Depuis trois jours, ce garçon est l'homme le plus considérable du camp ; partout où il va, une troupe de curieux et d’admirateurs l'accompagne : une trompe a fait sa fortune.

Après le catéchisme, l’école : la religion divine a une sœur humaine, la science. Ceux qui savent déjà lire, s’établissent chacun dans son coin, et là, comme s'ils étaient seuls au monde, sans s'occuper de leurs voisins, ils lisent hardiment à haute voix ; les commençants s'étendent sans façon à plat ventre sur le plancher, formant un rond complet, les pieds en dehors, la tête en dedans, comme autant de rayons d’un cercle dont le centre est un livre ; un des gars, un des plus savants, constitué professeur pour la circonstance, entonne l’antienne ; les autres, qui voient les lettres qui de droite, qui de gauche, qui tête-bêche, répètent ensemble comme un écho : pe, pi, pa, po, pu, me, mi, ma, mo, mu, ke, ki, ka, ko, ku,.—Fervet opus. Vous diriez une ruche d’abeilles, laborieuses, tapageuses, bourdonnantes. L'école se fait dans la désinvolture et le sans-gêne de ce qu’on pourrait appeler véritablement “ la liberté, l'égalité, la fraternité.” Sous ce désordre apparent, toutefois, il exute un ordre secret qui vient de la bonne volonté individuelle. Le missionnaire n'a pas la prétention d'apprendre à ses pupilles, à lire parfaitement en trois ou quatre leçons ; mais il veut, par sa présence et son enseignement, donner de l’importance et du relief à la lecture. Ses leçons du reste seront continuées, par le père ou la mère, à la lueur du feu de la cabane. (Chose admirable ! dans ce coin inconnu du globe tout le monde sait lire ; et ce peuple sauvage pourrait donner des points même aux fiers Américains qui se vantent entre toutes les nations de la terre, d’avoir fait pénétrer le plus avant dans les masses l’enseignement primaire.

Cette connaissance de la lecture explique, du moins en partie, leur instruction religieuse qui est vraiment étonnante, si on considère qu'ils n’entendent la parole du prêtre qu’une ‘seule fois dans le cours de l’année. Leur bibliothèque n’est

pas considérable, elle se compose de quatre livres seulement ; mais elle est choisie, et il n’est pas de famille qui ne la possède tout entière :

lo. Les sermons de Mgr Bcraga traduits de l'Otchipwe en Maskégon pour l'usage des sauvages d’Albany, Severn, Martin's Fall (Baie d'Hudson.) Ce sont des instructions courtes, claires, simples sur les divers points du dogme et de la morale, donnant la quintescence de la doctrine et la moelle de la piété. Plusieurs sauvages les ont lus et relus si souvent, qu'ils les savent comine leur Pafer. Leur mémoire retient facilement ces explications succinctes, et l'Esprit- Saint, qui opère des prodiges dans les esprits simples et ies cœurs droits, leur en a fait pénétrer les secrets spirituels et les profondeurs mystiques.

20. Chemin de la croix et autres prières. C'est une traduction, mais tout à fait dans le génie de la langue algonquine, de notre chemin de la croix, composé, jour chaque station, d'une médit ation, d'une prière et d’un cantique. Les sauvages aiment, tout paruculièrement, à relire cette histoire douloureuse des souffrances de notre Seigneur, et ils y apprennent à connaître à leur juste valeur le prix de leur âme et l'importance du salut,

80 Recueil de prières, catéchisme et cantiques. J'ai déjà dit que tous connaissent, mot à mot, leur catéchisme et leurs prières, voire les grandes prières du soir et du matin ; j'ajouterai qu'il en est de même des cantiques qui sont au nombre d’une soixantaine ; ce sont leurs chants d'habitude, qu'ils fredonnent tranquillement dans leurs canots, qui les soutiennent dans leurs marches pénibles, qui abrègent et égaient leurs longues veillées d'hiver, et qu'ils aiment à faire retentir avec enthousiasme sous la voûte de leur chapelle au temps béni de la mission. Avec le chant la religion entre goutte à goutte dans leur cœur, car chacune de ces hymnes est une paraphrase dogmatique d'un mystère ou d’une grande vérité chrétienne.

40 Enfin le calendrier. Ce dernier opuscule, qui est publié sous forme d’almanach, n'est point, des quatre livres, le moins intéressant ni le moins utile ; sans son secours, plus d'une fois les sauvages, isolés du monde extérieur, comme

Robinson dans son île, nerdraient le jour de la semaine et le quantième du mois. Les dimanches y sont marqués par une croix, les vendredis par un P.. et les jours de jeûne par les deux lettres P. K.; les fêtes d'obligation sont écrites en lettres majuscules. Tous les saints du calendrier romain n'y sont pas cités, mais seulement les principaux, ceux dont la dévotion est le plus en honneur dans l'église de la Baie : Kilcitiwa Maganit, sainte Marguerite ; Winiam, William ; Pien gaie Pon, Pierre et Paul ; Basin, Bazile ; Bensan, Vincent ; Jak, Jacques ; Nias, Ignace ; Nonan, Laurent : Nuwi, Louis ; Ogisten, Augustin ; Mani, Marie ; Micen, Michel ; Tenes, Thérèse ; Tunis, Stanislas ; Sabet, Elizabeth ; Kalenine, Catherine ; Jun, Jean ; Panansué, François ; Sosep, Joseph, etc,

Ils donnent aux mois un nom particulier, tiré des influences climatériques ou des changements que la saison amène dans ieur train de vie ; c'est pourquoi ces noms ne sont pas les mêmes pour tous les pays de la langue s&lgonquine, mais ils diffèrent selon lalocalité. Ici, le premier mois de l’année, juin, se nomme /a lune des feuilles, parce que dans ces régions septentrionales les arbre: ne revêtent qu’alors leur parure printanière ; juillet se nomme /a lune où les pe!its oiseaux muent ; août, la lune où les petits oiseaux volent ; septembre, la lune des outardes, c'est l'époque de la grande chasse d'automne ; octobre, /a lune du départ, ils quittent les bords de la mer pour aller passer l'hiver dans les bois ; novembre, /a lune où il gèle ; décembre, la lune de la neige ; janvier, la lune du grand froid ; février, la lune du froid extréme, l'axiome canadien, d'accord sur ce point avec les sauvages, dit : ‘“ les plus grands froids sont entre les deux chaires ; mars, /« lune de l'aigle ; avril, la lune du retour des oulardes, l’oie sauvage a baptisé deux mois de l’année, car cet oiseau précieux entre, chez ces peuplades, pour une large part dans les richesses de leur garde-manger ; mai, /a lune des grenouilles, dans un pays où les marais s'étendent jusqu'à cent milles dans l'intérieur, la famille grouillante des batraciens, au dégel, doit remplir les airs d’un tel vacarme, qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait imposé son nom à l'époque de leurs concerts.

Chaque jour, vers 7 heures p.m., a lieu la prière du &oir.

C'est une succession non interrompue de cantiques, de prières, de courtes instructions, de dizaines de chapelet, le tout se terminant par la bénédiction du Saint Sacrement. L'exercice se prolonge pendant une heure, et même une heure et demie ; nous y passerions la nuit, tant il est doux dc contempler le spectacle consolant de ces pieux enfants des Lois, qui apportent un entrain si admirable à prier JDieu et à chanter ses louanges. Une femme s'exclamait, tout hors d'elle-même : “ Que c’est beau ! que c’est beau ! notre cœur est content, c’est comme le paradis ! ”

Vendredi, après la prière du soir, les hommes restèrent dans la chapelle pour faire le chemin de la croix. Chacun portait son livre à la main. Le président disait seul, en leur langue : Adoramus le, Christe, les autres répondaient ; puis sous ensemble ils lisaient la considération et la prière, d’une voix forte et ferme, en cadence, une vraie psalmodie ; le président récitait la première partie du Pater, de l’Ave et du Gloria Patri, la foule comme un tonnerre en répétait les dernières phrases ; ensuite, debout, ils entonnaient le couplet d'un ton à faire résonner les vitres. Le silence se faisait, la masse humaine se portait à l’autre station, s'agenouillait, s'inclinait jusqu'à terre, c'était la vague bruyante et tumultueuse expirant sur le rivage : de ma vie, Je n'ai vu de cérémonie plus impressionnante dans sa simplicité et sa sublimité. Il était dix heures, quand les priants retournèrent à leurs wigwams, silencieux, recueillis. Samedi, ce fut le tour des femmes, et dimanche celui des enfants, petits garçons et petites filles. En suivant la voie douloureuse, ces chrétiens d'un autre âge, comme les premiers chrétiens, apprennent à porter, avec patience et avec joie, le fardeau de leurs peines journalières. ‘“ Si quelqu'un veut venir après moi, dit Jésus, qu'il renonce à soi-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. ”

Dimanche, à 10 heures, il y eut messe pontificale. Le P. GHladu est, au collège d'Ottawa, un maître de chant ; le P. Paradis ne l’est pas, ce qui ne l’a point empêché de tenir son bout, et de faire sa partie dans l'exécution de la messe royale. Le trombone tenait lieu d'orgue, il nous donna à l'offertoire et à lacommunion, comme dans les comptes rendus de journaux,

“ les morceaux les mieux choisis de son répertoire.” Le P. Nédelec, le Père Dozois et votre serviteur, nous faisions diacre, sous-diacre, prêtre assistant, cérémoniaire, thuriféraire, etc. ; enfin nous remplissions tous les offices divers que requiert pareille occurrence. Nous étions à l'aise pour nous tromper dans nos cérémonies, sachant que personne dans l'assistance n2 saurait nous reprendre. Aussi, il fallait voir avec quelle assurance et «vec quelle gravité nous y allions ! Ces bons sauvages étaient émerveillés de ce déploiement de pompe inaccoutumé ; leurs yeux ne pouvaient se rassasier de contempler la richesse et la variété des ornements sacrés, le violet éclatant de la soutane épiscopale, la mitre superbe, la crosse dorée, la dignité et la majesté du vicaire apostolique. Ce jour vivra longteinps dans les mémoires et les récits. Selon leur coutume, les heureux spectateurs en raconteront, à leurs amis absents, tous les incidents jusque dans les moindres détails : ce sera le thème des conversations pendant bien des hivers. Jamais la Baie n'avait vu tant de splendeur.

Le même jour, à 7 heures, p.m, la procession du Saint Sacrement, faisant le tour un long parallél.gramme, déroula ses anneaux vivants dans la prairie, entre deux haies de balises. L'étendard du Sacré Cœur ouvrait la marche, puis venaient les petits garçons, puis les petites filles, puis la bannière de Marie Immaculée, puis les femmes, puis les hommes, puis l'évêque, entouré de son clergé, tenant entre ses mains l'ostensoir rayonnant ; quatre sauvages, des plus graves et des plus solennels, soutenaient les colonnettes du dais. Tous les assistants portaient, au bout de petits bâtons, des pavillons rouges, blancs, bleus, verts ; dans l'église, c'était comme une forêt frémissante au feuillage de diverses couleurs. En même temps, les petits garçons chantaient leur cantique, les petites filles le leur, les femmes le leur, et les hommes le leur, cacophonie harmonieuse, mélange et croisement de mélodies, où semblaient se réunir toutes les voix de la nature. “ Benedicite, spiritus et animae justorum, Domino ; benedicite, sancti et humiles corde, Domino. Bénissez le Seigneur, csprits et âmes des justes : hommes saints et humbles de cœur, bénissez le Seigneur ;

bénissez-le aussi, montagnes et collines, fontaines, mers et fleuves, poissons qui nagez dans les ondes, oiseaux qui voltigez dans les airs, et bêtes féroces qui courez dansles bois ; enfin, vous tous, ouvrages du Seigneur, bénissez le Seigneur.” De son côté, Jésus-Hostie répandait ses bénédictions sur la forêt, ef omnibus habilantibus in ed, et sur tous ceux qui habitent dans ses retraites profondes. Ce peuple paraît bien petit aux yeux des hommes, il est grand aux yeux des anges. Pendant que des nations superbes, fières de leur nombre et de leur gloire, ont apostasié la foi chrétienne, et que leurs crimes s'élèvent vers Dieu comme la voix de Sodôme, cette peuplade de sauvages inconnus proclame hautement, fièrement, à la face de l'univers et des quelques protestants de l'endroit, accourus pour être les témoins respectueux et émus de cette démonstration, que leur roi et maître est Jésus, et leur prière appelle du ciel sur la terre coupable le pardon et la miséricorde. Qu'il était doux d'entendre ces chants pieux, portés sur les vents légers, aller expirer au loin dans le calme du soir et les silences de la solitude !

Lundi, à 7 heures a. m., Monseigneur administra le sacrement de confirmation à tous les adultes, qui ont fait leur première communion. C'est la première fois que le Saint- Esprit descend au milieu de cette population, recueillie comme les apôtres et les disciples an Cénacle, par l’entremise et le canal, pour parler comme les sauvages, de la kitchitiwasokkileheskaketominituwin, c'est-à-dire de la sainte onction qui rend fort. En voyant tout ce peuple prosterné, et seul debout au milieu d'eux l’évêque, les mains tendues, les yeux levés vers le ciel, appelant, dans une invocation mystérieuse et sublime, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de science et de conseil, l'esprit de force, l'esprit de piété et de crainte de Dieu, on se serait cru transporté aux jours

bénis du christianisme naissant, lorsque saint Pierre appelait pour la première fois le Paraclet sur la tête des Samaritains nouvellement convertis. ‘“ Les apôtres qui étaient à Jérusalem, dit le Livre des Actes, ayant appris que ceux de Samarie avaient reçu la parole de Dieu, ils leur envoyèrent Pierre et Jean. Ceux-ci étant venus, firent des prières,

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pour eux, afin qu'ils reçrisent le Saint-Esprit. Car il n'était pas encore descendu sur aucun d'eux, mais ils avaient été seulement baptisés au nom du Seigneur Jésus. Alors ils leur imposèrent les mains, et ils reçurent le Saint-Esprit. ”

La confirmation était le point culminant de la visite épiscopale ; il était facile de se convaincre que les sauvages . le comprenaient, au recueillement de leur figure, à la piété de leur maintien, à la ferveur de leur prière. Ces pauvres chrétiens se trouvent pour leur religion dans des circonstances bien difficiles : outre qu'ils ne voient leur vasteur qu'une fois l'an, ils sont comme noyés au milieu de nations hérétiques qui parlent la même langue qu'eux ; ils ont à soutenir les attaques du zèle, et *s aumônes certainement abondantes et généreuses, des precicants : ils doivent résister aux entrainements et aux exemples de quelques-uns de leurs frères qui ont fait naufrage dans la foi. Dans ces conditions, d’après les calculs ordinaires des raisonnements humains, leur persévérance est un prodige inexplicable. Puisse le Spiritus ad robur, l'Esprit de force, qu'ils viennent de recevoir avec de si touchantes dispositions, les soutenir et les continuer dans ce miracle de fidélité à la sainte Eglise romaine, jusqu'à ce que la toute bonne providence leur ait ménagé, au milieu d'eux, une résidence de missionnaires permanents.

Après la confirmation, le P. Dozois dit la messe, à laquelle il y eutcommunion générale. Comme dans une communauté à la clôture d'une retraite, la préparation au banquet divin et l’action de grâces se firent en commun, à haute voix. Les paroles, les inflexions, les tons étaient chargés de l'émotion et de la chaleur des cœurs. Les orgueilleux du siècle n’auraient que des regards de dédain pour cette congrégation en guenilles, Jésus a pour eux des regards de tendre prédilection. Il a appelé avant tous les autres les bergers pauvres et ignorants à son berceau ; ces pasteurs de bêtes fauves viennent de bien plus loin : leur foi n’est pas moins vive, ni moins simple, O bravas enfants des bois, si, moins absorbés par votre dévotion, vous aviez puremarquer nos cœurs gros d’attendrissement, nos yeux mouillés de larmes, vous auriez pu dire avec l'apôtre : “ Spectaculum facti sumus mundo

et angelis et hominibus, nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.” Oui, c’est un spectacle qui édifie et rend meilleur. Qu’avez vous besoin de nos richesses ? la paix est votre bien ; de nos lois et de nos systèmes de gouvernement ? vous êtes libres comme les oiseaux de l'air; de nos études ? vous possédez la vraie science, la science des saints, le salut.

Cette communion a été précédée d'une confession, faite avec un abandon et un sans-gêne admirables. Le respect humain ici est inconnu. Le pénitent vient se jeter aux pieds du confesseur, sans façon, près de sa chaise qui n'est pas grillée, devant la foule réunie; il parle si haut que tous pourraient l'entendre, s'ils voulaient seulement prêter l'oreille. “ Mon enfant, baissez la voix.—Pourquoi ? mon père, ils savent bien que je suis un grand pécheur.” L’absolution reçue, il va s'agenouiller devant l'autel, et il dit à demi voix, sans plus s'occuper de ses voisins que s'ils étaient sourds : “ Mon Dieu, je vais accomplir ma pénitence, le Père m'a dit de réciter le chapelet, je commence: Je crois en Dieu, etc.” Un autre arrive : “ Mon Dieu, je vais accomplir ma pénitence, le Père m'a donné à faire un chemin de croix, je commence.” Et il se met à parcourir les stations. Pour ces bonnes gens la confession n’est pas un fardeau, c’est une consolation, c'est une joie. Il en est, du reste, un peu ainsi pour tous les bons chrétiens.

Mardi matin, pour parler le langage des gazettes, quatre messieurs d'Albany conduisaient à l'autel quatre demoiselles de leurchoix. Les heureux couples doivent partir ces joursci, en canot d'écorce, pour faire leur voyage de noces, le long des rivages de la baie d'Hudson du côté de la rivière Severn. Sur la route, ils se livreront aux plaisirs de la chasse et de la pêche. Ils passeront leur lune de miel en villégiature, prenant leurs repas sur le gazon des grèves, couchant sous la calotte des cieux. Nos souhaits de bonheur accompagnent les nouveaux époux dans l'épaisseur des forêts. Au balustre il n’y avait ni chandeliers d'or, ni tapis, ni fauteuils, ni déploiement de luxe ; cependant la bénédiction C'Abraham, d'Isaac et de Jacob n'en est pas moins descendue sur ces véritables enfants des patriarches ; ils méritent, com-

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me le jeune Tobie, de voir les fils de leurs fils jusqu'à la troisième et quatrième génération. Le casuel du Père n’est pas très fort ; il fournit gratis le jonc toujours, et souvent le repas. Pour vous faire voir que les choses se passent à la bonne franquette, il me suffira de vous dire qu'une des épousées tenait entre ses bras un enfant entortillé, emmailloté. ‘“ À qui cet enfant ? dit le Père.—C'est à mon frère.— Pourquoi l'emporter ici ?—Le pauvre petit ! il est mort cette nuit, la mère se cache pour pleurer, et perdant qu'on est à faire la bière je ne sais pas où le déposer, le pauvre petit!” Et elle se mit à fondre en larmes, en sanglotant.

J'ai oublié de dire que, dimanche après-midi, le Père Dozois administra le sacrement de baptême à tous les petits sauvageaux que le bon Dieu a donnés à la nation depuis la mission dernière. Ils étaient là, rangés sur deux lignes, une vingtaine de parrains et de marraines avec leurs pupilles spirituels, sans compter les pères et les mères, les frères et les sœurs, les parents et les amis qui intéressés, curieux, assistaient à la cérémonie. On se serait cru transporté aux premiers siècles du christianisme, dans le baptistère des cathédrales, alors qu'aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte, de nombreux catéchumènes étaient introduits dans l'église de Dieu.

Mardi à 10 h., Mgr célébra une messe de Requiem, le Père Gladu faisant les fonctions de maître chantre. Avant de se séparer, ces bons sauvages faisaient une prière commune pour leurs parents et leurs amis qui dorment, non pas au cimetière (car très peu sont enterrés auprès de l'église), mais aux quatre coins de la forêt, sous un dôme de feuillage, près d'un rapide écumeux ou sur les bords de la mer aux flots retentissants. Les hommes ignorent leurs tombeaux solitaires, mais le Dieu qu'ils ont servi les connaît, et #/ les ressuscilera glorieux au dernier jour, parce qu'ils ont cru que leur rédempteur est vivant ; c'est pourquoi ils le verront de leurs yeux et dans leur chair.

Le Père Nédelec leur fit une courte instruction, qu'il termina en les exhortant de ne pas oublier dans leurs prières leur grande bienfaitrice. Tous comprirent qu'il voulait désign-r madame Corcoran, femme du bourgeois qui

avait en charge le poste d’Albany, lorsque le Père Laverlochère y fit sa première visite en 1848. Elle aida puissamment à la conversion des Sauvages par ses exhortations, ses exemples, son influence et ses charités ; elle resta comme la mère spirituelle de cette peuplade nouvellement convertie. Elle fut ravie à l'affection de ses protégés en 1854: sa mort fut précieuse devant le Seigneur, et tous s’accordèrent à y voir des signes de prédestination. On lit au régistre des baptêmes, mariages et sépultures d'Albany une note assez curieuse : “ Madame Corcoran est morte seulement quelques jours après mon départ, l’année dernière. Son corps est resté huit jours entiers sans être enterré, en attendant M. Corcoran qui était à Moose, et lorsqu'on l'a mis en terre, il ne s’en exhalait aucune mauvaise odeur. On aurait dit que la personne dormait. Le commis M. Holland, madame Morrisson et plusieurs autres témoins dignes de foi m'ont certifié la vérité du fait. Elle a été inhumée du côté gauche de la grande croix. J'ai béni, en présence des sauvages, une croix en fer que nous avons apportée de Montréal. Nous avons dit aussi la messe pour elle ce jour-là. M. Corcoran est parti en juin dernier, disant un éternel adieu à Albany. Il n'y a plus un seul européen catholique ici, nous sommes absolument seuls et réduits à nos propres forces : mais le bon Dieu est avec nous.—Le Père Garin.” La grande croix n'existe plus ; mais la croix en fer qui peut avoir quatre coudées de haut est entourée d’une clôture d’une douzaine de pieds carrés. Elle est plantée au milieu d'une prairie, à trois arpents de la chapelle ; de là,on a la vue sur la mer. C'est comme un lieu de pèlerinage, où l’Indien reconnaissant vient s'agenouiller et prier. Voici, à part les textes de la bible, l'inscription gravée en lettres de fonte sur les bras de cette croix : “ !ci repose en paix au milieu des enfants des bois que son zèle et sa charité ont contribué à gagner à Jésus-Christ, Charlotte Corcoran, épouse bien aimée de Thomas Corcoran, C. F. ; elle naquitle 18 juillet 1799 et quitta cette vie le 80 juillet 1854 Douée de toutes les qualités de l'esprit et du cœur, elle passa sa vie dans l’accomplissement de ses devoirs d'épouse et de mère chrétienne. Sa mémoire sera longtemps en vénération parmi ceux que

ses exemples ont édifiés et instruits. Jamais le souvenir de sa piété ne s’effacera du cœur de son époux désolé, qui lui a fait élever ce monument pour perpétuer sa mémoire. Qu'elle repose en paix !”” Ce tombeau entouré de vénération, cette croix dispendieuse, ces textes de la sainte écriture, cet éloge funéraire dicté par un prêtre qui la connaissait bien, là-bas, si loin, isolé dans le désert silencieux, me faisaient rêver aux catacombes et aux. saints ossements qu'elles renferment.

Durant cette journée, monseigneur fit la visite des wigwams, larges et spacieux, dont chacun dans ses vastes flancs renferme trois où quatre familles. Pour recevoir une aussi noble visite, les sauvages prirent leur posture de cérémonie : ils s’assirent en cercle autour de la cabane, à plat sur le sol, les jambes ramenées sous eux. Tous les yeux brillaient, toutes les figures s'épanouissaient à la vue des images, des chapelets, des médailles et des crucifix que Sa Grandeur distribuait. Ils s'agenouillaient, et se signaient sous la main qui les bénissait, ‘“ Tu nous rends heureux,” disait l’un. Un autre ajoutait : “ Nos petits enfants parleront de toi bien longtemps.” Un troisième : ‘“ Tu nous apportes la lumière, le soleil est beau aujourd'hui.” Pourtant le temps était couvert et sombre. Mais l’événement du jour, qui laissera une trace ineffaçable dans les souvenirs, c’est le wikkokkewin, le festin.

Il pleuvait à verse. Il fut impossible de prendre, comme à Abbitibi, le repas au grand air, sur le gazon. Le Saint Sacrement fut ôté du tabernacle, et l’église devint, comme aux agapes des premiers chrétiens, la salle du festin. Une loge avait été construite à la porte du temple, pour y faire la cuisine ; c'est là que les Vatels de la Baie avaient suspendu dix chaudières à la même crémaillère, qu'ils répandirent deux sacs de farine dans l’eau bouillante, et qu'à l’aide d’avirons ils brassaient la sagamité. Le biscuit s'élevait en pyramides près des balustres, les oies bouillies se comptaient par douzaines, les galettes chaudes et jaunes s'étendaient à la file sur le plancher, on apportait à plein seau le thé rouge-noir et le sucre y descendait par terrinées.

Comme l'église n'était pas. assez grande pour contenir

tout le monde à la fois, il y euttrois tables, d'abord les hommes, ensuite les femmes avec leurs petits enfants, enfin les jeunesses, garçons et filles.

Les hommes s’assirent à terre, tout autour du temple : douze serva” .s se trémoussaient dans l'espace libre. Ce peuple si simple, si bon, si chrétien, a l'instinct de ce qui convient, on ne vit pas ici de gloutonneries comme à Abbitibi. Les convives ne faisaient pas de bruit, pas de tapage, pas de vacarme ; mais ils n’en débitaient pas moins d'ouvrage. A la mode des Chinois qui, dit-on, commencent le repas par les confitures pour finir par la soupe, ils ouvrirent leur festin par les mets qui flattaient davantage leur palais, et le fermèrent par ce qui était moins agréable à leur goût. Voici, dans l’ordre, le menu des entrées, des entre-mets, des desserts qui tour à tour disparurent in gurgile vasto : biscuit, galette, outarde, beurre, sagamité, le tout arrosé d’un thé couleur de lessive, et fortement sucré. Ils le boivent les uns dans un bol, les autres dans une terrine, les autres dans une chaudière, les autres dans un couvercle de chaudron, les autres dans une boîte de sardines.

J'avais apporté un petit role detabac canadien, acheté à Sainte-Thérèse chez M. Jérôme. Le repas fini, le Père le jette au milieu de l'assemblée en disant : “ Qu'est-ce que c'est ? ” Il faut remarquer que ces sauvages n'ont jamais vu que le tabac noir, en palette, que leur vend la compagnie. Ils le déroulent, l’examinent en tous sens. L'un dit : “c’est une racine des grands pays.” Un autre dit : “c'est du câble.” Un troisième, plus malin, le porte à son nez, et s'écrie en sautant de joie : “ Je l'ai trouvé.”—Quoi, quoi ?—" Sema, sema ! du tabac, du tabac.” Le Père, se servant de la hache, le leur distribua en bouts de six pouces ; ils étaient aux oiseaux. Mais quelles ne furent pas leur surprise et leur joie, quand je leur passai à chacun un cigare. Le Père, en leur expliquant la manière de s'en servir, leur dit que, dans les grands pays, c'était le privilège des okimas, c'est à dire des chefs, de famer /e tabac roulé ; ils ne se sentaient plus d'aise. Toutes les bouches boucanaient comme autant de cheminées ; la chapelle se remplit de fumée délectable, on aurait pu la couper avec un couteau. Dieu, sans doute, la reçut

comme des nuages d'encens s'élevant de cœurs contents, heureux et reconnaissants.

À leur tour les femmes festoient comme leurs hommes, en cacassant un peu plus; parfois, il s'élève, des groupes divers, un gazouillement à ne plus s'entendre. Monseigneur, ayant à la main un plein chapeau de dragées, distribue des douceurs aux poupons et à leurs mamans; c’est le bon maître qui dit: “ Laissez venir à moi ces petits enfants, le ciel leur appartient et à ceux qui leur ressemblent.”

Enfin les jeunes gens viennent couronner le fricot ; les garçons s’asseyent d’un côté de la chapelle, leurs payses de l’autre. Ils se montrent d'une patience admirable, ils avaient attendu à la porte du temple deux heures durant, sans murmures ; maintenant le thé et la sagamité font défaut, l'appétit de leurs parents ayant apporté la disette au fond des chaudières ;ils attendent encore, sans mot dire, que les cuisiniers aient réparé les brèches faites dans leur garde- manger. Nous nous demandions : “Les élèves de nos pensionnats resteraient-ils ainsi impassibles, en face de leurs assiettes vides ? Nous avons vu à moins des tempêtes et des colères.” L'abondance revint, le temps perdu fut noblement réparé.

Quand tous furent rassasiés, on ramassa les restes, on pouvait bien en remplir douze corbeilles, comme au miracle de la multiplication des pains. Le déjeuner, demain matin, sera encore aux frais de Monseigneur. Quel homme aux yeux des sauvages ! jamais bourgeois, et même gouverneurs de l'honorable compagnie, se sont-ils montrés aussi magnifiques ? Il leur apparaît les mains pleines des grâces du ciel, et des richesses de la terre. Les biens de ce monde ne sauraient être mieux employés par un père qu'a réjouir le cœur de ses enfants, à fomenter leur attachement, et à resserrer les lièns de leur charité,

Demain nous partirons, sile ciel le permet ; et après un mois de canot, nous espérons pouvoir vous presser la main. Ainsi, donc, au revoir.

D'ALBANY A MOOSL.

Un journal succinct.—Départ.—Calypso.—L'Itinéraire.—Antienne bien choisie. —Le cantique de Zacharie.—Pieuse instance des répons brefs.—Style large des oraisons.—Dieu, notre tout.—Ad propria.—Notre Dame du Mont-Carmel.— Une nuit fraiche.— Nemrod,—Une froide matinée.— No man's land.—Fare niente.—Une brise amie.— Une immense platitude.— Dans une ile improvisée.—A pied sec.—Hay Creek.—Près de l'âtre.— L'hospitalité.—Philémon.

Mon cher ami,

Dans une heure nous partirons pour le retour. Comme déjà vous êtes au courant de notre manière de voyager, et que je vous ai décrit, en venant, ces lieux que nous traverserons pour la seconde fois, je vous ferai grâce de mes longues narrations et de mes descriptions interminables. Neulement, pour ne pas frustrer mon engagement vis-à-vis veis, je tiendrai un journal succinct des incidents divers qui viendront accidenter nos journées, persuadé que vous le lirez avec plaisir, sinon à raison de son intérêt propre, du moins à cause de la bonne volonté, qu’il laisse voir chez son auteur, de vous être agréable.

Mardi le 15 juillet. — À 2 heures de l'après-midi, nous quittons Albany, M. Boughton nous presse la main au rivage. Les bons sauvages en foule nous entourent confiants, silencieux, la tristesse peinte sur la figure ; ils tombent à genoux pour recevoir une dernière bénédiction ; puis, se relevant,

ils nous suivent sur la côte, en courant, nous envoyant de la main des signes d'adieu, l’espace d’un mille ; empêchés d'aller plus loin par les embarras d’une forêt inextricable, ils s'arrêtent sur le haut d'une falaise coupée à pic, immobiles, tristes, nous dévorant du regard, jusqu’à ce que le détour d’une pointe nous ait dérobés à leurs yeux. J'avais le cœur serré. Un grand vide vient de se faire au milieu de cette brave population ; les âmes sont orphelines. Reverront-ils jamais leur Evêque ? Les premières lignes du Télémaque me revinrent à la mémoire: “ Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes ; et elle était sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d'Ulysse, fendant les ondes, await disparu à

ses yeux.”

Comme d'habitude, au départ, nous récitons l'Iinéraire, Celui qui en a composé les belles prières, étair vraiment inspiré.

Elles commencent par une antienne où elles demandent à Dieu Tout-Puissant de nous diriger dans la voie de la prospérité, et de nous donner pour guide, comme au jeune Tobie, son ange Raphaël, afin que, comme lui, nous puissions revenir à notre demeure, comblés de joie, de paix et de bonheur.

Vient ensuite le Benediclus, ce cantique plein d'enthousiasme que chanta le prêtre Zacharie à la naissance du précurseur, qui devait voyager devant le Messie, et qui plus tard disait de lui-même : “ Je suis la voix qui crie dans le désert : préparez les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers.”

Suivent des répons brefs, c'est-à-dire des supplications courtes, entrecoupées, enflammées, pressantes, par lesquelles nous prions avec instance le Seigneur de nous envoyer du secours, d’être lui-même la tour de notre force, de nous protéger contre la malice des fils d’iniquité, enfin de nous montrer le vrai chemin, parce que les routes les plus droites ont leurs mauvais pas, les plus faciles leurs aspérités.

Ces brûlantes aspirations sont couronnées de belles oraisons, se lisant dans un style large, solennel, majestueux, dont

Cicéron serait jaloux : “ O Dicu qui avez fait passer à pied sec les Enfants d'Israël au sein de la mer Rouge ; qui avez, par la lumière d'une étoile, montré aux mages le chemin conduisant à Jésus ; qui avez tiré d’Ur des Chaldéens votre serviteur Abraham, et l'avez gardé sain et sauf à travers tous les dangers de sa pérégrination, daignez veiller sur vos serviteurs, et leur accorder des jours tranquilles, un temps propice et favorable.”

Enfin, comme dans le voyage, au moment qu'on y pense le moins, on se trouve exposé à des dangers de toutes sortes, la prière dit à Dieu : “ Soyez-nous nn secours bienveillant dans les apprêts du départ, esto nobis in procinctu suffragium, une consolation dans la route, in vid solatium, un ombrage contre les ardeurs du soleil, ir æstu umbraculum, un abri contre la pluie et une couverture contre le froid, ix pluvid et frigore tegumen‘um, un char dans les fatigues, in lassitudine vehiculum, un secours dans l'ad versité, in adversitate præsidiuin, uu soutien sur la pente glissante des précipices, in lubrico baculus, et dans le naufrage un port, in naufragio portus.” Peut-on témoigner d'une plus grande confiance en Dieu ? Il est notre tout, il suffit à toutes les émergences possibles.

Cependant la sublime prière s'élève au-dessus des minimes intérêts d’un monde qui passe. La vie de l’homme sur la terre est un voyage en pays étranger, et la patrie où il tend s'appelle le ciel. “ Seigneur, couvrez-nous de votre protection au milieu des périls si nombreux du voyage et de la vie ; faites-nous marcher dans les voies du salut, afin que, sous votre conduite, nous arrivions heureusement “chez nous,” ad propria, au port de l'éternité bienheureuse. Procedumus in pace, in nomine Domini. Partons en paix, au nom du $Seigneur. Amen.”

Ces suaves paroles faisaient descendre dans nos cœurs un rayon de joie douce, de tranquillité, de sécurité. De plus, n’allions-nous pas réciter les premières vêpres de la fête de Notre-Dame du Mont Carmel? Pourrait-on invoquer pius bienveillante protectrice ? prendre meilleur pilote à bord ? A-t-on jamais entendu dire qu'elle ait refusé de secourir ceux qui l’honorent, la Vierge du scapulaire ? Caput tuum ut carmelus. “ Votre tête, ô ma mère, est comme le Mont Carmel,

vos cheveux sont comme la pourpre duroi. Vous êtes toute belle, et il n’y a pas une tache en vous.”

À 4 h, p. m., le vent nous jette sur une côte de glaise, couverte de broussailles et d’un foin court; un pouce d'eau séjourne sur ce sol presque imperméable, saturé de l’abondance des dernières pluies. Nous y passons la nuit, en vue d’Albany, fraîchement.

Le Père Paradis, qui est un fils de Nemrod, en attendant le souper, “ S'en va chassant avec son grand fusil d'argent.” Après avoir giboyé seulement une demi-heure, il revient avec sa gibecière pleine de tourtes. Chacun de le féliciter, et lui de recevoir nos compliments avec la meilleure grâce du monde, lorsque, par malheur, une famille sauvage vient nous offrir d'échanger du gibier contre de la poudre, comme elle venait de le faire, disait-elle, pour une dizaine de pièces. Nous comptons les tourtes qui bouillent dans la chaudière, elles nombrent juste dix.

Mercredi, 16 juillet. — LA matinée est froide, le temps cru, l'atmosphère humide, l'air agaçant; de gros nuages gris rasent la surface de la mer, un vent glacial souffle en poupe, le canot danse sur des vagues sombres, il jaillit par dessus bord une poussière d'eau glacée ; vêtus de deux capots, nous grelottons ; les pieds nous gèlent, jamais de ma vie je n'y ai eu si froid ; encore s’il y avait moyen, pour les réchauffer, de les frapper au fond du canot; mais, non, nous défoncerions le navire. ‘“ Restez tranquille, ne remuez pas ; et contentez-vous, dans votre intérieur, d'être de mauvaise humeur.”

Il est onze heures. “ Monseigneur, qu'il plaise à Votre Grandeur d'ôter ses souliers, de retrousser ses pantalons, pour marcher, nu-pieds, sur les cailloux et dans la vase, jusqu'à cette pointe de sable que vous voyez à trois milles du côté du rivage bleu et lointain; vous la connaissez, c'est la falaise où vous avez promené, il y a huit jours, tant d’angoisses et d'inquiétudes, c'est No man's land.”

Ce bain froid nous réchauffa, Que les temps sont changés! ici, mercredi dernier, inquiets, debout, toujours en mouvement, nous sondions du regard les profondeurs de l'horizon ; aujourd'hui, pareillement arrêtés par la volonté

contraire de Neptune, sans soucis, nous nous étendons sous notre tente, sur nos couvertes, les pieds tournés à un bon feu qui nous fait entrer au cœur par les talons la chaleur et le contentement, jasant, riant, lisant, dormant. Je me rappelle trois vers d'Ovide : “O doux sommeil, viens m'apporter le repos et la paix de l’âme, mettre en fuite les soucis, adoucir mes fatigues, et réparer les forces de mon corps.”

Somne, quies rerum, placidissime, somne, deorum, Pax animi, quem cura fugit, qui corpora duris Fessa ministeriis mulces reparasque labori.

Jeudi, 17 juillet.—Une brise favorable enfle notre voile, un soleil ami nous enveloppe de ses chauds rayons, nous glissons sur la crête des houles, nous filons vingt lieues.

Nous allions oublier que nous naviguions sur la baie d'Hudson, lorsque les ombres du soir nous surprirent vis-àvis une baie profonde ; nous dûmes faire une promenade d’une demi-lieue, notre bagage au dos, sur un fond mouvant, la boue nous passant entre les orteils, avant d'atteindre, je ne dirai pas la terre sèche, mais au moins un sol assez consistant pour nous permettre d'y planter les piquets de notre tente. Pas une colline à l'horizon, pas une taupinière ; nous passâmes la nuit dans une immense platitude.

Vendredi, 18 juillet. — À 56 hrs, nous portâmes sur nos épaules, jusqu'aux protondeurs de la pleine mer, le bâtiment et sa cargaison, dans un pied d'eau froide, avec des crampes qui nous mordaient au jarret ; là, les rôles rentrant dans l'ordre, le bâtiment nous porta à son tour. La navigation ne fut pas longue. A 10 hrs, la marée nous laissait à sec sur une batture, à l'entrée de la rivière Moose, dans cette île improvisée. Nous nous consolâmes du contretemps, en parcourant notre domaine nu-pieds sur les sables chauds, en humant le salin, en ouvrant nos poumons aux haleines embaumées, nos yeux aux paysages solennels et grands, notre esprit à une gaîté insouciante, notre âme à la méditation, à la lecture, à la prière du saint Office.

Nous tenions à arriver le soir même à Moose, Pour soulager le canot, et lui permettre de flotter et de partir deux heures plus tôt, Monseigneur, le Père Nédelec, le Père Do-

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