DE MOOS$SE A NEW-POST
Un compagnon inséparable.—Le départ des PP, Paradis et Dozois.—Bonjour et bonsoir.—La crique française.— Un naufrage sur terre. — Consolations philosophiques. — Un dédale d'ilots charmants. — Montée agréable, — La cordelle.—Une sœur jumelle, — L'été dans sa gloire, — Bonne humeur.— Une promenade semée d'aventures.—A la perche. —Une lutte fort à fort.— Au portage de la Loutre.—-La St-Jacques.—Le temple de la nature.—Bénissez le Seigneur.—Les Noces d'argent du P, Nédelec.—Chez M. MeCloud.
Moose, 19 JUILLET 1884, Don cher ami,
Nous continuons notre voyage, je continue mon journal, pour votre information, votre plaisir ou votre ennui: vous êtes devenu le compagnon inséparable de mes pensées.
Samedi, 19 juillet.—A midi les RR. PP. Paradis et Dozois, dans un petit canot de deux brasses, prennent les devants. Ils veulént alléger notre grande carène de bouleau, qui est bien lourdement chargée pour remonter le courant. Ils ont avec eux, pour les aider dans les portages et sur l’aviron, un homme engagé et un jeune sauvage d'Albany qui, pris d'humeur aventureuse, a résolu de sortir de ses bois et d’aller voir “les grands pays” Il s'arrêtera au Témiscamingue. Certes, c'est une rude tâche que ces bons pères entreprennent, mais ils sont de fiers rameurs. Bon voyage!
Le Right Reverend Horden, évêque anglican de Moosonee. arrivant du Fort Rupert, vint voir Monseigneur. Sa Grandeur, ne voulant pas rester, ayec qui que ce soit, en dette du
OS
pq La
politesse, lui rendit sa visite. Nous fûmes réçus avec cordialité. Sa Révérence nons parla, avec ouverture d'âme et abondance de cœur, de ses missions, de ses travaux de trente ans, les cérémonies de sa consécration épiscopsle, d’un sermca, par lui prêché à Londres, qui lui valut les ouvrages et une lettre autographe de M. Gladstone ; de sa femme qui est depuis deux ans en Angleterre ; de son fils “ qu'il aurait bien voulu voir entrer dans les ordres, mais qui a préféré étudier la médecine des corps plutôt que celle des âmes.” Enfin, il nous donna, en présent, un choix d’annales des missions protestantes, dans lesquelles nous avons pu constater, par les rapports des sociétés Bibliques, que leurs établissements en pays infidèles ne manquent pas de la graisse de la terre ; je leur souhaite, à un égal degré, la grâce du ciel !
À 6 heures p.m., nous faisons nos adieux, pour ne plus revenir cette fois, à la petite ville de Moose, chargés des bons souhaits du roi débonnaire qui règne en ces lieux, et des bonbons de la reine hospitalière. Notre départ est salué d'une salve de sept coups de canon ; entre les grondements de l’airain et les nuages de la fumée âcre du salpêtre, le vent porte, aux spectateurs qui bordent la rive, les notes de notre cuivre sonnant et les accords de nos voix : d'abord un bonjour à celle dont la protection nous accompagne, un Ave Maris stella, puis à ceux que nous laissons derrière nous un bonsoir, Bonsoir mes amis, bonsoir. Suivent des vers blancs, qui expriment les sentiments avec autant de justesse et de délicatesse que s'ils étaient rimés :
Quand on est si bien ensemble,
Quand on est si bien ici, Pourquoi faut-il.
Pourquoi faut-il se séparer ?
Dimanche, 20 juillet.—Nous avons passé la nuit sur une falaise élevée, sous le couvert de grands arbres, en face d'une petite rivière, appelée French Creek, dans l'embouchure de laquelle les Canadiens et les Français du chevalier de Troyes se sont cachés, attendant le moment favorable pour surprendre le fort de Moose.
Les eaux de la Baie, non contentes des mille désagréments
LS
qu'elles nous avaient causés, nous poursuivirent jusqu'ici. Nos hommes avaient empilé le bagage trop près des flots : cette nuit, la marée ascendante qui se fait sentir jusqu'à quatre milles en remontant la rivière, le submergea en grande partie; pendant quatre heures, seuls les effets de Monseigneur et les miens, qui avaient été placés sur le sommet du tas, échappèrent à ce naufrage sur terre. Pourtant, au fond de ma valise, Parkman et Bresciani ont assez bu d'eau salée, que je ne sais pas s’ils en réchapperont. Chasubles, étoles, manipules, aubes, chapes, écharpes, tout est mouillé ; rouge, blanc, noir, vert, violet, toutes les couleurs sont mélangées ; c'est une perte sèche de cinquante piastres pour ce pauvre Père Nédelec, qui n’est cependant pas trop riche ; le thé ressemble à une soupe aux choux, la poudre à une noire bouillie ; le sucre est disparu et s'en est retourné à Moose : enfin, un vrai désastre. Nous chargeons le vent et le soleil de le réparer autant que faire se peut, étendant les vêtements sacrés et les habits profanes sur les branches des arbres, le thé et la poudre sur des prélarts. Il était deux heures, quand nous pûmes empaqueter, charger et partir.
Comme c'était dimanche, Monseigneur dit la messe sur un autel rustique, qu'embaumaient des fleurs sauvages imprégnées de la rosée matinale. Chacun, je crois, pria pour ! obtenir la patience et la résignation. Pour consoler le Père Nédelec de ses pertes, me rappelant les leçons que j'avais reçues de sa longue expérience, je sus trouver, au fond de ma mémoire, des paroles à la hauteur de la situation. “ Mon cher Père, il faut savoir se conformer aux circonstances de temps, de lieux et de personnes. Il est bon de passer par toutes sortes d'épreuves, afin d'avoir une connaissance exacte des choses, Quant à nous, tâchons de faire pour le mieux.”
Nous campâmes sur une île, en face des bouches de l’Abbitibi, au milieu d'un dédale d'ilots charmants et de chenaux capricieux. Après avoir eu sous les yeux, pendant quinze jours, d'un côté une étendue d'eau sans rivages, de l'autre une grève, plate, nue et insignifiante, spectacle uniforme, c’est un plaisir que de revoir des horizons limités et variés, de naviguer sur des filets de cristal, bordés par deux rubans de verdure,
nn Hdi doué dt jh
Lundi, 21 juillet. — Les pluies de la semaine dernière ont fait croître de trois et quatre pieds le niveau de la rivière. La montée promet d'être plus agréable que la descente ; nous serons exempts de ces ennuyeux tàtonnements, pour trouver le passage navigable à travers les cailloux.
Toute la journée, nous remontons à la cordelle. La ficelle peut avoir deux cents pieds de long : six de nos hommes la traînent sur les grèves, marchant en canard, c'est-à-dire, à la suite j'an de l’autre ; des lanières de cuir, passées en bricole autour de leurs reins, se rattachent de six en six pieds à la corde principale, laissant toute liberté aux mouvements des mains et des bras. Ignace, jeune sauvageon de quatorze ans, que nous emmenons à la mission d'Abbitibi, se rend utile en veillant à ce que la cordelle, tantôt bandée, tantôt flottante, ne s'accroche pas aux arbustes, aux pierres aigues, aux mille embarras du rivage. Deux hommes à tour de rôle restent dans le canot, l’un à la proue, l’autre à la poupe, armés de longues perches, pour tenir l’embarcation au large, à la distance voulue, et pour lui faire éviter les écueils, tant visibles que cachés. Ce travail paraît leur plaire; ils vont courant, sautant, gambadant comme de jeunes veaux qu'on lâche dans le parc aux jours du printemps. Quand les côtes sont à pic, ils sautent de cailloux en cailloux ; et si, par accident, l’un vient à tomber dans le courant, tous aussitôt de le gouailler en riant à cœur-joie. Une petite rivière leur barre-t-elle le chemin, sans dire ni un ni deux, ils se jettent à l’eau et traversent à la nage comme des outardes. Quelquefois ils doivent se faire jour, des pieds et des mains, à travers les broussailles ou les hautes herbes, au milieu desquelles ils disparaissent ensevelis par dessus la tête; si elles sont chargées de pluie ou de rosée, ils en sortent trempés jusqu'aux os, mais peu importe, un bon feu les séchera, une bonne tasse de thé bouillant les réchauffera. Quand la grève devient tout à fait impraticable, ils embarquent un moment pour aller descendre un peu plus loin ; l’aviron leur repose la jambe, puis la cordelle leur repose le bras. Pour nous qui nous faisons traîner, c'est le genre de navigation le plus doux qu'on puisse imaginer, le canot ne ressent même pas cette légère secousse que lui imprime la cadence des
RE
rames, il glisse comme une plume sur l'huile: en ce moment, vous faisant cette description, je vous écris sur mon genou aussi solidement que sur une table de marbre.
Mardi, 22 juillet. — Journée de cordelle, qui ressemble à celle d'hier comme une sœur jumelle ressemble à sa sœur.
Mieux encore qu’au mois dernier, les rivages sont habillés de feuillage, de gazon et de fleurs. L'été est dans touie sa gloire. L'orgueilleuse rue Sherbrooke de Montréal, avec ses jardins, ses parterres et ses plantations, est battue à plate couture. L'art de l’homme ne peut faire que sur une petite échelle, avec une symétrie étroite et une capacité restreinte ; la main de Dieu sème à profusion dans un désordre majestueux, les richesses et les joyaux d'une toute-puissance infinie. Quelle rue, quelle allée, quel boulevard peut être comparé à cette route royale, à cette lagune vénitienne, bordée de haies plantureuses, à la végétation exubérante, dont les vertes chevelures réunissent et marient dans la plus harmonieuse unité les nuances les plus diverses. L:s deux berges de larivière, inclinées en talus, sont tapissées d’un gazon qu'émaille toute une moisson de fleurs sans nombre, ici blanches comme la neige, là empruntant les couleurs écarlates de la flamme, plus loin scintillantes comme des perles, partout fraîches, riantes, exhalant une haleine embaumée. Pictaque dissimili flore nitebat humus. Tous les vers latins qui dorment dans ma mémoire, se réveillent et se présentent à la file. Je vois là de vraies plates-bandes de rosiers sauvages, longues à perte de vue, qui laissent pendre des tresses purpurines et des guirlandes rubicondes : E! rosa purpureo crescit rubicunda colore. J'y vois, se cachant sous les herbes, les humbles violettes blanches, bleues, lilas, rouges, foncées, pâles : Pallentes violas et summa papevera carpens. Surtout domine, monté sur sa haute tige, le lis des bois, ici, comme la rose de Chypre, teint du sang de la déesse, Idalio sanguine tincta, plus loin, épanouissant sa corolle d'une blancheur immaculée :
Ecce tihi viridi se Lilia caudice tollunt Atque humiles alto despectant vertice flores, Virgene ridente comä, quam candor oberrat,
Mercredi, 28 juillet. —Cordelle. Temps pluvieux. Nos hommes ont marché, tout le jour, dans la rosée jusqu’à la ceinture ; ni l'eau de la rivière cependant, ni les ondées du ciel n'ont pu éteindre leur bonne humeur. Ils sont dans leur élément ; ils aiment, voyez-vous, le voyage, leur genre de vie et leurs missionnaires. (C'est le cas de répéter : Muitæ aquæ non poluerunt exlinguere charitatem.
Jeudi, 24 juillet—Ce matin, pendant que nos homrues s'étendent sur la perche, nous, avant le déjeuner, pour aiguiser l'appétit, nous faisons une petite promenade de deux milles. Jugez de l'agrément. Nous enfonçons, un pied d'avant, dans une glaise tenace comme un mortier, les branches nous fouettent la figure, les grands foins mouillés nous trempent comme une soupe au lait. Soudain le rivage n’a plus de marge, il nous faut descendre sans façon dans le lit de la rivière. Un d’entre nous, plus aventureux ou plus imprudent que les autres, choisit de passer par la forêt. D'abord il s'empêtre dans un enchevêtrement inextricable d'arbres renversés, de branches sèches et de pousses vertes. Sorti de là après maints labeurs, il s'enfonce dans un marécage couvert d’une mousse trompeuse. Il arrive à un ruisseau profond, qu’il veut franchir sur un corps mort, tombé en travers d’une rive à l’antre ; sa botte graissée de boue glisse, il tombe de la hauteur de douze pieds au fond du ravin. Il veut revenir sur la grève de la rivière ; en descendant la côte à pic, un arbuste qui le tenait en équilibre, se rompt, et le voilà qui s’allonge dans les aulnages, la tête en bas, les pieds en haut, embarrassé dans les lierres grimpants dont les branches multiples sont tendues comme les mailles d’un filet, se débattant en vain, incapable de se relever. Si le Père Gladu n’était venu à la rescousse, je serais encore là. Excusez, je me trompe, je veux dire: 4 serait encore là.
Savez-vous ce que c’est que de monter à la perche ? c'est une œuvre à la fois laborieuse, ennuyeuse et dangereuse. Les huit hommes se tiennent debout dans le canot, ils sont armés d’une perche longue de douze pieds, et garnie à l’une de ses extrémités d’une pointe de fer. Ils plongent ce long bâton dans l’eau, l’appuient solidement au fond de la ri-
vière, donnent une vigoureuse poussée, s'aidant d'une espèce de chant cadencé qui règle la reprise et l'ensemble des efforts ; vous devez vous tenir sur vos gardes pour ne pas rompre l'équilibre, pendant que tant de bras se balancent ; de tout le jour, vous n'entendez que ce cri ennuyeux d'une chanson monotone, et le son fèlé de la lance sur les cailloux.
Lorsqu'il s’agit de doubler certaines pointes difficiles, alors que la rivière descend avec une rapidité vertigineuse, il s'établit une lutte à peu près d’égale force, corps à corps, entre la violence des eaux et la vigueur des marins ; l’embarcation ne recule pas, mais non plus n'avance pas ; les corps se plient, les figures grimacent, les yeux sortent de tête, les muscles s'étendent, les nerfs se raidissent, enfin, réunissant toutes leurs forces pour un suprême élan, les hommes se pendent sur leur perche, qui plie et tremble ; soudain, le canot hésitant franchit l'obstacle, et, léger, rapide, avec aisance, il glisse, il court, il bondit sur une onde moins rebelle. Alors, invariablement, avec un air de triomphe, les sauvages s'écrient : “ Courant, les Anichinabé |l’ont vaincu.” Anichinabé veut dire Algonquin ; mais aussi il signifie somme, en tant qu'être de valeur, de courage, de vertu ; c'est le vir des Latins. Ainsiles Algonquins s'appellent “ Les Hommes par excellence.” Français, baissez pavillon, vous n'êtes que le second peuple du monde. !
Aujourd’hui, après avoir remonté les rapides de Clay Falls et du Sextant, nous sommes venus coucher aux deux tiers du portage de la Loutre.
Vendredi, 25 juillet.—Pendant que nos hommes transportent le bagage et vont chercher le canot resté au pied du portage, nous, nous étant rendus de bonne heure, à la tête du rapide, nous disons nos quatre messes successivement. C'est la féis d'un apôtre, saint Jacques, le cousin du Sauveur, surnomraé “ fils du tonnerre,” l’un des trois témoins de la transfiguration sur le Thabor et de l’agonie au Jardin des Oliviers, le premier martyr du collège apostolique : que de sujets de réflexions pour un évêque, pour un successeur des apôtres ! Autre solennité, les noces d'argent du P. Nédelec. Il y a vingt-cinq ans aujourd'hui que ce dévoué missionnaire était
fait prêtre, par-delà les mers, dans son pays de Bretagne. De mon côté, je pensais silencieusement, par-deve:s moi : “ Quinze ans passés, à pareil jour, à pareille heure, de grand matin, dans la cathédrale de Montréal, agenouillé au pied de l'autel, en compagnie d’un d'enfance, en présence d'un petit nombre de parents, «u milieu du silence du temple presque désert, au sein d'une atmosphère chargée de mystères, de paroles graves, de prières solennelles et de cérémonies symboliques, ému, l'esprit atterré, le cœur plein de confiance, de reconnaissance et de terreur, moi aussi, je recevais, des mains de Monseigneur Pinsonneault, l'onction sacerdotale, Quid retribuam Domino pro omnibus que retribuit mihi ! Quelles actions de grâces rendrai-je au Seigneur, pour tous les bienfaits qu’il m'a prodigués ! ”
Le sanctuaire est bâti, adossé à la falaise en granit, sur une grève qui descend par dégrés jusqu’au bord des eaux. Deux coffres l’un sur l’autre servent d'autel, un capot de toile cirée en fait le paravent : deux fusils au canon droit, au cou allongé, sont les cha ïiers qui supportent les cierges ; l'air est si calme que umières ne frissonnent même pas. Les bouquets pullulent tout à l’entour, roses sauvages, lis des bois, marguerites champèêtre-, cèdres odorants. On monte à l'autel par les marchesdesgalets superposés en gradins réguliers ; la balustrade est cette frange de verdure qui s'étend à nos pieds ; le pavé de la nef, cette nappe d’eau lisse et brillante comme une glace, un vrai pavé de marbre blanc. Les murailles du temple sont ces remparts de forêts verdoyantes ; les colonnes, ces épinettes géantes ; la voûte, ce ciel pur, sans nuages, resplendissant d’un azur immaculé , la lampe, ce soleil rayonnant qui illumine de clartés et de gaieté les profondeurs de l’espace. Entendez-vous la musique que nous font les petits oiseaux qui, jouant, voltigeant, montant, descendant, sèment au-dessus de nos têtes leur doux ramage et leurs chants joyeux ; la chute, avec ses tonnerres grondants et ses roulements monotones, nous donne les puissantes harmonies de l'orgue, le roi des instruments. Quel temple plus majestueux pourrait-on souhaiter pour recevoir la divine victime! Le Seigneur n’habite-t-il pas la plénitude de la terre? Domini est terra et plenitudo