‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 32 sur 41 · DE NEW-POST À ABBITIBI · texte numérisé non relu

DE NEW-POST À ABBITIBI

Arrivée et départ du P. Paradis, — Mort de Jean-Baptiste, — La basilique de Maringouinville, — Les juifs dans le désert. — Une route princière. — Le campement. — L'église des bois, — Poésie de la forêt, — La rosée de la grâce. — Le repos du Seigneur. — Le théâtre de la vie. — Un chapelet de lacs.—Une leçon de botanique, —- Digues et cabanes de castors.—Un surnom distingué.—Kitchi amic niping. — Un discours habile. — Réponse.— Gaieté.—Un nouveau compliment:—Tu es bien bête !—L’algonquin dans les mots brave l'honnêteté.—-Un nid de brûlots.—Un beau sujet de méditation.—Un exercice de jambes,—La famine à mos portes.—Le conseil.— A la Chute-aux-Iroquois, — Une forte journée, — Une nuit noire. — Un bouillon de sommeil.—Manger jusqu'aux tables. — Le train-éclair, — Les pauvres seront rassasiés.—Messe pontificale.—Des conseils et du sucre.— Adieu à Marie.—Grandeur de ce peuple minuscule,

New-Posr, 26 JUILLET.

Mon cher ami,

Le Père Paradis est arrivé ici, il y a deux jours, par une pluie battante, trempé jusqu'aux os, mais le courage intact, l'âme à l'épreuve de toutes les intempéries et de tous les désagréments. Le lendemain, il prenait avec lui un troisième homme, et il mettait à la voile, ou à l'aviron, pour Abbitibi.

Jean-Baptiste, ce vieillard à qui Monseigneur a donné, en passant au mois dernier, les sacrements de confirmation et d'extrêéme-onction, est mort le soir même de notre départ. On dirait qu'il n’attendait que l'arrivée de ces grâces extraordinaires et l'ordre du prêtre: proiciscere anima christiana,

‘“ pars, âme chrétienne ”, pour prendre sa feuille de route pour l'éternité.—Pour nous, reprenons la forme et le fil du journal.

Samedi, 26 juillet. —Ce matin, l'humble maison des hommes, habillée de feuillage, devint une basilique où s’opérèrent les grands mystères de notre religion: quatre messes, douze communions, six confirmations, deux instructions. Hier soir, il y avait eu sermon, prière publique, chant de cantiques et confessions. Toute la population de “ Maringouinville ” s’est fait v devoir d'assister à ces pieux exercices, vingt-cinq cathouyues avec foi, amour et jubilation, dix protestants en un silence respectueux.

À 11 hrs. a. m,, nous partons, mais le peuple fidèle ne nous abandonne pas; comme autrefois les juifs anxieux d’entendre la parole du Sauveur, quatre familles sauvages suivent leur Seigneur dans le désert. Ils viennent camper avec nous à sept milles du fort, à l'extrémité supérieure du Grand Portage. Leurs petits canots dansent coquettement sur la houle à la suite de notre gros et solide Great Eastern, comme une bande de petits canards à la suite de leur mère.

Le sentier du portage, long de deux milles, est difficile, étroit, embarrassé ; plusieurs hommes, la hache à la main, vont en avant, coupent les broussailles, abattent les branches pendantes, rangent les troncs renversés, redressent les détours, ils finissent par tracer un chemin princier, Ainsi le passage de l’évêque restera marqué, dans les annales des forêts, par un travail d'utilité publique. Dans vingt ans, les Sauvages qui comptent les années par les événements qui les frappent ou les accidents qui les touchent, diront : “ l'année que le grand portage a été traversé par le canot du gardien de la prière.”

Nous nous arrêtons dans une petite prairie naturelle, entourée de hauts liards, sur les bords d’un remous tournoyant entre deux chutes blanches d’écume. Huit tentes sont dressées dans un beau désordre ; et, quand la nuit fut venue, huit feux pétillants faisaient sautiller leurs flammèches dans les ombres.

Après souper, autour d'un énorme brasier dont les lueurs blafardes donnent aux objets environnants des formes fan-

tastiques, la petite église des bois se réunit, tantôt agenouillée, tantôt assise sur un gazon, sous la feuillée. La parole du missionnaire retentit dans cette solitude, comme la voix de Jean dans le désert: Vox clamantis in deserto. Les cantiques réveillent les échos de la forêt sonore ; les sopranos déliés des femmes, les basses fortes et graves des hommes s’harmonisent avec les grondements sourds des rapides, qui donnent du corps et un solennel accompagnement à ces concerts agrestes. La prière monte droit au ciel; rien ne l’arrête, pas même un rideau de nuages; et du firmament bleu les étoiles scintillantes nous regardent, et aussi les anges.

Puis chacun se retire à la porte de sa tente, la paix dans l'âme. Pendant une heure encore, vous entendez un chuchotement de paroles à voix basse, des rires concentrés, jusqu’à ce qu’enfin tout s'éteigne dans le silence et le sommeil. Nous ne pouvons nous accoutumer au charme de ces spectacles champêtres et forestiers, de ces poésies incultes ; la répétition fréquente, loin de nous apporter la satiété, nous en découvre des secrets de suavité nouvelle, des délicatesses de jouissance toujours plus vive.

Dimanche, 27 juillet. — Cette nuit, il est tombé plusieurs orages, ce qui n’a pas empêché que ce matin nous avons eu la messe sous la tente, avec chant, prière à haute voix, instruction, communion, confirmation. L'imposition des mains, dans ce vaste isolement, sous cette voûte de feuillage, avait quelque chose d'exceptionnellement grand ; je songeais aux assemblées des premiers chrétiens, hors des synagogues, dans la liberté et la sécurité des champs, alors qu'à la prière des apôtres le Paraclet descendait sur les têtes d’une manière visible, et embrasait toutes les âmes de ses ardeurs divines. En entendant chanter ces sublimes paroles: “ Emile spiritum septiformem, spiritum sapientiae, spiritum scientiae, spirilum fortitudinis, etc. envoyez l'esprit aux sept dons, l'esprit de sagesse, l'esprit de science, l'esprit de force,” il me semblait voir descendre, avec les gouttes de rosée qui tombaient des branches des arbres sous le sc :lle du vent, la rosée céleste de la grâce sous l'inspiration du Saint-Esprit.

Comme le bon Sauveur, Monseigneur ne voulut pas renvoyer cette foule à jeun, de peur qu'elle ne tombât u d6-

faillance sur la roïte. Il fit asseoir tout ce mondesur l’herbe ; et nous, les apôtres, nous distribuâmes, non du pain et du poisson, mais du biscuit et du thé. Oh! quel festin ! “ Sous le chaume, on en parlera longtemps, grand'mère.” Le reste de l’avant-midi se passa en douces conversations, dans le repos du Seigneur,

Cependant le temps nous pressait. Après vêpres, à 8h. nous secouâmes fortement la main à chacun de ces bons sauvages, attristés, en disant bonjou, et nous reprimes le cours du voyage. Ainsi va la vie, c'est un théâtre où les scènes succèdent aux scènes, gaies, tristes, salennelles, bouffonnes, heureuses, malheurenses ; toutes aboutissant à la même catastrophe, la mort.

Lundi, 28 juillet.—Pour éviter cinq rapides, la Canistre d'huile, le Bouleau, le Rocheurx, le Little Long et le Lop-Stick, nous avons pris, en partant hier, un chemin détourné par l'intérieur de la forêt, un chapelet de cinq lacs et six portages. Cette route peut être plus courte et moins dangereuse, certainement elle ne nous fut pas plus facile : le sentier a été tracé pour des canots de deux ou trois brasses, mais, pour notre long rabaska, les angles en sont trop aigus et les détours trop raides. Après deux milles d’une marche des plus pénibles, la figure fouettée par les branches, ayant traversé plusieurs ruisseaux boueux, nous vinmes coucher, à la tête du premier étang, dans un nid de maringouins. Cette après-midi, à 8 hrs., hors d’haleine, ayant franchi cinq lacs et cinq portages, nous arrivions à la Metabetchouan, ce qui veut dire ‘ endroit au-dessus des Rapides.” Nous étions heureux de reprendre la navigation sur la rivière, après avoir navigué tout un jour un peu sur l’eau, beaucoup à travers le bois fort.

Si les portages sont rabougris, les lacs, eux, sont charmants: grands vases d'eau dormante, mesurant huit et dix arpents entre leurs parois, ronds, longs, oblongs, ceinturés de prairies de castor, couronnés de forêts, ignorant les fureurs des tempêtes, mirant dans leur cristal limpide la tête des arbres altiers, enveloppés de silence, d'ombre, de mystère. Le canot y trace son chemin au milieu d'une moisson de plantes herbacées, d'algues aqueuses, fucacées, floridées,

” ulvacées ; de glaïeuls, droits comme des cierges, dont les hautes bulbes donnent naissance à des épis de fleurs pourpres

“et violacées ; de nénuphars qui étendent sur la surface liquide leurs têtes pesantes et leurs larges feuilles, nageant, planes, ovales, sinuées, dentées, taillées à la base en forme de cœur; nous n'avions qu'à tendre la main, pour cueillir des bouquets de lis d'eau aux couleurs les plus variées, blancs, roses, oranges, avec calice à quatre où cinq sépales, corolles composées de nombreuses pétales libres, ovaire qui renferme quantité d'ovules insérés sur les cloisons, stigmates qui présentent une forme sessile, peltée, rayonnée. Algue, glaïeul, nénuphar nous donnaient une agréable leçon de botanique.

De leur côté, les castors, qui ont choisi pour retraites ces lieux paisibles, nous font repasser ta: page d'histoire naturelle. Qui n'admirerait ces digues ‘bâties avec tant d'’intelligence ? Avec leurs quatre tranchantes Incisives, à force de travail, de temps et de patience, ils vous renversent de grands arbres, dans la direction qu'ils ont calculée, en travers d'un ruisseau, généralement à la décharge d'un petit lac ; auprès de cette charpente dénudée, ils accumulent des branches d'arbres aquatiques, tels que peupliers, aunes, saules ; ces pousses vivaces prennent racine, à la manière des houtures ; cette haie vive arrête les vases, les débris divers, les rameaux flottants que le courant charroie, et chaque jour elle prend de l'épaisseur et de la solidité. L'eau reflue, ainsi se trouve formé un vaste étang, dont le niveau se maintient toujours à la même hauteur. Le poète avait raison, riev. ne peut résister à la persévérance : labor improbus omnia vincit,

Que dire de leurs maisons à deux étages, dont, ici, nous somines entourés ? Après avoir choisi un endroit où l'eau peut avoir une profondeur de dix-huit pouces à deux pieds, ils ÿ accumulent pêle-méêle une grande quantité de petites branches et de limon, donnant à cet amas Ja forme d'un monticule conique, dont la moitié seulement est submergée ; ils creusent an flanc de cette hutte, à ras le fond de l'étang, une ouverture qui va s'élargissant vers le milieu, de manière à donner à ce terrier la forme d'un four; c'est re qu'ils

Se. LE

déposent la provision d’écoroe, destinée à nourrir la famille pendant l'hiver. Dans le dôme de ce magasin, ils percent une autre ouverture qui conduit à un autre four, la pièce supérieure, le dortoir, où l’on peut goûter à sec les douceurs du sommeil Au spectacle de tant d'industrie, je me réjouis de voir l'emblème du castor gravé sur le drapeau national. Que la Prusse guerrière se précipite sur le monde comme un aigle, que l'Angleterre orgueilleuse domine comme un lion jusqu'aux extrémités de la terre; pour nous, sans bruit, comme le castor intelligent, nous bâtissons nos cabanes, étendons nos digues, envahissons la forêt. Un jour, l'Amérique se réveillera, surprise de notre nombre, de notre vitalité et de notre force,

À ce propos, voici une histoire qui vient de m'arriver. Le castor, trapu, replet, a une démarche lourde :ét pesante ; de même, lourdement et pesamment je marchais, lorsque, dans les portages, j'étais chargé de 60 à 80 livres. Les Sauvages, venant en arrière, et croyant que je ne les entendais pas, se disaient entre eux : “ Ne trouves-tu pas qu'il a l'air d’un castor ?” Alors, afin de les amuser, je ralentissais encore le pas, je me dandinais davantage, je faisais semblant de forcer terriblement en montant les côtes, me hissant des deux mains aux broussailles de la route. Ils riaient sous cape, “ Vois donc, disaient-ils, vois comme il a de la misère, le gros castor ! ”

Ce matin, au moment d'embarquer, comme le rivage était plein d’embarras, le canot se tenait à vingt pas au large. Pour s’y rendre, un tronc d'arbre servait de chaussée, Je m'avance à mon tour, ayant ma charge sur les épaules ; l'arbre est rond, il n’est pas très solide, il est mouillé, le pied me glisse, je tombe à l’eau jusqu’à la ceinture. Eclat de rire général et Ignace s'écrie, en se frappant dans les mains: “ Kichi amic niping, le gros castor est à l’eau.” Croyant que le mot m'a choqué, Okouchin lance un regard sévère au jeune garçon, et tous les sanvages de devenir sérieux.

Nous partons. Un quart d'heure après, Okouchin prit la parole et parla à peu près comme suit : “ Mon père, je veux te parler.—[Lh bien, parle.—Ne te fâche pas. Nous t'avons appelé Castor, mais ce n'est pas pour te faire da la peine,

Ignace vient de te le dire; les jeunes gens, vois-tu, ça ne pense pas, et ça parle trop. Tu sais que les Sauvages, entre eux, se donnent des noms d'animaux; l’un s'appelle le chat, l'autre le loup, l'autre la tortue; nous t'avons traité comme un sauvage, parce que tu n'es pas un étranger pour nous, ce qui est une marque que nous t'aimons. Du reste, nous ne pouvons pas te donner un plus beau nom, car il n'y a pas d'animal qui ait plus joli poil et meilleure viande que le castor.”

“ Sois tranquille, lui répondis-je. Je ne veux plus que vous m'appeliez autrement que ÆXifchi Amie, cela m'honore beaucoup. Cependant n'oubliez pas que mon vrai nom sauvage, celni qui m'a été imposé à Témiscamingue, il y a trois ans, solennellement, devant toute la nation réunie, est Aiamie Miakwad, “ Le Temps clair de la Prière” Cependant, je suis flatté du sobriquet distingué que vous m'avez donné,

© d'autant plus que, dans mon pays, la tribu qui a la noble prétention d’être la meilleure, est celle des Castors. Ils vont être très heureux, je n'en doute pas, d'apprendre que je suis de leur famille.”

Okouchin ne comprit pas, aussi bien que Monseigneur et les deux Pères, la dernière phrase de ma réponse; mais, tout de même, il vit que les choses n'avaient pas mauvaise mine, et la gaieté revint dans le canot. Toute la journée, s’il vous plaît, j'ai été Monsieur Æichi Amic gros comme le bras.

Mardi, 29 Juillet.—Ignace m'a fait un nouveau compliment. Arrivé à la fourche de deux sentiers, je m'engageai dans celui de gauche, tandis que le bon était celui de droite. “ Arrête, mon père, ie crie-t-il ; tu n'as pas plus d'esprit qu'un lièvre : quand il ya deux chemins, tu prends toujours le mauvais.”

Je me rappelai ce Montagnais, arrivant du fin nord à Saint-Boniface, lequel disait à Monseigneur Taché : “ Me connais-tu ?— Non.— Tu es bien bête. Moi, il y a vingt ans que je t'ai vu, et je te reconnais” Il avait vu l'évêque dans une chapelle, disant la messe, et prêchant de l'autel : Monseigneur, d'après lui, aurait dû l'avoir distingué et remarqué au milieu de la foule.

Cependant il faut savoir que ces mots, “ Twn'as pas d'esprit, tu es bien béle,” en sauvage, ne comportent pas, comme

rene ne os | à

en français, une idée de mépris ou d'insulte ; dans le cas présent ils veulent dire à peu près ceci : ‘“ vous n'avez pas de mémoire, vous êtes bien distrait.” La langue des Algonquins n’a pas été polie à la cour de France, et l’on peut dire d'elle se que Boileau disait du latin :

L’Algonquin dans les mots brave l'honnêteté.

Après avoir remonté le Rapide de l'Ile et les Trois-portages, nous venons passer la nuit dans un brûlé, un peu plus bas que l'embouchure de la Frédéric, ayant changé notre nid de maringouins de l’avant-veille au soir contre un nid de brûlots, cuisants comme des tisons; c'est là, comme parle Ovide, se jeter en Scylla dans le désir d'éviter Charybde :

Incidit in scyllam cupiens vitare charybdin.

Mercredi, 30 juillet-—Un beau sujet de méditation : air frais, soleil se levant dans toute sa splendeur, ciel pur, parfum des bois, richesse de végétation, ramage des oiseaux, eau tranquille comme une âme en paix, silence solennel, tout nous parle de la grandeur, de la bonté, de la munificence du Créateur.

Cette avant-midi, nos hommes se reposent ; la voile remplace l’aviron. Cette après-midi, pendant qu'ils prennent un exercice de perche dans le Long Sault, nous prenons à travers la forêt épaisse un exercice de jambes.

Jeudi 31 juillet-—Une nouvelle sinistre se répand dans le camp : la famine est à nos portes. Il nous faut encore, pour ” nous rendre à Abbitibi, trois longs jours, et nous n’avons plus

contraires nous retenaient sur les bords du lac !.…. la pers- pective n’est pas gaie. Un grand conseil est convoqué. La sagesse préside aux délibérations ; personne ne propose de parti extrême, comme, par exemple, de tirer au sort un de l'équipage, pour en faire du bouillon aux autres. Il fut résolu unanimement qu’on se mettrait à la ration, et qu'on ne prendrait plus que deux bons repas par jour. S'il survenait des imprévus, on aurait recours à la pêche, à la chasse, aux

fruits sauvages. “ Enfin, dit le président, espérons que Dieu saura nous donner ce dont nous avons besoin.”—“ Oui,” ajouta un ancien, professeur qui a la mémoire encore toute

farcie de vers classiques,

11 donne aux fleurs leur aimable peinture ; 1] fait naître et mùrir les fruits ; I leur dispense avec mesure, Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits.

Un autre continua :

D'un joug cruel il sauva nos aïeux,

Les nourrit au désert d’un pain délicieux ;

11 nous donne ses lois, il se donne lui-même ; Pour tant de biens, il commande qu’on l'aime,

Pour première faveur, la bonne Providence commença par nous envoyer un fort vent d’artimon, ce qui ménagea grandement la force de nos hommes, et les provisions de notre garde-manger. Nous parcourûmes sans effort un long trajet, et nous vinmes dormir, à la Chute-aux-Iroquois, au bruit d'une sourde musique, à l'abri des grands arbres qui nous couvraient de leur ombre, sous les regards de la lune qui se levait à travers les branches, sur une grève de mil et de trèfle, petite prairie née, sans doute, de quelques semences que laissèrent tomber là, par hasard, les voyageurs des grands canots. Ces petits insectes méchants, qui prenaient plaisir, le 25 du mois de juin, à nous torturer pendant notre déjeuner, ont complètement disparu. Ainsi passera la race des impies : semen impiorum peribil.

Vendredi, 1 août.—Il n'est que 8 heures du matin, on entend une voix : ‘ Lève, lève. Il n’y a plus de farine dans le sac, mais seulement de la galette pour trois repas. Aninichinabé, prenez vos nerfs d'acier ; il nous faut, aujourd'hui, faire deux journées dans une.” Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Avec vigueur, on remonte et les courants rapides, et les Deux-Portages (où, en descendant, nous avions passé une si belle soirée, enveloppés dans un soleil de pourpre), et le bouillant Goutchigi ; dès 7 heures du soir, nous sortons de notre avenue liquide bordée d'arbres et, iout fiers, poussant

un vigoureux vivat, nous débouchons sur le lac, qui s'étend devant nous long ct large, vous diriez la mer.

La voile, comme une aile d'oiseau, est tendue, gonflée et arrondie par un vent de côté ; le canot solide s’avance en se balançant comme un coursier, plein d’ardeur, qui secoue ses rênes ; Diane, discrète, se cache derrière un pan de nuage ; seules quelques étoiles blêmes tempèrent l'obscurité de la nuit. L'horizon est restreint et indécis ; les îles, à notre approche, sortent des ondes, avec des formes fantastiques, grandissant leurs ombres comme des géants ; les vagues, clapotant sur les rivages, murmurent, babillent, gémissent, menacent. Les sauvages, enveloppés dans leurs couvertes, se sont glissés au fond du canot ; les Pères Nédelec et Gladu ronflent comme des bienheureux ; l'oreille appuyée sur le flanc de notre frêle embarcation, je la sens siller en frémissant ; j'entends les eaux friser sur la paroi, et je ne puis m'empêcher de penser : les anges ont besoin de nous guider dans nos voies et de nous porter dans leurs mains, séparés de l’abime que nous sommes seulement par une écorce légère. Tous dorment, excepté Okouchin, vigie attentive, qui veille à la proue du vaisseau, ayant sur les épaules son capot blanc, sur la tête son chapeau noir, à son bec son calumet qui fume comme un tuyau de locomotive, un vrai sorcier ; excepté Poadji qui tient ferme l’aviron du gouvernail ; excepté Monseigneur. Droit sur son siège, le regard scrutateur, admiret-il les nouveautés du spectacle ? craint-il que nous heurtions quelque écueil invisible ? prie-t-il ? Peut-être fait-il les trois choses à la fois.

Samedi, 2 août. — À 1 h. après minuit, au milieu des ténèbres, Okouchin aux yeux de lynx aperçut la fumée d'un campement, laquelle s'élevait au-dessus des arbres comme une colonne rougeâtre. C'était William, avec sa famille, quise rendait à son pays de chasse, lentement, cueillant des bluets, faisant la pêche, voyageant en amateur. Nous abordâmes à une vaste roche plate, qui servait de quai, et, pêle-mêle avec les petits sauvageons qui sortaient à demi-endormis des wigwams, debout autour du feu qu'on active, nous faisons bouillir la chaudière, afin de réchauffer par une bonne tasse de thé les frissons de la nuit; pendant ce temps, au fond

d’une talle de branches, Monseigneur, enroulé dans une couverte de laine, prend, ce dont il a plus besoin que de thé, un bouillon de sommeil. À 2 h., nous reprenons notre course aux lueurs indécises de l’aube naissante.

Ah. nous mettons pied à terre dans une île, en vue du Fort Abbitibi; maintenant rien ne peut nous arrêter, nous arriverons quand même, avec ou contre le vent. Il nous faut donc, pour obéir à la mode du pays, nous débarrasser de nos vivres; il y en a pour un repas et demi, n'importe, avec un peu de bonne volonté il doit y avoir moyen de voir le fond du sac. Nos sauvages, qui craignaient les horreurs de la disette, se trouvent à crever l'abondance. Ils ont un plaisir charmant. Les bouchées succèdent aux rires, et les rires aux bouchées. Leur estomac est un gouffre. Repus, ils sont étendus sur l'herbe, les boyaux geignent. “ Allons, camarades, courage.” Et la lutte recommence, pénible, mais généreuse. Enfin il ne reste plus que les croûtes de galette, qui servaient à recevoir la viande et la sauce. “ Encore un coup de cœur, mes braves.” Et, au milieu des ricanements. elles, aussi, disparaissent englouties. Ils peuvent s'écrier avec le jeune Iules : “ Hélas! nous avons mangé jusqu'aux tables.”

Heu! etiam mensas consumimus, inquit Iulus,

A midi, nous entrons dans le port d'Abbitibi, à pleines voiles. Les RR. PP. Paradis et Dozois sont arrivés ici mardi; deux heures après, ils partaient pour Témiscamingue, voyageant par le train-éclair.

Les sauvages de la mission sont presque tous présents. Pendant notre absence, bon nombre d’entre eux sont allés à Témiscamingue, au service du Bourgeois, porter la moisson de fourrures amassée pendant l'hiver. Ils n'ont pas voulu se disperser avant notre retour, afin de jouir encore une fois de la présence de leur évêque, des cérémonies et des grâces de sa visite. En conséquence l'après-midi s’est passée à entendre les confessions, à donner des instructions, à réciter des prières publiques ou à donner d’autres exercices religieux : le chant faisait fureur. Le bonheur de ces pauvres enfants des bois, cet été, est grand, et ils l’apprécient.

“ Edent pauperes et saturabuntur. Les pauvres mangeront et ils seront rassasiés. Et laudabunt Dominum, qui requirunt eum. Ils loueront le Seigneur, ceux qui l’aiment et le cherchent.”

Dimanche, 8 août.—L'église d'Abbitibi voit les splendeurs d'une nouvelle messe pontificale,

Le P. Nédelec passe l’après-midi à recevoir les confidences, à arranger les petits différends, à distribuer des conseils et du sucre : il remplit, dans toute leur vérité, les triples fonctions de médecin qui guérit, de père qui corrige et de juge qui décide. “ Os justi meditabitur sapientiam et ling'ua ejus loquetur judicium. De la bouche du juste découle la sagesse, et sa langue distille les paroles du bon conseil.”

La prière du soir fut longue; c'était, pour ces pieux sauvages, avant de prendre la route des bois, un adieu public à Marie, doux, triste, touchant. Ils vous entonnent et poursuivent jusqu’au bout, sans en passer un mot, une espèce de complainte en trente-six couplets, où sont relatées les vertus, la puissance et les gloires de notre bonne mère. Puis ils récitent le rosaire médité. Avant chaque dizaine, pour se rappeler le mystère qui doit faire le sujet de leur méditation, au lieu de dire comme nous une petite prière, ils chantent tous ensemble une strophe qui explique, en peu de mots, l’histoire et la morale du dit mystère. Le chant joue un grand rôle dans la religion du sauvage; sans compter qu'il est pour lui plein d'agrément, il lui rend plus facile la mémoire des mots, et, par conséquent, l'intelligence des idées. Les quinze mystères, joyeux, douloureux, glorieux, vinrent à la suite; et, quand ils eurent fini de faire le tour de leur longue couronne d’Ave Maria, loin d'être fatigués, ces bons chrétiens semblaient prêts à recommencer. Ils se délectaient dans la prière; tant il est vrai que Dieu, avec ses douceurs ineffables, aime à se communiquer aux petits et aux humbles. Ils n’ont ps: d’ambition terrestre, ils n'attendent rien de ce passager : leur cœur déjà, par anticipation, habite ol. “ Beatip peres spiritu quoniam ipsorum est regnum c vrum. Heureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux leur appartient.”

Ce peuple minuscule n'’occupe aucune place dans les préoccupations de la politique humaine ; mais, at x yeux de

la justice divine, il joue, dans le concert de louanges que la création doit à son créateur, un rôle plus important que les grandes nations athées. Je me retirai dans ma chambre, tout pénétré de ces paroles du psalmiste, dont je venais d'avoir sous les yeux un commentaire vivant: “ Beatus populus, qui scit jubilationem. Heureux, le peuple qui sait vous louer, Seigneur. Il marchera dans la lumière de votre face, il se réjouira dans les louanges qu'il donnera à votre nom durant tout le jour, et il sera élevé par votre justice. Car c'est à vous qu'est due la gloire de sa vertu, et c’est sur votre bonté qu'est fondée sa puissance et sa force.”

D'ABBITIBI À TÉMISCAMINGUE.

Un pique-nique.—Regret du départ.— Fox et Zéphir.—Notre-Dame-des-Neiges, —Le labyrinthe de Crète.—Joute de canots,— Sur une roche plate. — L’habit fait le moi: —Sources invisibles —Fort à fort.—Projet d'armistice.—A trompeur, trompeur et demi.— Une course au clocher.—Tout est bien qui finit bien.—Les paysages de notre enfance, —Le Bouracan.—Au port.—Actions de grâces,

ABDITIBI, 4 AOUT 1888.

Mon cher ami,

Lundi, 4 août.—Nous partons pour Témiscamingue. Icibas, tout est relatif dans nos jugements. La première fois que je suis venu au lac Abbitibi, je me pensais au bout du monde, Aujourd’hui il me semble que je suis aux portes de Pembroke ; après les pays et les difficultés que nous avons tray<.sés, la route d'ici à Témiscamingue, avec ses portages courts et ses sentiers battus, avec ses lacs enchanteurs, nous apparaît sous les couleurs d’une simple promenade de piquenique. À 10 h, la paroisse, morne, triste, silencieuse, s'assemble dans l’église. Le Père Nédelec, l'émotion dans la voix, les larmes dans les yeux, fait ses dernières recommandations. Monseigneur, d’une voix solennelle, chante les paroles de la bénédiction. Nous descendons au rivage, au milieu des flots pressés de la population qui nous précède, qui nous accompagne, qui nous suit ; chacun et chacune veulent toucher la main au “ gardien de la prière.” Nous reprenons “ Zéphir,” M. Henderson et les autres employés de la

compagnie nous saluent de la main et du chapeau ; les Sauvages, avec leurs fusils, à coups répétés, nous envoient leurs adieux retentissants.

Nous nous embarquons en même temps qu'un bourgeois de l'honorable compagnie, M. MeTavish, qui est transféré du fort Rupert sur la baie James au fort “ La cloche ” sur le lac Supérieur. Il a un fameux canot, tout neuf, frais peinturé, sur la pince duquel, au milieu d'une couronne de fleurs, on lit, en lettres enjolivées, “ Fox ” : c'est là son nom. Maintes fuis le jour, “ Fox" et “ Zéphir ” se mesurent de vitesse. “ Fox ” a cinq hommes d'équipage, commandé par le vieux Jimyson ; il est plus léger, il glisse mieux sur l’eau, et sa charge est moins lourde. “ Zéphyr ” a un aviron de plus. D'un côté comme de l’autre, les nerfs sont d'acier, le cœur est bien placé, le courage solide, l'orgueil immense. Si nous continuons à aller de compagnie, nous gagnerons une journée sur quatre.

Le soir, après avoir traversé le portage de la Danse et le lac Okotegami, à huit milles environ en amont de larivière, un peu au-dessous des Misiotec, à l'heure où les grands bois se font sombres, nous campons sur les flancs d’un rocher à l'apparence misérable, revêtu de framboisiers, d’arbustes à bluets, de broussailles rares et maigres. Nous récitons les premières vêpres de la fête de Notre-Dame des Neiges, et il fait bon de s'endormir sous la protection de la Vierge de pureté immaculée.

Mardi, 5 août.—A huit heures, nous entrons sur le lac des Iles, Omwataongaing, “ là où il y a un grand nombre de chenaux.” Jin effet, c'est en circulant sur des chenaux de cristal, entre des bouquets de verdure, que je vous trace ces lignes. On l'appelle aussi lac Labyrinthe ; et certes le mot est bien trouvé, car le labyrinthe de Crète n'avait pas plus de tromperies ; je défie n'importe quel novice en voyage de reconnaitre son chemin, au milieu de ces îlots innombrables, s'il n'a avec lui un fil conducteur, ou bien Okouchin. Plus tard, disons dans un siècle, quand le Témiscamingue verra sur ses bords s'élever des villes superbes, ce lac deviendra le rendez-vous des citadins en quête de solitude et de villégiature.

En trois sauts, nous franchissons le point culminant de la hauteur des terres, en trois coups d’aviron le lac des Vases, Toute l'après-midi, nous naviguons sur le lac Obasatic et le lac Long, lesquels en réalité ne forment qu’une seule et même nappe d’eau réunie par un détroit, celui des Trembles (Obasati). Pendant le diner, Okouchin a graissé l'écorce extérieure de son canot avec une couenne de lard, Il se place debout au gouvernail, il joue du grand aviron. Le lac est uni comme une glace. Jimyson conduit un bourgeois, noblesse oblige, il n'entend pas céder le pas. Vox et Zéphir, de front, tracent leur sillon, déchirent les ondes, et laissent derrière eux une longue vague qui va mourir au loin en s'élargissant. C’est comme dans Virgile, au cinquième livre, lorsque le pieux Enée, donnant des jeux funèbres en l'honneur de son père Anchise, préside la joute des vaisseaux.

Infidunt pariter sulcos, totumque dehiscit Convulsum remis rostrisque tridentibus aequor,

Les rameurs s'étendent sur l'aviron comme pour mourir, le canot tremble sous les coups, les eaux fuient, les poitrines sont haletantes, la respiration devient rapide et saccadée, la sueur coule :

OIli certamine summo Procumbunt, vastis tremit ictibus aerea puppis, Subtrahiturque solum : tum creber anhelitus artus Aridaque ora quatit; sudor fluit undique rivis.

Enfin Jimyson demande grâce. Ses hommes n'en peuvent plus, ils se dirigent vers les branches du rivage pour prendre un coup de ninichwabout, une bonne tasse de thé chaud. Les nôtres virent de bord, et les joignent. Vainqueurs et vaincus se félicitent, et cimentent l'amitié en fumant le calumet, une bonne pipe de tabac canadien.

La nuit nous surprit à l'entrée de la rivière Ennuyante, où nous assimes notre camp sur une énorme roche plate qui nous servit, à la fois, de promenade, de siège, de table, de lit et de duvet,

Mercredi, 6 août.—Nous vinmes déjeuner dans le lac Barrière, Le globe, ici, n’a que la peau et les os: des os de gra-

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