‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 33 sur 41 · D ESS · texte numérisé non relu

D ESS

nit raboteux, une peau de mousse et de boue marécageuse, hérissée comme d’un poil de végétation plus ou moins rachitique. Au premier abord, en général, tout paraît gazon, feuillage et verdure, vous croiriez à un sol profond ; mais dans les endroits où le feu a passé, les tristes rochers apparaissent dans toute leur nudité. Otez-lui son manteau de forêt, la hauteur des ‘2rres a perdu toute sa beauté et toute sa valeur: tant il est vrai que, dans ces lieux reculés comme au milieu du grand monde, souvent c'est l’habit qui fait le moine.

On nous dit que ces lacs calmes, tranquilles, sans courant, ne gèlent pas de tout l'hiver, en certains endroits; et qu’en d’autres, la glace trop faible est pleine de trahisons; pourtant le froid ne manque pas. Ce phénomène serait dû à ce qu'il surgirait des profondeurs quantité de sources invisibles ; ce qui prouverait que ces réservoirs immenses qui alimentent nos grands fleuves, ne sont pas nourris seulement par les pluies de l'été et les neiges de l'hiver, mais encore, et surtout, par des canaux souterrains. Qui pourrait nous expliquer le système des artères et des veines, dont sont ramifiées les parties intestinales du globe terrestre ?

À midi, nous sommes sur le lac des Quinze. Il est temps que nous arrivions au terme du voyage, l’émulation gagne nos équipages excités, bientôt ce ne seront plus des rivaux, mais des ennemis. Le lac, se balançant sous une forte brise, écumait, moutonnait ; Fox, dont la carène est plus élevée, pouvait tenir la pleine mar, ilpiquait d'une pointe à l’autre, sans fléchir, tout droit ; Zéphir devait faire le tour des baies. Copendant, comme près de terre, les vagues étaient moins fortes, comme Okouchin est un guide à nul autre pareil, notre canot gagnait en vitesse ce que lui faisait perdre la longueur du chemin ; et chaque pointe nous retrouvait naviguant, fort à fort, côte à côte.

“ Allons coucher au Æekek, dit Jimyson.—C’est bien, au Kekek ! répond Okouchin.” Et les quatre ou cinq premiers rapides des Quinze sont sautés ou portagés en quelques heures. Nous nous rendimes au rivage tourmenté du Kekek les premiers, et de suite nous nous mettons à dresser les tentes.

Jimyson arrive. “L'endroit est trop étroit, dit-il, pour nous contenir tous, je vais aller camper, ici tout vis-à-vis, de l’autre côté de la rivière.” Okouchin fait la grimace; intrigué, debout sur la pointe d'un rocher, il le regarde aller de son regard d'aigle. Jimyson, brisant l'engagement, détourne une langue de terre qui le dérobe à nos yeux, et se lance dans un rapide. Okouchin devint blême. “Embarque, dit-il. —Mais le soleil est couché.—N'ïmporte, embarque.— On nous a volé notre grand aviron.—Embarque, te dis-je.” Cinq minutes après nous sautions un courant agité, long et tortueux, au grand galop ; puis nous faisions un portage, à l’épouvante ; avec la noirceur nous atteignions la tête du Kinebic. M. MceTavish était campé là, dans une petite prairie, sous les grands arbres ; le feu flamboyait devant les tentes ; on préparait, en riant, badinant, le repas du soir. Ils se disaient entre eux : “ Quelle queue nous leur avons faite ! ils sont deux heures en arrière : impossible leur est-il de nous rejoindre.” Jugez de leur surprise. “Vous êtes les bienvenus, nous dit M. McTavish, il y a de la place pour tout le monde, l'auberge du Kinebic est grande.—Nous ne campons pas ici, dit Okouchin ; que chacun prenne sa charge à son dos, et, de ce pas, à l’autre bout du portage !” Nous avions un mille à marcher à travers la forêt noire, par un sentier étroit, montant, descendant, difficile ; des flambeaux faits d’écorces de bouleau éclairaient la route, en crépitant, de leur lumière blafarde et vacillante. Il était onze heures, quand. nous eûmes soupé et que nous fümes prêts à nous coucher. Nos sauvages étaient fatigués, harassés, mais contents ; jamais du voyage ils ne rirent d’aussi bon cœur. Ils avaient vaincu la ruse par la ruse. A trompeur, trompeur et demi.

Jeudi, 7 août.—A 2 heures après minuit, Okouchin et ses hommes secouèrent le sommeil et firent bouillir la marmite. Aux premières lueurs du jour, ils étaient déjà près des tentes de M. MeTavish, chargeant sur leurs épaules le canot, resté à l'extrémité supérieure du portage. Jimyson, avec quelques-uns des siens, s'était couché dessous ; réveillé en sursaut, sentant la toiture lui partir de dessus la tête, il s'écria avec désespoir : “Tout est fini !” Alors commença une course

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au clocher. Un portage n'attendait pas l’autre. Quand M. MecTavish arrivait au bas d'un rapide avec sa première charge, les deux nôtres étaient placées dans le canot, et nous partions en disant : ‘“ au revoir !” A 8 heures, notre barque légère dansait au pied des Quinze. Depuis la veille au soir, nous avions fait l'ouvrage d’une grande journée. (César, entrant en triomphe dans Rome avec ses vieilles légions, n'était pas plus glorieux qu'Okouchin ct ses braves, en débouchant sur le lac Témiscamingue.

Nous nous arrêtämes chez M. McBride, où nous attendait un baptême, et où se réunit en un moment, pour voir l'évêque, une population assez nombreuse : il fallut bien lui consacrer quelques heures d'instruction, de causeries et d'intérêt. Pendant ce temps-là, Jimyson, nous ayant rejoints, mit à la voile et prit les devants. Tout le monde se trouva content. Jimyson arrivait le premier au Fort de Témiscamingue ; Okouchin avait prouvé qu'il était impossible, quand il le

. voudrait, de lui passer sur le dos. Il serait à souhaïiter que

toutes les luttes vinssent se terminer ainsi à l'amiable ; j'ai bien peur que Wolseley et le Mahdi aient plus de peine à s'entendre.

La rivière Blanche se jette dans le lac par quatre. embouchures : le chenal de la Blanche proprement dit, le chenal Sale, le chenal du Corbeau et le chenal dun Diable. Pour avoir une idée du beau pays qui s'étend sur ces bords, nous remontämes le chenal du Diable pour descendre ensuite celui du Corbeau. Après avoir voyagé longtemps à travers les pins et les épinettes, nos yeux $e reposaient agréablement au spectacle des ormes élevés dont les branches pliantes retombent de tous côtés comme un énorme pot de fleurs, des cèdres hauts comme ceux du Liban, des érables aux têtes arrondies qui semblent se gourmer comme de fières matrones, des frènes, des noyers et des chènes au feuillage sombre, luxuriant, exubérant, En face de cette forêt de bois francs, de cette terre d'alluvion, de cette végétation puissante, de ces herbes généreuses qui tupissent les rivages, nous nous croirions transportés dans quelques riches campagnes des environs de Montréal ; ce sont là les paysages qui

ont réjoui notre enfance : c'est Sainte-Greneviève, c'est Saint- Martin.

Nous venons diner, vers 2 heures, dans une île appelée par les sauvages “Abanakan” “ le détroit,” Bouracan a prononcé un barbare de Canadien, et ce dérnier nom est en train de triompher, Du reste, il est dans le génie français de franciser, ou de défigurer les noms étrangers: ainsi London devient Londres ; Aniwerp, Anvers ; Roma, Rome ; Firenze Florence ; Genoa, Gênes ; et cætera.

À 54 heures, nous entrons au port, Les pavilions flottent au vent, l’artillerie tonne. Monseigneur monte immédiatement à l’église, où des guirlandes de sapinage tombent en tentures flexibles du haut de la voûte, courent en festons le long des murs, s'enroulent en spirales autour des colonnes, embaumant de parfum le parvis sacré. Le trône, entouré de chapiteaux qui ressemblent aux crémaux d'une citadelle, est surmonté d'une tiare, symbole de la royauté spirituelle de l'évêque. LaVierge du maître-autel semble sourire, encadrée de couronnes de fleurs et de draperies en dentelles, parsemées de lis et de roses. La propreté du lieu saint, le goût et la délicatesse des parures disent que par là a passé la main des religienses,

Monseigneur, dans une allocution courte mais sentie, annonce au peuple que, pour remercier Dieu d’avoir veillé sur nos santés, de nous avoir préservés de tout accident considérable, et enfin de nous ramener sains et saufs d'un aussi long voyage, nous allons chanter l'hymne de la reconnaissance. Î[l entonne d'une voix forte, le chœur continue avec entrain, les échos du temple répètent : Te Deum laudamus, te Dominum confitemur,

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