‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 34 sur 41 · A TÉMISCAMINGUE · texte numérisé non relu

A TÉMISCAMINGUE

Messagers avant-coureurs.—L'idiome ndtal.—Le cimetière.—Une procession en canot.—Visite à la ville de toile.—Histoire religieuse de Témiscamingue.—Premières années de la mission.—M. Bellefeuille—M. Moreau, M. Poiré.—{e P. Laverlochère —Un monument de foi.—Huit nouveaux apôtres.—Première résidence. —Traditions de pauvraté religieuse.—Visite de Mgr Guigues.—La nouvelle chapelle.—Les sœurs de la charité.…Le couvent actuel.--Première visite de Mgr Duhamel.—Sa seconde visite. — Un vaste champ.—-Fête en l'honneur de l'agriculture.—La ferme de la mission.—Une course dans l'intérieur du pays.—Satisfaction des colons. Aspect de la contrée.—Qualités du sol.—Messe pontificale.Séance en trois langues. Remarques de Sa Grandeur.—Le prix de grands ser vices.—Monseigneur incorporé dans la nation algonquine, — Pères et frères baptisés de nouveau.—Un dernier remerciment.

TÉMISCAMINQUE, 11 AOUT 1884.

Mon cher ami,

En partant, je jette à la poste ces derniers feuillets de mon journal; nous voyagerons de compagnie jusqu’à Mattawa. Mais, comme en ce dernier endroit nous sommes pour nous arrêter un jour, ils vous arriveront vingt-quatre heures avant nous, messagers avant-coureurs, que je charge, pour vous et votre aimable confrère M Dowdall, de tontes sortes de bonnes choses et d’un doux au revoir !

Vendredi, 8 août.—-Ce matin, il y eut une grande messe de requiem, chantée par Monseigneur. L'Eglise, cette bonne ‘mère, quand elle convoque ses enfants à ses solennelles ré- 'jouissances, n'oublie pas ceux de la famille qui sonfent et

qui pleurent. Après deux mois de sauvagerie, qu'il fait bon d'entendre nos chants latins, rendus par un chœur exercé avec accompagnement d'harmonium ; cette mélodie a une suavité qui remue les fibres les plus intimes du cœur : c’est l'enfant, perdu au milieu d'étrangers, qui entend résonner la : voix de sa mère ; c'est le voyageur qui, après une longue absence, retrouve les accents de son idiome natal.

Par delà le détroit, qui peut avoir six arpents de large, un peu en arrière du Fort de la compagnie, à quelques cents pas du rivage, est situé le cimetière, s'élevant en amphithéatre sur le flanc d’une colline d'un sable sec, entouré d'une clôture bien ‘ntretenue, ombragé çà et là de jeunes pins toujours verts ; au milieu, étendant ses longs bras, comme pour couvrir de son ombre ceux qui dorment dans la paix du Seigneur, se dresse la grande croix noire, sur un tertre destiné à la sépulture des Pères missionnaires. A la porte du champ des morts, regardant les eaux du lac, se tient encore debout la première chapelle, commencée par M. Bellefeuille, vieillie, noircie, avec les bardeaux de sa couverture tapissés de mousse, relique du passé, qui redit à la génération nouvelle la légende des dévouements et des apostolats dont elle a été l'objet, qui rappelle aux anciens les jours de leur baptême et les douceurs de leurs premières émotions chrétiennes.

Témiscamingue vit un spectacle original, superbe, tonchant. Les fidèles, recueillis, se rendent au rivage deux à deux, et poussent leurs embarcations au large ; dans le canot amiral monte et s'assied, au milieu de ses diacres, l'évêque, revêtu de la chape noire et ayant la mitre blanche sur la tête. L'air est délicieux, l'atmosphère calme, les échos sonores, le miroir des eaux scintillant de perles ; la vue s'étend à droite à six milles, à ganche à vingt milles sur une allée de cristal transparent, bordée d'une dentelle de collines bleues. Le lac et les forêts semblent, avec silence et respect, admirer cette procession lente et régulière en canots d’écorce, répétant, par des symphonies douces et tristes, les accents plaintifs du De profundis. ‘“ Restes d'un peuple qui s'éteint, reposez en paix dans ce dortoir de la mort, que l'Eglise a béni pour que la terre soit légère à vos

os ; bientôt viendront y dormir les derniers de vos enfants. Quelques siècles passés, ce lac voyait errer sur ses rivages des tribus comparativement nombreuses ; aujourd'hui, il ne survit plus qu'une ombre et un squelette de leur gloire ; et demain, sur leurs cendres ignorées, une population étrangère, active, remuante, industrieuse, étendra les champs de blés de ses fermes et les faubourgs de ses cités. Les nations: comme les individus, ont leur naissance, leur accroissement, leur décadence et leur mort. Heureux Indiens, de voir la religion veiller à votre chevet, couronner votre fin d’une auréole d'espérance, et vous introduire comme par la main au sein du peuple des élus ! ”

Dans l'après-midi, il y eut bénédiction du saint Sacrement ; mais la cérémonie principale, celle qui a fait palpiter bien des cœurs, ce fut la visite aux tentes, l’une après l’autre, sans en passer une seule. La ville en toile était divisée en trois quartiers, le premier près du fort, le deuxième au sud, le troisième au nord de la chapelle, sur une belle grève de sable jaune et de gravier fin. Les sauvages, à la porte de leur demeure, recevaient l'évêque à genoux ; puis, se relevant, ils lui tendaient la main, tous, hommes, femmes, enfants, bébés.. Monseigneur donnait une grande image à chaque famille, et à chaque particulier un chapelet, ou une médaille, ou un crucifix, enfin sa bénédiction avec une bonne parole qui faisait rire, qui faisait pleurer de tendresse, qui rendait sérieux ou fier, qui toujours produisait des heureux. Vite, on serrait l’image dans le coffre, après l'avoir admirée avec force exclamations ; on passait le chapelet à son bras, on pendait la médaille à son cou ; et quant à la bonne parole, elle sera retenue, répétée, enchâssée de nombreux commentaires comme un diamant. Bien longtemps, au fond des bois, on parlera de cette visite sous le coton fottant de la tente, ou sous l'écorce enfumée du wigwam.

Désirez-vous connaître l'histoire religieuse de Témiscamingue, je vous renvoie à un travail d'assez longue haleine qui a paru dans l’Afbum des familles, ler janvier 1881. Je me contenterai, ici, d'en citer quelques extraits. Je les copie saris scrupule : l’auteur, qui sort de ma chambre, m'a

donné, pour me servir du langage du pays, tout droit de pêche et de chasse sur son terrain.

“ Les seules notes qu'on ait pu trouver au sujat de la mission de Témiscamingue remontont à 1835, alors que M. Bellefeuille, prêtre de Montréal, y fit une mission, qu'il renouvela en 1826, 1837 et 1838. En 1889, M. Poiré, autre prêtre de Montréal, en 1841, M. Moreau, aussi de Montréal, vinrent successivement évangéliser les pauvres sauvages,

les pauvres enfants des bois.”

” Saint Patrice a été l’apôtre de l'Irlande, saint Augustin de l'Angleterre, saint Boniface de l’Allemagne, et saint Méthode des Slaves : l’apôtre de Témiscamingue a 6t6 M. Bellefeuille. Sa mémoire est restée dans les souvenirs de ces peuplades converties à la vraie foi, comme celle d’un saint. Ï1 était né à Saint-Eustache. IL fut sulpicien, et missionnaire pendant des années au Lac des Deux-Montagnes. Il mourut en 1838, quelques semaines seulement après son retour de Témiscamingue, d’Abbitibi et du Grand Lac, des suites des nombreuses fatigues qu'il eut à endurer dans ce pénible voyage, victime de son zèle, martyr de son apostolat.

M. Moreau, après avoir ét6 curé de Saint:Eustache, devint chanoine de l'évêché de Montréal, où il mourut grand vicaire du diocèse.

M. Poiré avait été missionnaire à la Rivière-Rouge, Il est aujourd’hui curé de Sainte-Anne dela Pocatière ; at pendant lnngt-mss fl fut supérieur du collège établi sur cette paroisse.

ANSE “ Le R. P. Laverlochère, en 1844, fut le premier oblat missionnaire de Témiscamingue et de la baie d'Hudson, lequel a su si bien raconter, autrefois, dans les Annales de la Propagation de la Foi, ses voyages, ses missions, ses travaux et ses aventures parmi les sauvages, qu'il visita successivement avec les Pères Clément, Garin, Arnaud, Pallier, jusqu'en 1852, époque où, accablé de rhumatismes et d'infirmités, il fut obligé de laisser à d'autres le soin des pauvres sauvages qu'il avait tant aimés.”

Les travaux des saints portent toujours des fruits durables, Ce bon père ne laisserait-il après lui que la mission d’Albany qu'il a fondée, il aurait élevé à la gloire de Dien un

monument plus beau que la plus magnifique des basiliques : il a préparé au Saint Esprit, dans chacune de ces âmes simples et droites, un temple, un sanctuaire, un tabernacle orné de foi vive, de piété et de pureté. Pendant plus de trente ans, il a traîné, avec une patience admirable, la chaîne de ses infirmités tout en sachant se rendre utile à la desserte de ses chères missions. Au moment que j'écris, cloué sur son lit de souffrances, il s'éteint doucement dans l’amour de son Dieu, comme un cierge qui achève de se consumer ; et, avant d’expirer, il semble recueillir ses énergies pour jeter un dernier éclat de charité et d’édification.

“Après lui, nous voyons successivement apparaître, sur le même théâtre, les Pères Déléage, Pian, Lebret, Mourier, Gruégen, Nédelec, Poitras et Provost, qui ont tour à tour défriché leur part du vaste champ confié au zèle de leur congrégation. En 1862, on sentit enfin la nécessité de se fixer définitivement au milieu des sauvages dont la profonde misère et l’incessante prière appelaient à grands cris la présence des missionnaires.”

"C'est le 11 mai 1863 que le R. P. Pian arrivait à Témiscamingue, pour jeter les fondements de cette résidence si nécessaire et désirée depuis si longtemps. ‘“Avec l’aide d’un sauvage, écrit ce bon Père, et quelquefois des commis du Poste de la Compagnie de la baie d'Hudson, une petite résidence, mesurant huit mètres sur six, se trouva terminée et en état de recevoir les Pères Lebret et Mourier, le 12 octobre 1863, jour où nous sommes entrés dans cette nouvelle demeure. Pour tout meuble, nous n'avions qu'un banc ; nous couchions sur le plancher, les pieds tournés vers la cheminée, sans crainte de faire une chute. Si sainte Thérèse avait visité notre maison, elle n’y aurait certainement rien trouvé de contraire à la pauvreté.” (Lettre du R. P. Pian, 1er mars 1864.)

Je puis ajouter que ces traditions et ces habitudes de pauvreté évangélique se sont conservées à Témiscamingue ; le mobilier n’y est pas somptueux, même les chambres n’y renfe ‘ment pas les trois chaises permises par la règle ; au réfectoire il n’y en a qu’une, elle est pour l'évêque, et les autres s'asseyent sur de longs bancs comme à l'école.

“ En 1864, au mois d'août, S. G. Mgr Guigues, évêque d'Ottawa, voulut bien venir bénir, au nom du bon Dieu, cette nouvelle résidence et, en même temps, donner la confirmation aux sauvages qu'évangélisaient les Pères.”

“ Après le départ de Sa Grandeur, le P. Pian ne resta pas les bras croisés. Avec un petit Canadien, qu'il avait à son service, puis un petit sauvage et le vieux l'Ecrevisse, qu'il avait engagé cet automne, il réussit à faire des billots, à scier de la planche et à travailler si bien la nouvelle allonge que, le 25 mars 1865, il y avait une autre chapelle dans le haut de la nouvelle pièce ; l'autel et le tabernacle étaient prêts. Le dimanche , 28 mars, les Pères célébrèrent pour la première fois le saint sacrifice de la messe dans la nouvelle chapelle.”

“ Mais les Pères ne se bornaient pas à améliorer le côté matériel de leur mission. Ils savaient qu'ils avaient des âmes ignorantes à instruire, des orphelins à recueillir, des malades à soigner. Pour cela, il leur fallait des coadjutrices, des Sœurs de Charité. Le KR. P. Pian s’adressa donc à Mgr Guigues, évêque d'Ottawa, pour cette affaire importante, qui éprouva d'abord de grandes difficultés, mais que le bon Dieu couronna enfin d’un plein succès ; car en 1866, le 17 octobre, le R. P. Pian remontait d'Ottawa à Témiscamingue, accompagné de deux bonnes Sœurs Grises, Sœurs Raisenne et Vincent. Dès leur arrivée, il fallut s'occuper de construire une nouvelle demeure, Le KR. P. Pian se mit aussitôt à l'œuvre pour faire préparer le bois de la maison neuve qu'il fit élever dans le courant de l'été.”

Le couvent, aujourd'hui, renferme quatre religieuses qui s'y dévouent à toutes les œuvres de leur vocation : sœur Raisenne, la supérieure, sœur Vincent, sœur Colombe de Jésus, et Marie Denyse.

“L'année 1876 fut une année mémorable pour Témiscamingue, honoré à cette époque de la visite de Mgr Duhamel, digne successeur de Mgr Guigues, décédé en 1874, et du Révd P. Soulier,envoyé par le R. P. Général de la Congrégation, en qualité de visiteur de la province du Canada.”

Mgr Duhamel visita de nouveau cette mission au mois d'août 1881; le 2, il ne fit qu'y arrêter une demi-journée, en

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