‹ A la baie d'Hudson ou Récit de la première visite pastorale de Mgr. N. Z. Lorrain [microforme]Chapitre 7 sur 41 · ARE · texte numérisé non relu

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Wennaweias, tribu à laquelle ils appartiennent, de venir je rencontrer à Témiscamingue au commencement d'août. Ce sont des messagers de paix,que le ciel met sur notre passage, afin de répandre la bonne nouvelle.

À 10 heures, nous nous arrêtons à la ferme de M. Hogoart, maire de Mattawan, pour prendre des provisions que le P. Nédelec a fait transporter là, dans le courant de l'hiver. C'est le défrichement le plus avancé vers le septentrion ; il a été commencé, il y a trois ans, par M. Taggart, bourgeois de chantier décédé dans le courant de l’année dernière, Soixante arpents environ sont désertés. M. Britt est en charge de l'exploitation ; il nous fit visiter son champ, et il répondit avec la plus grande bienveillance aux diverses informations que je lui demandai.

“ Le fund de terre est une glaise recouverte d'une couche de marne ; on ne rencontre pas sur toute la ferme une roche assez grosse pour cogner une cheville. L'année dernière, la moisson a très bien müri. Cette année, le lac était libre de glaces le 10 de mai : il faut remarquer que nous sommes dans une baie et qu'aucun courant, ici, n’aide à la débâcle. J'ai semé mes patates et mes oignons le 18 de mai, mon orge et mes pois le 80 ; vous voyez que tout a belle apparence ; les prairies sont bien fournies, et le foin a déjà six pouces de hauteur. Le climat est certainement plus favorable à la culture qu'à Rimouski, la saison doit être aussi longue qu'à Québec. Pour des milles et des milles dans l'intérieur, autour du lac des Quinze, du lac Barrière, de la rivière Ennuyante, le sol est uni, sans montagnes, tout-à-fait arable ; il m'a paru d'excellente qualité ; les bois qu'il produit sont le pin blanc. l'épinette, le cèdre, le sapin, le tremble et le bouleau; en plus d’un endroit, vous voyez de l’érable et du mérisier. Toutes ces terres sont excellentes, et je ne doute pas qu'un jour ce pays ne renferme une nombreuse population agricole,"”

Je suis de l'avis de M. Britt. Nans doute, cette forêt lointaine ne sera pasenvahie par les colons dès l’année prochaine ; l’émigration s'avancerx petit à petit, de proche en proche ; mais dans cen. ans,(et qu'est-ce qu'un siècle dans la vie d’un peuple ?), la race canadienne aura étendu ses rameaux jusque

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dans cette partie éloignée de ses domaines, ces beaux lacs seront entourés de riches campagnes aux moissons dorées, ces rivages seront bordés de villages florissants et de villes superbes, ces eaux seront sillonnées par des bateaux à vapeur, qui écouleront les produits d'un commerce considérable.

Le Nord, voilà le champ ouvert à l’activité et au développement des Canadiens-français. ÆEux seuls aimeront à y vivre. Les populations étrangères, que l’émigration transatlantique vomit tous les ans par milliers sur nos bords, préféreront toujours se diriger vers les prairies de l’ouest, où les premiers travaux de défrichement sont moins pénibles, La vigueur de nos colons ne recule pas devant les arbres de la forêt, le climat leur est salutaire, et leur tempérament est fait à la rigueur de nos hivers. Sachons profiter du mouvement colonisateur qui agite le pays; que le gouvernement ouvre de bonnes voies de communication, même qu'il ne craigne pas de pousser des lignes de chemin de fer dans les régions de l'intérieur, et, avant longtemps, le surplus de notre population aura remonté le cours de toutes les rivières, échelonnant des établissements continus sur les rives dn Saint-Maurice, de la Rouge, de la Lièvre et de la Gatineau. Bientot de courageux colons, après avoir pénétré la chaîne des Laurentides, parviendront aux immenses plateaux de lahauteur des terres, et dérouleront une succession non interrompue de paroisses, depuis la vallée du lac Saint-Jean jusqu'aux rivages lointains du lac Témiscamingue.

Dans ce temps-là,comme le disait il y a plus de trente ans, un conférencier prophétique, la patrie canadienne, restreinte au midi et au sud-ouest, s'étendra vers le nord, embrassant des espaces plus vastes que ceux qu'elle occupe aujourd’hui. Le nord sera notre domaine, la forteresse de notre nationalité. Quelle puissance au monde pourrait anéantir ce peuple homogène, jeune et plein de sève, défendu par cette position isolée, à l'extrémité d’un continent, position inexpugnable, qui fait ressembler le Canada français à une île, bordée de toutes parts par d'énormes banquises, redoutées de l’envahisseur,

À 2 h.p.m., par un portage, nous passons dans le lac Barrière. Plusieurs averses nous tombent à l'improviste sur le dos ; mais avec nos grandes bottes à jambe, nos culottes de prunelle, nos capots d'hiver pour prévenir l'humidité, nos capots de toile cirée et nos chapeaux de pompier en toile goudronnée, nous pouvons braver le mauvais temps, regarder en paix les gouttelettes de pluie danser sur les eaux comme des diamants, et chanter gaiement le refrain: Æn attendani le beau temps, vivons contents, vivons contents.

Il est six heures. Tout à coup : “ Monz, Monz ! un orignal, un orignal! ” dit Okouchin d'une voix impressionnée, en montrant du doigt le fond d'une longue baie; c'est à peine si nous pouvions apercevoir un point noir. La pointe du canot est tournée de ce côté-là, les avirons nagent dru et fort. Okouchin prépare son fusil, il rit malgré lui, son œil étincelle. Nous ne pouvons nous défendre d'un certain tressaillement, d’une certaine surexcitation. Quand nous arrivons à l'endroit désigné, l’orignal avait disparu déjà depuis assez longtemps. Okouchin, de son regard d’aigle, sonde le fourré- “ Nous allons le retrouver, dit-il, dans l’autre baie.” En effet, en doublant la pointe, nous l’aperçümes qui clapotait dans la vase, nonchalamment, s'occupant à manger la tête des herbes. ‘“ Couvre ta chemise rouge,” dit Okouchin à l’un de nos hommes, et nous pointons droit sur l'orignal. Nous étions à cinq arpents; sans nous avoir vus, la bête entre dans le bois. Le chasseur saute à terre, examine les pistes, flaire comme un bon lévrier, “ Il est par delà l’autre pointe.” I] disait vrai. Le canot glissait sur l'onde ; pas un mot, les commandements se donnaient de la main, la course devenait palpitante d'intérêt. L'orignal lève le nez au vent et nous regarde en face, sur un signe d'Okouchin, tous les avirons s'arrêtent. L'orignal baisse la tête, les avirons sans bruit recommencent à travailler. Que de précautions pour les plonger à l’eau, pour les en retirer! Deux fois l'ennemi se tourne vers nous, deux fois les bras restent suspendus et notre écorce coule sur l’eau comme une plume sur l'huile. Déjà nous sommes à cinquante verges, l’orignal présente sa tête, le bout du canon est braqué sur lui ; impossible pour la pauvre bête d'échapper, Okouchin est le meilleur chasseur

de Témiscamingue. La détente part, pac ! le fusil a fait faux ap. En deux bonds l'orignal est sur la côte, Boum! la forêt retentit, le second coup a donné, mais il est trop tard. Ce fut un vrai désippointement. N'importe nous avions vu comment le sauvage approche sa proie, l'instinct qui le dirige, l'habileté et la patience qu'il sait apporter dans ses poursuites. Pour nous reposer de notre chasse, nous allâmes camper, sur la brune, à l'embouchure de la rivière Ennuyante,

Savez-vous ce qu'est un campement du soir? D'abord il faut choisir une pointe élevée pour avoir de l'air, du vent et moins de maringouins. L'un débarque le bagage sur la grève, l’autre tire le canot à terre, l’autre court chercher du bois pour allumer le feu, l’autre dresse la tente sur un terrain sec et uni. On place sur le sol un lit de branches de cèdre ou de sapin, ce qui embaume toute la demeure d'un arôme tout à fait agréable ; pardessus on étend un prélart, puis une peau d'ours avec le poil, puis une couverte : avec ces précautions, vous n'avez rien à craindre de l'humidité de la terre. Le cuisinier fait rôtir ses grillades de gros lard, qui nagent dans la graisse et répandent un fumet délicieux. La nappe est tendue, selon les endroits, sur le gazon on sur les galets, et tout autour sout placées les assiettes et les écuelles de fer blanc. Nous prenons le repas, comme les Romains, couchés autour de la table; l'appétit est ce qui manque le moins. Cependant Okouchin, en pilote vigilant, visite toutes les coutures du canot, répare les avaries de la journée, et regomme l’'embarcation là où il en est besoin. Après souper, nous prenons une petite veillée autour du feu, qui pétille au milieu de la nuit sombre ; chacun à son histoire, son bon mot. Vient ensuite la prière du soir, aves le chapelet, tantôt en français, tantôt en sauvage ; le netit exercice se termine par un cantique qui retentit grave mystérieux et solennel sous le couvert des grands bois, au milieu des silences profonds et des vastes solitndes. On promène un peu de fumée dans la tente, pour chasser les maringouins ; et les imprudents qui restent collés à la toile comme engourdis, on les brûle un à un avec une chandelle, Vons vous étendez sur votre couche odoriférante, et vous dormez toute la nuit sous le

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: rar gré Sears

regard de Dieu, au fracas assourdissant d’une chute, ou au bruit monotone du vent dans la tête des grands arbres.

Le lendemain à 5 h. a. m., nous entrons dans la rivière Ennuyante, qui unit le lac Barrière au lac Long. Certainement celui qui l’a baptisé de ce nom, a péché par calomnie ; car cette belle petite rivière, large d'environ cent pieds, serpente à travers une épaisse forêt d'épinettes, qui porteni leurs têtes superbes haut dans les airs et dont les pieds baignent dans l’eau profonde ; l’espace de trois lieues, nous naviguons entre deux hautes murailles de feuillage et de verdure. Le ciel bleu nous apparaît seulement large d'une aune, L'eau est dormante, le soleil levant dore le sommet des arbres, les oiseaux voltigent et ramagent autour de nous. Nous respirons à pleins poumons les exhalaisons embaumées que nous envoient les bois trempés de la rosée matinale, notre poitrine se dilate, l’aise et la joie nous entrent au cœur par tous les pores.

Nous entonnons l’Ave Maris stella, les échos du désert semblent se réjouir de répéter les gloires de Marie. Le chant est le cri de l'âme, l'enthousiasme et l'ivresse de la prière. Chaque matin, après la récitation de l'itinéraire, nous chantons un hymne à la Sainte-Vierge et quelque cantique ; dans le courant de l'après-midi, aussi à l’aise dans notre canot que dans une salle d'exercice, nous faisons en commun notre lecture spirituelle, et nous arrivons le soir au campement en redisant les harmonies graves du Tantum ergo et du Laudate. Ici tout nus parle de la grandeur du Créateur, et l’immensité des forêts, et l'étendue des lacs, et le volume puissant des rivières, et la hauteur des montagnes, et même la sauvagerie inculte des rochers suspendus dans l'espace au-dessus de nos têtes.

À 7 h. a. m., nous entrons dans le lac Long pour n'en sortir qu'à 4 h.p.m. Il ressemble beaucoup pour le paysage au lac Témiscamingue, excepté que les côtes en sont moins hautes. Vers le milieu, il se rétrécit beaucoup ; les sauvages appellent cet endroit obasatic,“le détroit des trembles” ; même, ils donnent ce nom à la partie septentrionale de ce lac allongé sur lequel nous naviguons. En effet, nous entrons dans le royaume du tremble : il est aussi commun, ici, que le pin

blanc dans le haut de l'Ottawa. 11 pousse droit comme un cierge; son écorce est lisse et sans branches; il n'a qu’un bouquet de feuillage au sommet de la tête comme le palmier ; sa hauteur atteint jusqu'à quatre-vingts pieds ; nous en avons mesuré qui avaient jusqu’à sept et huit pieds de circonférence. Il peut faire de jolies pièces de bois carré et des planches assez larges : c'est un bois de construction qui a de la durée, lorsqu'il n’est pas exposé aux intempéries de l'air. Nous avons dit adieu aux bois francs ; on rencontre bien ça et là quelques ormes, quelques frênes ; mais, avec leurs membres estropiés, et avec leur chevelure maigre, ils ont l'air d'orphelins rachitiques, égarés hors de leur pays. Le pin rouge remplace le pin blanc ; l'épinette rouge se mêle à l’épinette grise ; mais l'arbre le plus commnn après le tremble, c’est le cyprès sombre, Au flanc de certaines collines, vous pouvez admirer, dans le feuillage, des nuances et des dispositions de couleurs tout à fait tranchées et artistiques. Au pied vous voyez les trembles au vert tendre, vers le milieu les épinettes au vert foncé, au sommet les cyprès au vert funèbre et noir. Quel artiste que celui dont la main a disposé, comme en se jouant, toutes ces beautés !

À 5 h., nous passons dans le lac des Vases, dont les rives sont de glaise molle, et les eaux blanches et troublées. A 6 h. nous sommes à la hauteur des terres, un pied dans la province de Québec, l’autre dans le territoire du Nord-Ouest. Si nous eussions été paiens, nous nous serions imaginé que les dieux du pays où nous entrions étaient irrités contre notre entreprise ; car il nous tomba sur les épaules un orage violent, accompagné de tonnerre. Nous nous embarquâmes sur les eaux qui descendent vers la baie du Nord, en chantant e Vent Creator. Que l'Esprit Saint souflle dans nos voiles, qu'il embräse nos âmes du zèle apostolique et les cœurs des pauvres sauvages, que nous allons visiter, du feu de son amour !

Nous traversons un petit lac, lequel, nous dit Okouchin, a trop peu d'importance pour mériter un nom, Nous suivons les méandres de la petite rivière “ Serpent ” qui va, vient et revient au milieu des algues et des roseaux; nous filons une couple de nœuds sur le beau ‘lac des Iles,” en

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sauvage Opwataongqing, ce qui veut dire “là où ilya un grand nombre de chenaux” ; et, au soleil couchant,nous accostons, pour la nuit, sur un rocher ovale de cent cinquante pieds de long, couvert d'une mousse épaisse et tendre, couronné comme d’une aigrette de sapins verts.

Le spectacle est féerique. L’azur du firmament apparait à travers les déchirures des nuages, et le soleil à son déclin dore l'occident de pourpre et de rose. Tout autour de vous, vous voyez des îlots, ici plus grands, là plus petits, à la forme ronde, luxuriants de feuillage et de verdure. Ce sont des vrais berceaux de treille qui semblent flotter sur la surface liquide, des bouquets de superbes sapins fiérement assis sur leur base de granit, des touffes ombreuses et gigantesques qui baignent leurs pieds dans les eaux profondes, des rochers abrupts et nus entourés d’une capricieuse frange de mousse, De tous côtés serpentent des lagunes limpides, étroites, sinueuses, tantôt brisées soudain par un mur de forêt diapré, tantôt ouvrant sur le lac des échappées de vue sans limites, A travers les illusions du crépuscule, ces îles charmantes se dressent devant vous comme des villas enchantées, des palais des Mille et une Nuits, des villes superbes avec leur forêt de dômes et de clochers, des citadelles avec leurs bastions et leurs créneaux. Voyez-vous ces cyprès qui, ça et là, élèvent au-dessus des autres arbres leurs têtes coniques ? Ne diraiton jasautant de flèches hardies, de clochetons gothiques ? Ne dirait-on pas, transportées comme par enchantement dans ces déserts, des églises du moyen-âge, de nouvelles cathédrales de Milan ?

Au sud se trouve la hauteur des terres que nous venons de franchir ; les sauvages, dans leur langage expressif, l'appellent Akokwehidjiwan, “ l'eau étant suspendue s'en retourne.” Les langues indiennes sont admirables pour donner dans les mots Ja définition de la chose qu'ils expriment. Ainsi le lac que nous devions traverser le lendemain s'appelle Ofotegami, “les eaux suspendues,” et Abbitibi signifie ‘les eaux mitoyennes,” mitoyennes entre le versant de la mer du Nord et celui de l'Atlantique. En effet, on peut dire que tous les lacs, depuis les Quinze jusqu'à Abbitibi inclusivement, sur une étendue de plus de cent milles, appar-

tiennent à cette large lisière de pays qu'on appelle “ la hauteur des terres” Ce vaste plateau renferme presqu'autant d'eau que de terre ; ce n’est pas un pays de montagnes, au contraire, en certains endroits le sol paraît si bas et si marécageux qu'on dirait un terrain submergé. Quand on a parcouru et compté,en aussi grand nombre, ces bassins énormes et ces immenses réservoirs que la prudente Providence a creusés, on est moins étonné de voir que l'Ottawa, le Saint- Maurice et le Saint-Laurent roulent, sans jamais s'épuiser, des masses d’eau aussi considérables.

Sur la hauteur des terres, tout près de l'endroit où nous avons passé la nuit, s'élèvent deux pics isolés comme ceux de Belœil et de Rougemont ; les sauvages les appellent Wewebisonadji, ‘ Les montagnes de la balançoire.” Les Wendigous, c'est-à-dire les sorciers,en quête d'exercice,tendent une corde d'un sommet à l’autre, et se balancent dans les airs. Ces montagnes, sur les confins de deux horizons, avaient quelque chose de mystérieux qui frappait l'imagination superstitiense des anciens peuples sauvages. (C'est là que ceux qui voulaient devenir sorciers passaient, d'après les règles de leur initiation, trois semaines à latête d'un arbre, en observant le jeûne le plus rigoureux. Il y a quelques années, un pauvre innocent résolut d'entrer dans l’ordre de la sorcellerie, 11 se percha dans un cyprès au pied de la montagne sacrée ; mais le troisième jour, s'étant endormi, comme Michel Morin, il dégringola de branche en branche, et fecit pouf, il se cassa un bras. [Il n'était pas encore assez sorcier pour se guérir; il retourna tout honteux à son wigwam, et il renonça au métier.

Jeudi, nous partons à 4 h. du matin, nous avons devant nous une grosse journée, comme disent nos gens. Une brume épaisse nous empêche de jouir des beautés du lac des iles, À 9 h. nous entrons dans la rivière Abbitibi, qui nous ménage quatre portages, pas longs, pas difficiles, d'abord les Nistotek, “ les trois portages,” qui se succèdent dans l'espace d'un mille, puis ‘ le portage seul”, le Æopÿigotek.

A lh.p.m, le lac Akotegami s'ouvre devant nous, grandiose nappe d'eau cireuluire, de trois à quatre lieues, parsemée d'iles rondes et oblongues, avee un bel horizon de

collines bleues. Au milieu du lac surgit à fleur d'eau un rocher nu, une roche plate, sans un brin de végétation ; on l'appelle l'êe aux Iroquois. Ces farouches guerriers, à la suite d’une expédition heureuse contre les Algonquins de ces parages, seraient venus ici, d'après la légende, scalper, torturer et manger leurs prisonniers. Les Iroquois ont laissé des souvenirs sanglants et des terreurs ineffaçables chez toutes les tribus sauvages du nord de l'Amérique. Aujourd'hui encore, leur nom est terrible ; on en menace les enfants, comme chez nous on les menace du loup.

A 5h, par le portage de la “ danse,” nous sautons de nouveau dans la rivière Abbitibi. Ici, chacun fait sa toilette : dans deux heures nous serons à la mission, La rivière s'élar. git, elle prend les allures d'un fleuve ; C’est une route royale, bordée de trembles, droits comme des soldats à leur poste, longs, blancs comme des marbres, qui forment une espèce de colonnade avec des chapiteaux verts. Pan ! nous entendons un coup de fusil, suivi d’un second, suivi d'un troisième. Ce sont les estafettes du P. Nédelec, postés de pointe en pointe, qui se renvoient, l'un à l'autre, la nouvelle de notre arrivée, jusqu'à ce qu'elle soit parvenue au Fort: c'est le télégraphe du pays.

Comme il se fait tard, je remets le soin de vous décrire la réception que les Sauvages d'Abbitibi ont faite à Sa Grandeur, à ma prochaine lettre, où je vous raconterai, en même temps, les particularités de la visite épiscopale dans cette mission. Bonsoir, et bonne nuit !

v, DU LAC DES QUINZE A ABBITIBY.

Au soleil couchant.—Une flotte de canots d'écorce.Le Fort d’Abbitibi. Entrée épiscopale. —Un bijou de chapelle.La prière du soir.—Une vaste paroisse.—Le camp sauvage.—Un sermon en algonquin.—Une grande messe de Requiem.—La visite des tentes —Recommandations paternelles, Messe pontificale, — Laissez venir à moi les petits enfants.— La procession. Un festin de gargantua.—Le passé dAbbitibi.— Fita in molu.—Quinze jours de travail,—Après la mission.…Visite au cimetière.

ABBITIB1, 23 JUIN 1884.

Mon cher ami,

Jeudi, 19 juin, à 7 h. du soir, au détour d’une pointe, tout à coup notre regard s’étendit sur le lac, une distance de douze milles, Il ne souffle pas la moindre brise, l'eau est calme et unie comme un miroir. Les rayons du soleil couchant dansent et scintillent sur la plaine liquide, L'azur du ciel et les arbres de la rive se mirent dans le cristal des ondes ; nous naviguons suspendus entre deux firmaments, et nos avirons semblent déplacer les tresses d'un feuillage sous-marin,

Voyez-vous, là-bas, cette flotte de canots d'écorce, divisés en deux escadres, avec un large passage au milieu ? c'est la nation des sauvages d'Abbitibi, conduite par son missionnaire, qui vient au-devant de Sa Grandeur, Il y à quarante embarcations, montées par plus de deux cents sanvages ; à l'avant et à l'arrière de chaque canot s'ayitent, à l'extrémité de longues perches, des pavillons de toute gran-

A LA BAIE D'HUDSON al

deur et de toute couleur; le P. Nédelec fait porter devant lui la bannière de la sainte Vierge. Dans ce pays-ci, pas de fête complète, si on ne brûle quelques livres de poudre; en conséquence, Monseigneur est salué de loin par des mousquetades cent fois répétées ; les échos du rivage n’ont pas de repos ; ils disent à la forêt d’alentour, aux oiseaux de l'air, au ciel et à la terre, combien aujourd’hui c'est grande fête à Abbitibi,

Nous approchons, le moment est solennel, nous ne pouvons aous défendre d’une touchante émotion ; Okouchin et ses compagnons ont le corps droit, l'air grave et sérieux, les bras d'acier; ils ont le sentiment de leur importance. Nous entrons dans l’espace mitoyen, à toute vapeur. Alors eut lieu une évolution uautique, telle que n’en exécutent pas de plus rapides et de plus précises les marins les mieux exercés. Les canots de droite, en faisant le demi-tour à gauche passèrent à sénestre, et les canots de gauche à dextre. Le lac s'agita sous tant de coups d'avirons ; toutes les embarcations semblaient mêlées d'une manière inextricable ; aucunes cependant ne se heurtèrent, et, en un clin-d'’œil, toutes eurent pris leur place sur un front rectiligne, comme des soldats à l'alignement. Vous auriez dit des cavaliers sur leurs coursiers impatients qui bondissent, dansent et caracolent ; ils les laissent cabrioler quelque temps, puis, les dominant de la rêne et de l'éperon, ils les remettent à la course, au pas, au repos.

Le KR. Père Nédelec serre la main à Sa Grandeur, et nous prenons le chemin de la mission, à petits coups d'aviron, dans une marche lente et majestueuse. Tous les esquifs s’'ayancent de front, aucune pince n’empiète sur sa voisine: seulement le canot amiral, celui de l'évêque, en signe d'honneur, a le pas sur les autres d'une quinzaine de pieds, Les squaws et leurs jeunes filles manient l’aviron comme les hommes. Un grand canot avait un équipage de 20 personnes, Tous sont convenablement habillés ; même certains chapeaux de fillettes se sont donné le luxe de fleurs des bois et d’aigrettes rustiques ; un jeune homme porte fiérement, sur le coin de l'oreille, un plumet composé de deux feuilles de glaieul croisées en sautoir. Nous avançons toujours, molle-

ment balancés par la houle que soulèvent tant de rameurs, au bruit cadencé des avirons sur le flanc des canots. Monseigneur entonne l'hymne Ave Maris stella, et nous la continuons en latin, les sauvages la répètent en leur langue ; puis, pendant le reste du trajet, ce n’est qu’une succession de chants sacrés et de pieux cantiques. Les figures et les cœurs paraissent contents, réjouis, dilatés.

Nous avons encore une demi-lieue pour nous rendre à destination, et de loin nous apercevons, près des eaux, sur une presqu'ile qui avance dans le lac sa pointe allongée, la chapelle dont le clocher en ferblanc brille aux rayons du soleil, et le fort de la compagnie de la baie d'Hudson. La mai. son du Bourgeois est une habitation bien convensble, avec une galerie sur le front * demi cachée derrière une rangée de trembles plantés ave: symétrie; devant la porte principale se trouve un jardin où croissent oignons, navets, choux de Siam et gndellivis ; à sâté s ‘lävent huit grandes bâtisses qui servent de magasin, de hangars et de logements pour les engagés de la compagnie. À trois arpents de là, trône la chapelle sur une élévation qui domine le fort; on y arrive par une montée rapide, et les galets,par leurs couches superposées, servent comme de marches naturelles. Elle a 42 pieds sur 26, et à l'arrière est accolée une petite sacristie, dont le missionnaire fait sa résidence pendant les jours de la mission. Au-dessus du fort, en signe de réjouissance, flotte le drapeau anglais, ce drapeau rouge que le commerce et la puissance britanniques promènent par toute la terre, rule Britannia ove* land and over seas; devant la chapelle flotte le drapeau français, cet antique p'otecteur du droit et de la faiblesse, dont la mission est de monter la garde aux portes du Vatican. Hélas! que les temps sont changés ! ais espérons que bientôt reviendront des jours meilleurs.

Pendant que je me perds dans mes descriptions, le canot a filé ses nœuds, et nous voici en vue du quai de la compagnie. Le trombone envoie sur les eaux ses harmonies s0onores ; et, sur le rivage, deux cents chiens, effrayés par cette voix et ces vibrations inconnues, s'enfuient vers la forêt en poussant des hurlements sinistres.

Nous accostons. Monseigneur revêt le rochet, et, comme

c'est Ja première fois qu'il visite celte mission, il s'avance sous un dais préparé pour la circonstance ; le chemin est bordé de balises ; les sauvages, après avoir sauté sur la grève, courent s'agenouiller sur le passage de Sa G randeur, puis ils suivent en procession, chacun portant son pavillon ousa bannière, Nous passons sous un arc de triomphe, portant les inscriptions de bienvenue et welcome. Le Rév. Père Nédulec attend avec l’eau bénite à la porte de l’église, et Sa Grandeur fait son entrée solennelle, selon toutes les cérémonies prescrites au Rituel romain.

Le temple est pimpant de propreté et des guirlandes de sapin courent à l'intérieur sur les murs. Pour un endroit si éloigné au fond des bois, je puis dire sans exagération que c'est un petit bijou; la voûte, en planches d'épinette, est peinturée en blanc ; la nef est séparée par deux rangées de colonnettes, les fenêtres en ogive ont leurs vitraux coloriés, l'autel est paré de jolis bouquets artificiels, et le petit clocher possède sa cloche dont la voix argentine, répétée par les échos sur les eaux tranquilles du lac et dans la solitude des forêts profondes, appelle pieusement au recueillement et à la prière.

Après souper, vers 8hrs, Monseigneur alla présider la priere du soir, ce qu'il fit aussi les jours suivants. Les sauvages commencent par chanter un cantique ;ils récitent des patenôtres, ils entonnent un nouveau cantique, ils disent le chapelet, ils finissent par un ou deux autres cantiques. [ls aiment à chanter, et ils chantent bien. Les hommes et les femmes, assis les uns du côté de l'évangile et les autres du côté de l'épitre, alternent à tour de rôle. La plupart ont à la main leur livre de prières ; ils savent tons lire, à l'exception de quelques vieillards. Ces suu vages sont habillés à l'européenne ; la seule différence qu'il y a dans leur costume avec celui des gens de nos campagnes, c'est que les femmes en général, au lieu d'un chapeau, se recouvrent la tête d'un mouchoir, Ils sont mis, je ne dirai pas élégamment, mais proprement; on n'en voit point en haillons. Ils se tiennent bien dans l'église, et leur maintien plein de respect indique assez qu'ils comprennent ce que c'est que le temple du Seigneur,

Il y a près de 400 sauvages attachés à cette mission; ils sont présents pour la plupart; quelques-uns cependant ont dû rester au fond des bois, dans leur pays de chasse et de pêche, faute de vivres pour faire le voyage. La paroisse est grande, plusieurs centaines de milles carrés, et il n'est pas facile, à un moment donné, de rassembler tous les paroissiens.

Les sauvages sont campés sur la grève, entre le fort et l’église ; ils ont dressé leurs tentes de toile blanche, au nombre de 64, ça et là, sans symétrie, sans ordre. Les canots sont renversés sur le rivage; vous diriez l‘armée des Hellènes qui, après avoir tiré ses carènes sur la plage troyenne, est assise sous les murs d'Ilion. L'habitation n'est pas grande, huit pieds sur huit ; le ménage n’est pas considérable, un coffre, quelques couvertes, un poêle, une marmite ; rien de plus commode quand il faut déménager, dans un quart d'heure un propriétaire a plié son bagage et il emporte tout son avoir au fond de son canot. Quand il vent se passer de toutes les superfluités des coutumes et de la civilisation, c’est extraordinaire comme l’homme peut vivre de peu. Vü que ces jours-ci sont des jours de repos: *omplet, sans travail, ni pêche, ni chasse, il est intéressant de considérer à la porte de leurs tentes les femmes qui jasent, les enfants qui jouent, les jeunes gens qui courent et gambadent, et les hommes qui fument leur calumet solennellement, heureux comme des rois sur leur trône. Je souhaiterais autant de tranquillité d'esprit et de contentement de cœur au czar des deux Russies,

Vendredi, fête du Sacré-Cœur, à 7 h. a. m., Monseigneur dit la messe de communauté. Il n’est pas nécessaire d'attendre à une heure avancée de l'avant-midi pour permettre aux fidèles de se rendre à l'office, ils sont tous campés autour de l'église. Le petit temple se remplit comme un œuf, ce qui eut lieu du reste à tous les exercices de la visite. Monseigneur lut en algonquin son sermon d'entrée, il commençait en ces termes : Ni nidjanissiwok apitchi saïakiinagok, keget ni kileu minoenindam nitam twabaminagok, i mawatissinagok,"” ce qui veut dire: “ Mes enfants que j'aime beaucoup, vraiment je me réjouis fort de vous voir, de vous visiter pour

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la première fois.” Et il continua à peu près comme suit : “ Si quelqu'un a un enfant, il l'aime. Moi donc, je suis envoyé par le grand Esprit, afin que je vous adopte pour mes enfants, que je vous fasse du bien, que je vous distribue la grâce, la force, la confirmation. Vraiment l'évêque remplace Jésus sur Ja terre, afin qu'il enseigne partout ; cependant, en vain il enseignerait les sauvages, s’il ne les fortifiait saintement.” Puis il leur expliqua, un à un, les effets du sacrement de confirmation.

Les sauvages ont très bien compris Sa Grandeur, et ils étaient heureux d'entendre leur premier pasteur Jeur parler dans leur langue. Dans une circonstance semblable, un sauvage se plaignait au Père en disant : “ Pourquoi Monseigneur ne nous parle-t-il pas hors de l’église ? il est savant en algonquin.—Il sait lire, répond le Père, il ne sait pas parler.— Comment ça ! moi, j'ai appris à parler avant que d'apprendre à lire.” Etil ne pouvait comprendre comment on peut lire une langue qu'on ne sait pas.

Samedi, Monseigneur chanta une grand'messe de requiem pour le repos des sauvages défunts. Pendant le service divin, le peuple nechanta en latin que la réponse au Dominus vobiscum, et, comme le disait un fort helléniste, le Ayrie eleison ; tout le reste, le Sanctus, l'Agnus Dei, et, quand il y a lieu, le Gloria et le Credo se chantent en sauvage.

Cependant, dans l'intervalle entre les exercices publics, le Père Nédelec continue ses catéchismes, entend les confessions, et prépare les confirmants. Pendant cette mission on a conféré le sacrement, ou suppléé les cérémonies du baptème à douze enfants nouveau-nés.

Samedi après-midi, Monseigneur a fait le tour des tentes ; partout il a été reçu avec respect, comme l'aurait été Jésus lui-même, la tête baissée et les deux genoux en terre. Pendant ces trois jours, chaque fois que Sa Grandeur se rendait à la chapelle ou en revenait, il était édifiant de voir grand nombre de sauvages se précipiter sur son passage et s'agenouiller pour recevoir sa bénédiction; ils ne se relevaient qu'après avoir fait un grand signe de croix. Monseigneur distribua des objets de piété à tous, des images aux enfants, des chapelets et de grands crucifix aux chefs de familles ; à

ceux qui sont comme les piliers de l’église par leurs services et leur bonne volonté, ainsi qu'aux deux diaconesses, comme les appelle le Père, qui entretiennent la chapelle dans une si grande propreté, il a fait des dons plus précieux. Il fallait voir si ces pauvres gens étaient contents, et de la visite et du présent ; de toutes les bouches on entendait : “ #igwetc, migwelc, merci, merci.”

Dimanche, à la messe de 7 heures, près de quatre-vingts fidèles reçurent la sainte communion. Monseigneur administra le sacrement de confirmation à quarante personnes. Ce nombre est considérable, si l’on fait attention qu'il n’y a que trois ans que Mgr Duhamel a fait la visite pastorale dans cette mission. Puis Sa Grandeur, en s’aidant de son masinaigan, de son papier, fit au peuple assemblé quelques remarques de circonstance. Elle les louangea sur la décence parfaite de leur chapulle ; mais elle leur dit de veiller davantage encore sur la propreté et la pureté du temple intérieur de leur âme. Ils allaient s'éloigner de l’église et du missionnaire, mais Dieu leur serait présent partout ; ils ne devaient jamais oublier de l’invoquer soir et matin, le dimanche, dans leurs dangers, dans leurs besoins, dans les nombreux voyages de leur vie errante.

À 10 heures, il y eut messe pontificale : M. Proulx et le P. Dozois faisaient les fonctions de diacre et de sous-diacre.et le Pére Nédelec celles de maitre des cérémonies. Les PP. Paradis et Gladu chantèrent la messe du second ton ; en voyant un si nombreux clergé autour de l'autel, on se serait cru à Pembroke ou à Montréal.

A 3h. p. m., Monseigneur réunit dans l’église tous les enfants, jusqu'aux bébés à la mamelle. 11 leur fit donner par interprète des conseils propres à leur âge, et leur distribua des médailles. Certes, ce ne sont pas leurs charmes extérieurs qui les lui faisaient appeler autour de sa personne ; mais leurs âmes ont été rachetées au prix dusang d’un Dieu, et le Sauveur n'a-t-il pas dit, lorsque les apôtres trouvaient importuns les gamins et les bambins juifs : “laissez venir à moi les petits enfants ?”

La procession du Saint Sacrement fait époque dans la vie du sauvage : il y tient, sans elle la mission ne serait pas

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complète. Tout le monde y assiste. À 5 h. le défilé s’organise sous les soins du P. Paradis. Un reposoir avait été préparé avec des branches de sapin, dans une prairie, à quelques arpents de la chapelle. La bannière de la Sainte Vierge marche en tête, portée par une fière matrone ; suivent, sur deux lignes, les femmes, puis les enfants, puis les hommes, tenant à la main chacun un pavillon; vient ensuite sous le dais le Saint Sacrement, porté par Monseigneur. Pendant la marche, les hymnes de l'Eglise et les fanfares du P. Gladu se succèdent. Au reposoir, le Tantum Ergo est chanté en sauvage. On revient par le même chemin. Jésus bénissait, non des champs cultivés comme dans nos campagnes, mais les produits des eaux et des bois, ce qui soutient la vie du sauvage, la fécondité des poissons au fond des abimes du lac, la multiplication des orignaux et des caribous dans les retraites des forêts : crescite et multiplicamini !

La journée s’est terminée par un grand festin, une vraie magocewin. Pour s'emparer du cœur des sauvages, Monseigneur a saisi la note juste, il a fait vibrer la corde par excellence, Quelqu'un qui les connaît bien a dit : “ Si vous voulez arriver à leur intelligence, passez par l'estomac.” Les choses ontété faites royalement. C’est Darius, convoquant tous les satrapes de son empire pour une fête de huit jours, ou plutôt, c'est Salomon faisant la dédicace du temple, et immolant pour tout le peuple réuni sept mille bœufs et vingt-deux mille brebis.

Depuis deux jours dix grandes chaudières pendent à la crémaillère ; les pains s'entassent par mulons ; les puddings se comptent par douzaines et l’on fait cuire des quartiers de porc tout ronds. Lapointe, avec ses quatre acolytes, ne sait où donner de la tête. Le repas se prend en plein air sur le sommet d’un petit coôteau qui domine le lac; la brise du soir rafraichit la salle du festin, Le grand Domimon va par les tentes en criant: “Amis, venez à lu magocewin. Que chacun apporte son écuelle, son couteau et son assiette, Venez tous, hommes, femmes, enfants, c'est le gardien de la prière qui paie.” Deux longs prélarts sont tendus sur l'herbe ; les hommes s’asseoient autour de l’un, les femmes autour de l'autre ; quant aux enfants, ils ont pour nappe le vert gazon.

Chacun a devant lui son énorme morceau de pain, son écuelle de thé du Japon rouge comme une lessive, et son gros morceau de lard ; de distance en distance sont de larges plats remplis de sagamité au riz, des assiettes chargées de beurre et des soucoupes rases de sirop; un servant passe sur la table avec ses souliers de chevreuil, et distribue à droite et à gauche, avec ses grosses mains noires, des briques de plumpuddings ; cependant, six hommes ne suffisent pas à couper le pain et à remplir les plats. Tous les yeux sont flamboyants, les figures riantes et les langues déliées ; vous entendez partout comme le murmure d’un ruisseau gazouillant.

Les enfants prennent le beurre à poignée, l'étendent sur le pain avec leur doigt. Un homme voulant tremper dans le sirop, et n'ayant pas de coutean pour couper son pain casse les morceaux avec ses dents, et ensuite crache les bouchées dans la soucoupe pour la pêcher sans retard avec un bois effilé. Des femmes ayant oublié leur cuiller prennent des copeaux qui sont derrière elles pour plonger dans la sagamité, et elles se tirent d'affaire aussi bien que les autres. Un homme saisit une écuelle pleine de graisse liquide, la lève au dessus de sa tête comme pour porter un toast, et la boit à la santé de la compagnie. Plusieurs enfants laistent échapper des cris de aésespoir quand il leur faut, de guerre lasse, quitter les tables encore chargées; un petit garçon, entr'autres, fier de son succès, allait faire tâter, à tous et un chacun, son bedon rebondi, tendu comme un tambour. Une femme, complètement repue, les mains dégouttantes de graisse, vient se plaindre au Père, la larme à l'œil, de ce que les cuisiniers ne veulent pas lui laisser, pour demain, charger ses poches. Cependant je dois dire que tout s'est passé dans le plas grand ordre, sans tumulte, sans brouhaha ; pourrait-on en dire autant de tous les festins des blancs ?

Le repas fini, le chef des Wannoweïas sort des rangs et vient remercier Monseigneur. Il porte, suspendue à son cou, une grande médaille en argent frappée à l'effigie de George IIT. C'est un vieillard de plus de quatre-vingts ans ; si vous lui demandez son âge, il vous répond. “ Je ne sais pas, mais

tous ceux que j'ai connus dans ma jeunesse sont descendus dans la terre.” Comme tous les grands orateurs, il commence par tousser, cracher et se moucher ; mais n'ayant pas de mouchoir, il se sert, non de ses doigts, (il connait trop les Convenances pour cela), mais d'un copeau qu'il ramasse à ses pieds. Il parle couramment et avec de grands gestes. Entr'autres choses il dit : “ Il y a bien des chefs dans le pays, mais le plus grand de tous, c’est toi, parce que tu as la parole du Grand-Esprit, tu nous enseignes en son nom. Le bon Manitou a mis des eaux en haut dans les nuages, pour nous donner la pluie; il en a mis en bas aussi sur la terre, dans les lacs et les rivières, pour permettre aux sauvages de voyager en canot. Aujourd'hui, ô gardien de la prière, tu fais comme le grand maître. Il répand la rosée sur l’herbe pour la nourrir ; tu répands le pain et la viande sur le gazon pour nourrir tes enfants.”

Cette mission d'Abbitibi doit remonter bien haut ; sans doute, elle a vu dans ses commencements les anciens Pères Jésuites. Après la conquête, elle a été visitée par M. Bellefeuille, sulpicien, en 1837 et 1838. Ensuite M. Poiré, curé de Sainte-Anne de la Pocatière, et le défunt grand-vicaire Moreau, de Montréal, ont poussé leurs courses apostoliques jusqu'ici. On voit avec plaisir le portrait de ce dernier, appendu au mur de la sacristie. Les Rév. Pères Oblats se sont chargés de la mission en 1844; le premier qui y soit venu est le P. Laverlochère, ce vétéran entre les missionnaires de la baie d'Hudson. Il ne trouva ici absolument aucun édifice religieux. Le cahier des baptèmes, mariages et sépultures, porte les signatures des RR. PP. Déléage, Pian, Lebret, Guéguen et Nédelec.

Le P. Nédelec est le missionnaire actuel de ce poste ; il le visite depuis seize ans ; c'est un apôtre plein de zèle, d'activité et de mouvement. Vita in motu, a-t-il coutume de dire, L'été, il part de Mattawan pour se rendre à Abbitibi, et d'ici pousser jusqu'à Albany, sur la baie d'Hudson, environ quatre cents milles plus au nord; l'hiver, il fait les missions des chantiers. Il aime ses sauvages, il porte loin pour eux sa charité et sa condescendance. Il ne veut

pas qu’on les gronde. “ Avec des reproches, dit-il, on n’en

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fait rien de bon. Le sauvage, tout sournois et rancunier qu’il soit, ne connaît pas l’impatience, et elle lui déplaît fort chez les blancs. Au contraire, on le relève et on le soutient avec de bonnes paroles, et du sucre.”

Tous les printemps, au commencement de juin, les sauvages d’Abbitibi sortent de leur bois et viennent, au Fort de la Compagnie, vendre leurs pelleteries ; c'est le temps de la mission. Ils restent campés autour de la chapelle pendant une quinzaine de jours, et ils y resteraient volontiers plus 3 longtemps, si le missionnaire n'était appelé ailleurs pour : porter les mêmes secours spirituels à une autre partie de son troupeau. Ce sont, pour lui, quinze jours d'un travail incessant, Il s’agit d'entendre les confessions, de catéchiser les enfants, d’instruire les adultes, de faire les baptémes, de bénir les mariages, d'enseigner à lire et à chanter : pas de repos, ni le jour ni la nuit. à

Après ces deux semaines d'exercices spirituels, fortifiés À par la parole de Dieu et le pain eucharistique, les sauvages reprennent le chemin de leur pays de chasse. Ils ont en propriété chacun leur part de la forêt sur une étendue de dix milles, de vingt milles, de quarante milles carrés ; ils sont familiers avec les limites de leurs domaines respectifs comme un habitant de nos campagnes connaît les lignes de sa ferme, La pâche, la chasse aux bêtes errantes et voyageuses comme l'orignal et le caribou, enun toute chasse nécessaire pour le soutien de l'existence, sont libres partout : mais pour la chasse des pelleteries précieuses, comme celles des castors, des martres, des visons, menus gibiers qui cherchent et trouvent leur vie dans un rayon assez circonscrit, personne ne doit empiéter sur le terrain du voisin. Après “ua'ils ont satistait aux devoirs et assisté aux exercices de la mission, les Pères aiment mieux voir : leurs ouailles dispersées dans la forêt que réunies en vil- 4 lage. Ces bons sauvages vivent tranquilles, seuls avec leurs à failles dans leurs wigwams, et par cet isolement ils échappent à bien des périls, surtout aux excès de l’ivrognerie et j aux fréquentations dangereuses. Vraiment, Dieu a pour 4 ces indiens fidèles des grâces toutes spéciales ; il est étonnant que, n'ayant l'occasion de voir le missionnaire qu'une 4.

seule fois par année, ils puissent se conserver aussi bien dans la foi et la pratique des vertus. La prière du cœur simple et humble pénètre les nues. Le divin pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent, il les conduit dans de gras pâturages.

Le dernier exercice de la mission, ce matin, a été une messe de requiem, suivie de la visite à la paroisse des morts, au cimetière. Il est beau de voir chaque tombe couverte d’un petit tumulus d'environ un pied de hauteur, sur lequel s'étend une croix de gazon. Requiescant in pace. Oui, dormez en repos, cendres des ancêtres, pendant que vos enfants se dispersent dans les bois. Onze mois durant, vous n'entendrez que le souffle de la bise ou le sifflement des tempêtes ; aucun pas ne passera sur vos têtes, personne ne s'agenouillera pour prier sur vos tombeaux. Que vos os reposent en paix !

Nous partons à 9 heures a.m., pour l'inconnu ; jamais évéque n’a porté ses pas plus loin dans cette direction. Je ne puis quitter Abbitibi sans redire hautement nos senti. ments de gratitude envers M. Henderson, qui nous a hébergés tous les six pendant près de quatre jours, et dont l'hospitalité a été si généreuse, Priez pour nous.

ET

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