DE L'EST À L'OUEST DU LAO ABBITIRI
Un ermitage. — Départ par un gros temps.—La cargaison, —L'ordonnance épiscopale—Le plus pittoresque des lacs.—Les féeries d’un soleil couchant.—Le plaisir de la pêche.—Une traversée émouvante, —-Des émotions bien naturelles.—Un bout de morale.—La St. Jean-Baptiste.—Sur les traces de D'Ibervillo,
Lac ABBITIBI, 24 JUIN 1884.
Don cher ami,
Nous sommes à l'ancre arrêtés par le vent, à l'extrémité nord-ouest du lac Abbitibi, et je profite de ce loisir forcé pour vous écrire. Notre tente est dressée, près des eaux, sur la lisière de la forêt, dans une véritable niche de sapins ; nous reposons assis mollement sur un tapis de branches odoriférantes. Au bout d'une avenue que je pourrais dire royale, nous apercevons la tente de nos compagnons, et, un peu plus loin à travers le feuillage, nne colonne de fumée bieuâtre qui s'élève du campement de nos sauvages, lesquels, autour de leur brasier, faumant la pipe, silencieux, de temps en temps interrogeant l'horizon, ressemblent aux sorciers des incantations de Morvan. Les vagues déferlent avec fracas sur les cailloux du rivage, les vents gémissent dans le sommet des grandes épinettes, les feuilles des trembles s’agitent avec un bruissement frissonnant ; je ne sais quel oiseau furlutte autour de nous, et mêle aux accords de ces puissantes harmonies la musique de sa voix limpide. Parmi nous, les uns dorment, le P, Nedelec travaille à ses
registres, le P. Paradis met une dernière main à ses croquis, Monseigneur lit, je vous écris sur le couvercle d’un coffre, enfin nous menons la vie des cénobites dans le désert.
Depuis quatre jours, à Abbitibi, il faisait une chaleur écrasante ; le thermomètre a marqué jusqu'à 88 degrés Fahrenheit. Ce matin, tout à coup, il a soufflé un fort vent du nord, et l’alcool a baissé à 45 degrés. L'eau est tiède, l’air est froid. Cet abaissement subit de température a déterminé à la surface du lac une ascension considérable de vapeurs, et nous avons sous les yeux, en pleine opération, ces vastes suçoirs par lesquels les nuages se chargent de ces eaux bienfaisantes qu'ils vont répandre sur vos têtes à Pembroke Quelqu'un d’entre nous monte dans un arbre pour avoir, par-dessus les broussailles de la grève, le spectacle du lac en émoi. ‘“ Que voyez-vous ?—Je vois les vagues comme des furies courir en bondissant. ÆMontes, exultastis sicut arietes et colles sicut agni ovium. Je vois les brumes emportées par le vent comme les tourbillons de neige, l'hiver, quand il poudre bien fort. Je vois, lorsque le voile de vapeur se déchire, surgir du fond des eaux des îles nombreuses avec des formes indécises.” Pour un moment on se croirait transporté, par une journée de tempête, sur les bords du golfe Saint-Laurent.
Nous sommes partis de la mission, hier matin, à 9 heures, par une pluie battante, ce qui n’a pas empêché tout le peuple d’Abbitibi de se rendre sur le quai, pour recevoir une dernière bénédiction de Sa Grandeur et pour lui donner, selon la mode sauvage, une dernière poignée de mains en disant : Æoué, Koué, bonjour, bonjour. Le tonnerre gronde dans la nue, et la mousqueterice gronde sur la rive. La mer est trop grosse pour permettre aux canots de moyenne dimension de nous faire escorte, comme on se l'était proposé ; seul le “ Mattawa ” de Pédélic (Frédéric) nous accompagne jusqu’à trois milles, monté qu'il est par douze vigoureux rameurs. Les deux canots côte à côte dansent sur la houie: vous diriez les hommes du Nord, ces fiers Normands nos ancêtres, qui descendaient vers les côtes de l'Armorique sur leurs chevaux de mer, au milieu des brouillards et des orages.
Nous avons échangé notre esquif ‘pour un autre plus profond et plus long ; il a six brasses, il est plus roulant sur sa base, mais aussi plus rapide. C’est une nouvelle faveur que nous devons à l’obligeance de M. Henderson. Deux de nos hommes s'en sont retournés à Témiscamingue, Wabekijik et Massinekÿjik ; ils ont été remplacés par quatre Abbitibains : Pannansuos [François] Poadji, Long Andrew, Geog: Pacha et Pien [Pierre] Katchitchi. De plus, le R. P. Nédelec s’est joint à la compagnie, ce qui porte l'équipage à sept matelots et six passagers. Notre bagage est considérable : quatre tentes, trois paquets de couvertes, une chapelle, une batterie de cuisine, deux poches de pain, un demi-quart de lard, une demi-poche de farine de blé, de la farine d'avoine, du beurre, uxe dizaine de valises grandes et petites ; et tout cela, avec treize hommes est renfermé dans les flancs d’un bâtiment en écorce !
Monseigneur s'est déclaré très satisfait de ce qu'il a vu à Abbitibi, il se trouve amplement dédommagé des fatigues qu'il a dû supporter pour parvenir jusqu'ici. Dans son ordonuance épiscopale, après avoir constaté avec bonheur la prospérité de la mission, l’état convenable du temple, le nombre et la propreté des ornements, et surtout l’absence de toute dette, il ajoute : “ Ceci parle de la générosité et du bon esprit des sauvages qui, ne pouvant donner de l'argent pour faire ces travaux et ces améliorations, ont fourni volontiers le travail de leurs bras.
“ Durant toute la visite, les sauvages se sont montrés d'une grande ponctualité à suivre les exercices, et d’une grande piété dans leur maintien à l'église. Ceci fait l'éloge du zèle et du dévouement des RR. PP. Oblats qui sont chargés de cette mission depuis 1844, ainsi que de nombre d'autres dans le Haut de l'Ottawa et par delà la hauteur des terres. En particulier, nous y voyons le fruit des travaux et des sacrifices du R. P. Nedelec qui, depuis 16 ans, visite tous les étés ces sauvages d'Abbitibi, de même que ceux d’Albany, à quatre cents milles plus au nord sur la baie d'Hudson,
“ Nous demandons à Dieu de tout notre cœur, de continuer à bénir les travaux et les sueurs de ces bons mis-
sionnaires, et de conserver aux pauvres sauvages leur foi et leur amour de la religion.”
Pendant que je m'amuse à vous raconter mes histoires, le canot a filé, la pluie a cessé, le ciel bleu a reparu, nous avons pris notre diner sous les cèdres, et nous continuons notre route à travers les détroits, les vastes nappes d'eau, et les - enchantements du lac Abbitibi. Je vous surprendrai, sans doute, en vous disant qu’Abbitibi nous paraît le plus beau entre cette multitude de beaux lacs que nous avons traversés. On ne soupçonne pas, dans notre civilisation, que Dieu ait créé pour les yeux de telles merveilles, dans ces régions septentrionales, là où il n’erre qu'un peuple sauvage pour les admirer. Mirabilis Deus in operibus manuum suarum. “ Le Seigneur est admirable dans ses œuvres.” (Ces sauvages, comme nous, sont l'ouvrage de son amour, il les traite en enfants gâtés. Ici la main de l’homme n'a pas élevé les monuments de son art, toujours impuissant par quelque endroit : la main de Dieu a semé les prodiges et les hardiesses de sa puissance créatrice.
Le lac Abbitibi a le pittoresque du Témiscamingue, les coquetteries du lac des Iles, et le grandiose de l’Otoganmi. Les lignes de l’horizon s’effacent dans un lointain incertain, les côtes paraissent de niveau avec la surface des ondes, un peu en arrière s'élèvent en gradins des collines bleuâtres, et au-dessus vous apercevez çà et là des pics isolés qui forment dans le fond du tableau comme une dentelle en dents de scie. Cette nappe d'eau, aux larges horizons, rappelle la grandeur et la majesté de la mer, mais d'une mer encadrée de variétés, parsemée de corbeilles de verdure, de goélettes avec leurs mâts élancés, de châteaux-forts flanqués de tourelles, enfin d'îles tantôt jetées éparses avec caprice, tantôt rangées dans un ordre symétrique, s’enchaînant comme les grains d'un immense chapelet,.
Faites descendre sur ce tableau les fééries d’un soleil à son déclin, et le crayon enthousiasmé du P. Paradis n'aura pas de repos. Il ne peut suffire à prendre au vol les différentes scènes du panorama qui se déroule sous nos yeux comme une toile de théâtre. L'astre de feu est caché derrière le voile sombre d'un épais nuage ; de tous côtés jaillissent des
traits de lumière qui, d'un centre commun, s’épanouissent en cercle comme, dans les tableaux de nos églises, les rayons d'une gloire. L’azur du firmament s’harmonise avec les légers nuages qui flottent dans l’espace comme des flocons de laine moelleux, ici blancs comme neige, là trempés dans la pourpre, plus loin couleur de rose et d'orange : ce sont des franges d'or, des écrins de rubis, des voiles transparents, des mousselines diaphanes, des éponges imprégnées d’aurore, des bouffées de fumée tourbillonnantes qui s'élèvent d’encensoirs d'argent, des toiles magiques où un pinceau aux mille couleurs a tracé sur un fond diapré les nuances de l’arc-en-ciel, Coeli enarrant gloriam Dei! ‘“ Les cieux racontent la gloire de Dieu.” Ainsi la Divinité, cachée à nos regards mortels, laisse paraître, dans la création, des reflets de ses immortelles beautés.
Nous couchons sur les bords d’un détroit où Monseigneur, malgré les attaques furibondes d’enragés maringoins, tire du lac pour notre souper deux poissons. Il faut savoir que Monseigneur est un grand pêcheur, et qu'il ne perd pas une occasion de jeter sa ligne à l’eau. Certes c’est là un amusement qui, dans sa signification mystique, convient très bien à un successeur des apôtres. L'Écriture sainte ne nous représente-t-elle pas, à plusieurs reprises, saint Pierre et saint Jean jetant leurs filets dans les eaux de Grénézareth ? Jésus dit à Pierre ; “ dorénavant tu seras pêcheur d'hommes.”
Ce matin nous partons à 5 heures. Le vent souflle de l'avant, fort, régulier. Le spectacle est vraiment saisissant ; le lac est sombre ; de grosses vagues d'au moins cinq pieds de hauteur se suivent à perte de vue, en renversant leur sommet blanchissant : vous diriez une armée de chevaux blancs, au galop, agitant leurs crinières, La masse énorme est en mouvement, et vous vous sentez balancés sur le sein de la plaine ondulante, Le canot monte sur le dos mouvant de la houle, et pour un instant il s’y arrête, suspendu ; puis, le terrain manquant sous lui, il descend dans des caves, et navigue comme au fond d’un étroit yallon entre deux collines liquides. La proue de l’esquif frappe du nez les ondes qui viennent menaçantes à sa rencontre, et l'eau en étincelles humides jaillit par dessus bord. Respirez si vous le
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pouvez. Il est beau de voir Okouchin, avec son œil d'aigle, debout à l'avant du canot, son grand avirun à la main, prenant la vague tantôt en flanc, tantôt en travers ; au milieu du silence solennel il dit un mot sec et bref, et les avirons se modèrent, nous glissons doucement jusqu'au fond de l’abîime ; il prononce un autre monosyllabe, et tous les avirons ensemble, mus comme par un ressort, travaillent dru et fort, nous remontons au sommet de la vague. Okouchin a la conscience de sa position, il sait qu'il a treize vies entre les mains. Ne crains rien, pilote, tu portes César et sa fortune.
Cependant César paraît sérieux, sa figure s'allonge, ses doigts crispés serrent la barre du canot, et son regard fixe s'étend sur le lac en courroux. Je ne veux pas dire qne Monseigneur ait peur. Non. Au contraire, pour un voyageur qui n’a pas l'habitude de la navigation en canot d'écorce, il est très résolu, très décidé. Quand le guide a dit : ‘en avant, il n’y a pas de danger,” il est le premier à mettre le pied à bord. Comme de juste, lorsque le vent souffle trop fort, ou que les rapides bouillonnent et s’agitent plus qu'il ne convient, je crois qu'il éprouve certaines émotions que sa volonté ne réussit pas toujours à refouler au fond du cœur. Le soldat, pour être brave, n'en connaît pas moins le péril ; mais le devoir parle-t-il, il sait le mépriser, ‘“ A vaincre sans péril, on triomphe sans gioire,” a dit le grand Corneille,
Le vent souffle avec trop de violence pour nous permettre de doubler une pointe longue de trois milles, nous la coupons par deux portages. Le premier nous transporte dans un petit lac aux eaux limpides comme le cristal, sur les bords duquel nous prenons notre déjeuner, au pied de longs pins ; l’autre nous conduit sur cette plage battue par la tempête, Le l’ère Nédelec prend plaisir à nous faire la morale. ‘“ Soyez patients, messieurs, ce n’est pas le dernier désappointement que vous rencontrerez. Dans ce pays-ci, en voyage, il n’y a pas moyen de prévoir quoi que ce soit, une
journée d'avance. Il faut savoir se conformer aux circons-
tances de temps et de lieu. Dans tous les cas, nous ferons pour le mieux.”
Aujourd’hui s'ouvre à Montréal cette série de fêtes qui ne finiront que samedi. Vous fêtez saint Jean-Baptiste ; nous, je puis dire que nous l’imitons. Comme lui, nous vivons dans la solitude, et nous sommes la voix qui crie dans le désert à toutes ces peuplades ; “ Préparez les voies du Seigneur.” Il va se faire ces jours-ci une grande dépense d'éloquence. Si j'avais un discours à prononcer, je commencerais par ces paroles d’un citoyen de l’Assomption, qui disait : “ Messieurs, c'est une grande et noble idée que d'être Canadien-Français.” Puis, au lieu de parler, selon la cou. tume, du canon grondant à Carillon, de Montcalm tombant sur les plaines d'Abraham enveloppé dans les plis de son drapeau, de Salaberry, le Léonidas canadien, tous sujets rebattus, je m'écrierais :
“ Canadiens, rappelez-vous cette expédition glorieuse à la Baie d'Hudson, exécutée, en 1685, par une centaine de soldats, Français et Canadiens, conduits par le chevalier de Troyes. Sous ses ordres commandaient trois frères qui ont laissé leurs noms gravés aux pages de l’histoire, de Sainte- Hélène, de Maricourt et l’immortel d'Iberville. D’'Iberville allait, pour la première fois, faire connaissance avec un pays qu'il devait étonner plus tard d” ses hardis exploits, et parcourir si souvent en vainqueur. Ils partent de Montréal au cœur de l'hiver, la raquette au pied, traînant à leur dos sur des tobaganes leurs armes et leurs provisions. Arrivés à Mattawa, ils attendent la débâcle, construisent des canots, et, sur une flottille en écorce, ils remontent l’'Ottawa pour descendre ensuite, comme nous le faisons aujourd’hui, la rivière Abbitibi jusqu’à la Baie du Nord. Tombant à l’improviste sur le Fort de Moose, ils s'en emparent sans coup férir. Successivement, ils mettent à la voile pour le fort Rupert, puis pour le fort Albany; ils se rendent maîtres de ces deux postes, font la garnison prisonnière et se trouvent en possession d’un immense butin en pelleteries de toutes sortes. Aujourd’hui, après deux cents ans, suivant la même route, poursuivant des conquêtes non moins nobles, nous rallumons sur les grèves désertes le feu de leur campement, nous réveillons le bruit de leurs pas endormis sous les feuilles des forêts, et nous évoquons du tombeau de l'oubli
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le souvenir de leur hardiesse, de leur bravoure et de leur patriotisme.”
P. S.—25 juin.—I1 est 9 heures, am. Nous partons dans cinq minutes. Nous avons passé ici vingt-quatre heures sous la tente, tâchant de nous conformer aux circonstances de personne, de temps et de lieu. Cette nuit le vent a diminué sans pourtant tomber tout-à-fait, la traversée est de cinq milles, et le lac qui moutonne promet de nouvelles émotions à ceux qui ne sont pas maîtres passés dans l'art nautique,