AMABLE B
Prêtre.
Ces lignes contenaient une partie de l’enfance de
nôtre camarade, et pour le pauvre garçon le passé avait encore été plus sombre que le présent.
Elles révélaient aussi que ce n’était pas d'hier que l’on pouvait obliger Paul impunément ; car, pour qui le connaissait, ce départ du presbytère avait été fait dans le but de ne pas avoir à se courber sous la
honte de l’aumône, lui qui n'aurait pas craint d’être écrasé sous le fardeau du travail.
Longtemps le maître et moi nous causâmes des moyens à prendre pour lui venir en aide sans effrayer sa trop chatouilleuse sensibilité ; mais nos meilleurs plans, nos plus beaux projets allaient se heurter contre cette délicatesse de sensitive. Enfin nous convinmes de ne rien cacher au supérieur, nous en remettant à son tact et à son expérience.
Tout alla bien pendant les trois semaines qui se passèrent à attendre le premier février, époque de l'échéance de la modeste contribution mensuelle exigée des élèves externes par la direction du sémi-
naire.
Ce jour-là, Paul vint déposer comme les autres ses cinq francs sur la table du professeur.
Celui-ci lui prit la main, et les lui remettant : — Monsieur Arnaud, dit-il, je suis heureux de pouvoir vous annoncer que le supérieur de l’institu-
tion reconnaissant votre excellente conduite, s’honore. en vous accordant une bourse.
Paul baissa la tête, balbutia quelques mots de remerciement et regagna timidement, gauchemenf, sa place, au milieu des applaudissements de la classe.
. Le lendemain, son siége était vide.
Les jours se suivirent, passèrent ; le banc de Paul était toujours délaissé.
Inquiet de cette longue absence, je courus chez lui,
Son terme était soldé depuis plus d’une quinzaine, et Paul avait quitté la maison, sans rien faire connaitre de sa nouvelle adresse.
Je fus deux ans sans revoir Paul. Cela m'avait conduit à l'oublier. Pourquoi ne pas l’avouer? la vie est ainsi faite.
Larmes et sourires naissent, fuient, s’effacent, reviennent et se succèdent pour disparaître encore, à mesure que*va et vient la faux monotone du temps. Lorsque le vieux faucheur s'ennuie dans sa besogne, il cherche à s’égayer en saupoudrañi les désillusions, l'indifférence, le doute sur nos cheveux blanchis. La couche légère d’abord, durcit, se cristallise sous la pression constante du lendemain succédant au lendemain. Peu-à-peu l’avalanche grossissante courbe notre tête; les épaules se voûtent, et nous tombons, les uns à genoux, pour chercher dans l'obscurité la main de Dieu qui relève, les autres froissés et meurtris sous le poids de l’égoïsme, de la décrépitude et de la vieillesse, ces trois derniers hochets du maître. ‘
Insensiblement ces deux vilaines années d’oubli mènent au bleu, puisque me voilà à dire des choses ennuyeuses comme un jour de pluie à Québec.
N’en causons plus, malgré un certain sentiment de rancune que leur souvenir fait gronder au fond de mon cœur; ce furent elles qui, sous le prétexte de me faire étudier quelque chose, me mirent en tête-àtête avec Pothier.
Ce grave auteur sous le bras, je me faufilai lestement au milieu d’un joyeux cercle d'étudiants.
Ces messieurs n’avaient d’autre souci que de culotter des pipes, lire des romans, et s’emprunter mutuellement de l’argent, laissant au communisme — roi de la bande, — les pénibles soins du remboursement, C'était là leur manière de savourer cette liberté, que le soir — dans les grands dortoirs du collége — ils avaient si souvent rêvée sur leurs lits de sangle, en songeant à ces joies inconnues de la ville qui les attendaient, blotties patiemment derrière la classe de philosophie.
Pas n’est besoin de dire combien je brillais au milieu de cette indolente troupe de lézards. Si quelqu’un plus actif ne m'eût déjà épargné ce soin, à moi seul en ces temps-là, j'aurais découvert la nonchalance et la paresse.
On trouva néanmoins le moyen de me tirer de cette vie de quiétisme et de tabac.
Depuis longtemps un riche avocat de la ville se mourait de la maladie d'être populaire. Le seul remède possible à la guérison de ce mal — un siége en Parlement — lui était indiqué par son ambition, et il venait d'entrer en campagne électorale,
Selon l'habitude, .on était venu me charger — moi — sans expérience et sans barbe — de faire la leçon aux vieux de la charrue, et de les diriger dans leur choix.
Ce fut sur les hustings que je rencontrai Paul.
Comme moi, il avait pris son rôle au sérieux.
Juché sur le haut de la traditionnelle tribune rouge qui flâne à la porte de l’église de presque chacune de nos paroisses, il haranguait les paysans du village. Sa voix claire et sympathique laissait tomber sur eux les grands noms de nationalité, de patriotisme, de religion. La sainteté de ces mots s’imprégnait dans ses paroles, et elle se traduisait par cette conviction magnétique qui ondule un instant au-dessus de la foule attentive, pour mieux se répandre plus tard en frissons d'enthousiasme.
Tout le monde applaudissait à outrance à la nomination du candidat de Paul, et j'étais un des plus rudes claqueurs de l'auditoire, en ma qualité de partisan de M. Bour.
Maintenant que je connaïs les hommes pour ce qu’ils valent, la rougeur me vient au front rien qu’à écrire ce nom de Bour.
Son portrait est pourtant nécessaire à mon récit.
Juif de naissance, greffé, je ne sais trop comment, sur notre nationalité, il s’était enrichi en tripotant dans ses plaidoiries le bien et le mal avec une même dextérité, A force de tout soupeser dans la balance
de ses intérêts, son caractère avait pris un tant soit peu la forme de ce petit meuble indispensable aujourd’hui pour bien parvenir. Le plateau montait à l’arrogance, dès qu’il était mis en oscillation par l’orphelin délaissé, la veuve exploitée, le pauvre riche de son droit : en revanche, les fins banqueroutiers, les voleurs d'avenir, les coupe-jarrets de réputation pouvaient, avec le plus léger billet de banque, le faire tomber au dernier niveau de la bassesse.
A force de ployer ainsi son épine dorsale, M. Bour se laissa cheoir un jour sur un fort joli sac d’écus, d’où il s’était relevé dandy.
En bon français, dandy signifie papillon, fauvette, pinson, ou n’importe quel autre sylphe aîlé, s’il sait se rendre agréablement léger et inconstant : vipère, araignée, chacal, s’il rampe continuellement dans les commérages, s’arrêtant à chaque pas pour sucer, quand même et partout, le cancan, et, sous prétexte d'observations fines et spirituelles, déchirer les réputations du bout de sa griffe rose.
Nous les avons, sans doute pour cela, baptisés du nom de lions, mot qui renferme en lui seul toit un dictionnaire de force et d'énergie.
M. Bour appartenait à l’ordre des araignées.
Rien jusque-là n'avait échappé à la subtilité de ses filets : tout ce qui était venu à lui, gisait à ses pieds ou dans ses coffres, trituré, pressuré, et maintenant qu’il fallait quelque chose de plus délicat à cet
appétit gâté, son vaste suçoir s'allongeait vers le
peuple. un
» + D M st ft mm M >»
Paul, quelques amis et moi, nous l’aidions le plus naïvement du monde à filer sa toile.
Ce jour-là, nous travaillâmes donc avec une ardeur digne d’une meilleure cause. Les habitants assis en cercle nous écoutaient gravement causer de politique, de colonisation, d'intérêts agricoles, d’une foule de choses qu’ils comprenaient bien mieux que nous.
Nos arguments n’en allaient pas moins bravement leur chemin. :
Une qualité leur valait les attentions de notre auditoire : Paul était excellent improvisateur, et nos paysans sont toujours restés Français de ce côté ; ils adorent la causerie.
Néanmoins, à mesure que la nuit tombait, le groupe s’éclaircissait autour de nous.
Le soir venu, je me trouvai seul avec Paul, assis auprès d’une de ces cheminées à grand cintre, souvenir de Normandie qui se retrouve encore dans nos campagnes. Nous étions silencieux, écoutant le vent rafaler au dehors, le feu grésiller au dedans. La pensée de mon ancien camarade semblait voltiger au plafond, mollement entraînée sur les longues spirales de fumée qu’il tirait de sa bouffarde, lorsque tout-à-coup, sans aucun préambule, il me posa cette question : |
— Tu as dû me trouver bien excentrique le jour où je quittai le collége, n'est-ce pas, Henri ? — Excentrique, non, Paul, mais souffrant peut-être.
— Oh! c’est là le mot ! Si tu savais combien sont longues deux années, épuisées lentement à savourer le triste arôme d’amertume qui s'échappe de cette fleur née au milieu des larmes — la souffrance.
J'inclinai silencieusement la tête: j'avais trop connu mon Paul par cœur autrefois pour hasarder un mot, inoffensif dans ma bouche, mais qui aurait pu faire cible sur lui.
Cette pensée fut comprise, et je vis errer sur ses lèvres le plus triste des sourires.
— Ne crains rien, mon ami : mes soubresauts de jadis ne se réveillent plus qu’à de rares intervalles. Il s’est tant levé de jours gris sur moi, depuis que nous ne nous sommes rencontrés |
C'était bien là un début de confidence, ou je me irompais fort.
Paul, en disant ces dernières paroles, avait tiré hors de sa poche l’étui de sa pipe. Il y coucha soi-
.gneuse ont la fidèle compagne de ses heures de rêverie ; puis, reculant son siége, il s'était levé.
La confidence allait venir : je l’attendais.
Mais Paul avait encore le caractère saturé de cette fierté nerveuse qu’il avait rendue proverbiale au séminaire. Inséparable gardienne de sa pauvreté, c'était elle qui jadis lui avait indiqué la porte de la classe, et elle venait encore de lui glisser une pensee à l'oreille. Dire ses chagrins, avouer quelque chose de
son abandon, n'’était-ce pas là demander indirectement cette aumône qu’il s'était fait un devoir de ne jamais accepter — la pitié ?
Lo
Je le vis allumer une bougie et prendre la direction de sa chambre à coucher ; avant d'entrer, il me jeta ce bonsoir :
— Depuis longtemps je suis l’image du Figaro qui nous faisait tant rire, lorsque, pendant les heures d’étude nous lisions, à la dérobée, Beaumarchais. Comme lui, ma mission ici-bas, est de faire de tout un peu. Il manquait à ma collection le substantif démagogue : je le possède, et ma foi, comme c’est après celui de forgeron, le métier qui demande le plus de force de poumons, je vais me retremper dans le sommeil, pour être plus frais à la besogne de demain.
Laiïssé seul auprès du foyer, je me demandai quel serait le vaincu dans cette lutte terrible engagée entre Paul et la misère. Saurait-il s'appuyer sur cette énergie descendue de la cime du Calvaire, que nous appelons la résignation, ou son pied s’enfoncerait-il dans l’ineffaçable trace que Satan laissa empreinte sur notre globe, le jour, où tourbillonnant vers l’éternel abîme, il éclaboussa la terre du bout de son aîle fatiguée et en fit surgir l’orgueil.
Minuit me trouva encore rêvant à ces choses. Je crus alors plus prudent de songer au présent, et je venais de me mettre au lit, lorsqu'on frappa à ma porte. .
J'allai ouvrir.
L'aubergiste se tenait respectueusement sur le seuil,
— Voici un papier qui doit sans doute vous appartenir; je viens de le ramasser dans la salle où vous avez veillé. En ces temps d'élections, il est bon de ne rien laisser traîner‘; soyez sans inquiétude, du reste, je ne sais lire que ma messe,
C'était un billet d’une écriture féminine difficilement formée,
Curieux en grive, je le parcourus.
Le parfum de l’enfance se dégageait de chacune de ces lignes adressées à Paul qui avait sans doute laissé échapper cette missive de sa poche.
Elle disait :
Mon bon frère,
Le couvent est en retraite: j'en suis tout heureuse, et pourtant j'ai pleuré hier. Une petite fille de ma classe, auprès de laquelle j'étais allée m'asseoir pendant la récréation, m'a dit que sa mère lui avait défendu de me parler, parce que je n’étais pas de son rang.
Cela m'a fait beaucoup de peine : mais je n’y pense plus maintenant, puisque j’ai mis mes larmes aux pieds de l’Enfant-Jésus.
Tous les jours, je le prie pour qu’il puisse te continuer le courage de m’élever, et me mettre en mesure de te rendre plus tard par mes soins cette éducation de demoiselle que tu tiens à me donner. C’est lui, sans doute, qui t’a retiré de ces vilains manuscrits qui prenaient des nuits entières à se laisser dé-
campagne. Je l’en remercie, bien que cela puisse paraître un peu égoïste : ta santé, c’est mon avenir.
Papa et maman sont au ciel, et ne cessent de veiller sur nous. Par leurs prières ils ont obtenu que tu continuerais à enseigner aux enfants des familles B*** et G***,; c’est i pain pour nous, et tu dois être content pour ta petite Noémie.
Travaille, sans trop te fatiguer ; aime moi toujours comme je t'aime, et reviens vite à ta sœur qui t’embrasse.