NOÉMIE ARNAUD
P. S. — A ton retour, si tu ne m’as pas trop oubliée, je te ferai cadeau d’une jolie paire de pantoufles. J'ai économisé la laine sur l’argent que tu me donnais pour mes menus-plaisirs. J'aime mieux te savoir les pieds chauds, que sentir mes poches pleines de bonbons.
En remettant cette lettre à Paul le lendemain matin, je ne lui cachai pas que je l’avais lue. C'était une indélicatesse dont je n’avais qu’à me féliciter, puisqu'elle me mettait en mesure de pouvoir peutêtre lui devenir utile.
Je profitai aussi de l’occasion pour lui expliquer la mission de l’amitié sur terre. Je la lui montrai, toujours attentive et dévouée, veillant soigneusement sur les cœurs blessés par la vie, le Christ auprès de Madeleine, Marie auprès de Jean. Je la lui fis retrouver partout, versant de son urne d’or le baume
consolateur, soulageant et fortifiant au simple toucher de sa robe.
Paul m'écoutait attentivement ; à mesure que je parlais, son caractère fier semblait s’apprivoiser. Tout-à-coup, il me prit vivement la main :
— Henri, tu es plus sage que moi ! mais songe à ce que j'ai souffert, à tout ce que je souffre encore. Lorsque, comme moi, on a vu mourir son père dans le délaissement, lorsque pendant longtemps la faim est entrée dans la mansarde et s’est assise chaque soir au coin du foyer éteint, contemplant de son œil morne ma seule joie ici-bas, ma sœur tombée mourante sur un grabat à peine réchauffé par des haïllons, était-il permis de croire que le monde pôût contenir autre chose que des larmes ou des crimes ? Je préférais souffrir silencieux, crainte de voir le sarcasme se glisser sous la commisération. J'ai eu tort, puisque je te rencontre aujourd’hui : pardonne-moi.
Ce cœur longtemps contenu débordait enfin.
Une à une je pus examiner attentivement les blessures que la vie y avait ouvertes.
C'était à pleurer comme un enfant.
Depuis sa sortie du collége, Paul avait travaillé sans répit : non seulement il employait ses veilles à reviser les livres de marchands, à déchiffrer pour les amateurs des paperasses jaunies, à poursuivre ses études personnelles ; mais ses jours se passaient à enseigner aux fils de riches familles.
Qu'il fût joyeux, malade ou peu disposé, il fallait chaque matin recommencer à remplir ce tonneau des Danaïdes.
Le grand secret de cette énergie se perdait dans l’avenir de Noémie. Paul voulait en faire ce qu'avait été sa mère, une femme pieuse, dévouée, simple de goût, et songeant plutôt à semer sous ses pas l’affection et le bonheur qu’à plaire, babiller et poser.
Pour arriver à ce but, il s'était identifié au sacrifice, et devant la sœur, le frère était disparu.
Il fallait le voir, l'entendre prononcer son nom pour se rendre compte de l’étendue de cette affection. Deux heures passèrent à bâtir des rêves d’avenir. Noémie en était l’objet, et cette causerie magique eut pour effet d’infiltrer à Paul une verve toute nouvelle.
Il fut superbe d’éloquence, d'activité, ce jour-là et les suivants. Les personnes du comté doivent s’en souvenir encore. Malgré certaines influences à craindre, le moment de la nomination arrivé, l’élection fut enlevée par acclamation.
Le soir de cette journée mémorable, j'entendis M. le député Bour dire à Paul, en lui tapant sur l’épaule :
— Jeune homme, votre avenir est assuré ; j'aurai l’œil sur vous.
De retour à la ville, je me mis immédiatement en campagne pour trouver une place où Paul pût au moins attendre, sans trop de traverses, la générosité de M. Bour.
M. Martineau, propriétaire du /rapeau de l Union, journal politique, littéraire, agricole, industriel et d'annonces, cherchait alors un assistant-rédacteur.
Je courus lui présenter Paul qui fût immédiatement installé aux appointements de soixante-quinze louis pour l’année. C'était nager en plein Pactole, bien que le flot fût rude à couper, quelquefois.
Personne n’a l’idée du métier que fait l’assistantrédacteur d’un journal.
Obligé de démolir chaque matin la montagne d'échanges que le courrier empile auprès de son pupitre, il y bèche patiemment, à coups mesurés de ses longs ciseaux, coupant un fait divers par ci, tailladant une variété par là.
Puis ce travail est remplacé par la correction des épreuves et les ciseaux de retraiter devant la plume ‘patiente et attentive qui se promène à droite, à gauche, retouchant, ajoutant, amputant, jusqu’au moment où le temps vient de s'occuper uniquement des annonces du jour.
Que de tact, de délicatesse il faut alors pour arriver à piquer ce nerf caché —- la vanité bourgeoise — qui
ne mourra jamais, malgré les nombreuses ventouses appliquées sans cesse à l’endroit où invariablement il prend naissance — le porte-monnaie.
M. Pichette, charcutier, sera incontestablement échevin de la ville. Il faut s’insinuer dans ses bonnes grâces, si on veut les voir réagir sur le journal, sous forme du patronage de la municipalité. On le flattera donc en le faisant passer dans la première colonne, tandisque M. Martineau n’occupera que la seconde. Il est vrai que ce dernier n’a que son corbillard pour vivre.
Le moindre fragment d’avis, la naissance la nlus imprévue, les décès à héritages, les plus légers mariages, toute cette partie du journal qui se lit à la vapeur, devient ainsi un mosaïque qu’il faut reconstruire quotidiennement. Cela menace de durer tant qu’elle contiendra tous les jours les noms des heureux quincailliers, des bonnetiers, des cordonniers qui voudront de plus en plus river, coiffer, ou chausser la fortune près de leur comptoir ; tant que l’abonné encouragera l’honnête, industrie de M. Martin ; tant que chaque lundi reviendra la nomenclature des hommes et des femmes qui aiment à se dire oui, pour mieux se contredire plus tard ; tant que tous les neuf mois les petits anges quitteront les cieux pour se blottir frileusement au fond d’un berceau.
Un assistant-rédacteur, qui sait bien se tirer de ces
écueils, ne tarde pas à conquérir la confiance de son chef:
Elle se manifeste ordinairement par ‘‘ /’article à faire.
Faire l’article, c'est se mettre à l’ouvrage le soir, pendant que les camarades flânent, fument, causent, prennent l'air, oublient les fatigues de la journée. Les corvées du bureau nous ont abruti, les doigts fatigués refusent de tenir la plume, les yeux lourds et rougis voient danser les lignes qui tombent à grande peine sur le papier; n'importe, il faut faire l’article. Les seules étapes permises sont les minutes d’épuisement où il faut se prendre la tête entre les mains et la presser, afin d’en faire jaillir l’idée rebelle.
Cela sera tant que l’abonné, couché mollement dans son fauteuil, se dira en remettant sur le guéridon, ‘‘ Ze Drapeau de l’Union :”’
— On n'’écrit pas si mal après tout dans mon journal. |
Ces bonnes paroles compteront pour une partie du salaire de l’assistant-rédacteur.
Il est vrai qu’il pourra se payer les saluts empressés du député qui veut s'assurer une entrée dans le tirage de demain pour y défendre une de ses mesures. Quand il passera dans la rue, quelques déclassés. des lettres admireront silencieusement en lui l’homme qui peut se faire imprimer tous les jours, et le malheureux n'aura pas besoin de pendule pour se tenir éveillé le matin. Dès six heures, le propriétaire enchanté d'avoir reçu la veille les félicitations et le
HISTOIRE DE TOUS LES JOURS. 315 remboursement d'idées qu’il ne saurait avoir, enverra carilloner à sa porte pour demander de la copie.
Le jour où sa réputation sera usée, où son cerveau desséché et aride ne produira plus rien, /'article à faire se fera encore. .
Un autre aura remplacé l’assistant-rédacteur dans la machine, et le Drapeau de l’Union sortira plus frais que jamais.
Paul avait franchi en huit jours la distance qui sépare la correction des épreuves de l’article à faire.
Sa constitution, déjà façonnée au travail, ne souffrait pas trop de ce régime de forçat : la tâche se faisait à merveille, et M. Martineau frappait son gousset — signe de jubilation chez lui — en songeant à l’excellente acquisition qu’il venait de faire.
Lorsque la caisse chômait, le pauvre garçon avait bien à souffrir quelque peu les brusqueries du propriétaire, mais l'habitude en était venue d'autant plus vite qu'aux jours de liesse et de billion, il fallait — non moindre danger — endurer sans sourciller ses plus minutieuses confidences.
Tout allait donc pour le mieux.
Paul avait le nécessaire : Noémie de jolies robes, de beaux livres et son couvent à volonté, lorsqu'un matin le rédacteur de l’'Æfoie Libérale s'avisa de chercher querelle au Drapeau de l Union.
Dans un de ses articles politiques Paul avait cru bon de dire :
— Le pays ne traversera la crise où il est qu’en se retournant vers le passé. Là, dans la pénombre, il entreverra, sous la garde de Dieu, cette nationalité que nos pères ont conservée, à force d’esprit de sacrifice, de foi naïve et de simplicité de mœurs. Cette vue seule saura le retremper, relever son énergie et lui permettre de parcourir sans trébucher le sentier de l’avenir.
L’Ætoile Libérale répondait :
— Le passé a Vieilli : se baisser et le ramasser, c'est mettre la main sur un meuble vermoulu qui croulerait sous la moindre pression, mêlant sa poussière à la poussière qui le couvrait.
Le progrès, la vapeur, le coton, la melasse, voilà les leviers qui poussent à la force, à la richesse, à l’avenir. Ils ont avantageusement remplacé ces mots creux et surannés que notre confrère du Drapeau de l Union laisse échapper dans son dernier article. Nous l’engageons donc à laisser cette rhétorique de convention dans la Pérombre, et plus tard, il saura nous remercier de ce conseil, le jour où, riche et indépendant, il lui sera donné de ne plus vendre son beau talent au parti dont il porte le Drapeau.
La nécessité, en faisant de Paul un journaliste, lui avait inculqué cette dignité de sentiments, qui malheureusement fait défaut à un si grand nombre de nos folliculaires. |
Discuter pour lui, c'était lutter contre un adversaire, avec les armés de l’ancienne chevalerie, la loyauté et la courtoisie,
Ce langage, aux allures de carmagnole, le désarçonna, et la nuit suivante se passa pour lui à tracer une étude vivement touchée du rôle exceptionnel qu'avait à jouer le journalisme dans un pays où sans
cesse se coudoyaient antipathies religieuses, sociales
et nationales. A lui de battre la marche, en sachant montrer à l'étranger ces formes de politesse exquise qui ne se puisent que dans la conviction, et à bien lui persuader ainsi que le jour où le nombre et la morgue arracheraient la France de notre sol, elle saurait encore y reprendre pied sur ces boutures enfouies dans le guérêt de nos campagnes — la délicatesse et la foi.
Dès six heures du matin, le saute-ruisseau du jour-
nal fit son apparition sur le palier, demandant l’éternelle copie.
L’encre perlait encore sur le papier confident de cette digne réponse. Elle se sécha en route.
Resté seul, Paul se jeta un instant sur son lit pour chercher dans le sommeil, un peu de calme à cette agitation fiévreuse d’un cerveau qui s’est livré pendant cinq ou six heures à la gymnastique de l’encrier. L’assoupissement venait de le prendre, lorsque tout-àcoup la porte du garni s’ouvrit et laissa passer la rubiconde personne de M. Martineau.
— Paresseux ! dit-il, en se laissant cheoir sur une chaise, auprès du lit de son employé.
Paul retomba automatiquement sur ses pieds ; son proprietaire ne l'avait pas apprivoisé au luxe de ses visites, *
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— Ne vous dérangez pas, mon ami, continua la voix mielleuse de M. Martineau. Je viens vous voir au sujet du premier Québec que vous m’avez transmis. Il faudra en faire un autre.
æ— Me serait-il permis d’en savoir la raison ? reprit la voix mal assurée de Paul qui croyait dormir encore.
— Sac à papier ! elle est ‘simple : je crois cet article un peu sérieux pour mes abonnés. L’occasion est délicieuse pour leur servir un petit scandale, chose dont ils raffolent. J'ai appris au cercle, hier soir, que le rédacteur de l’Æÿorle Libérale s'entête à être ivrogne : il faut profiter de cette faiblesse pour lui monter un éreintement. Tout en faisant rigoler mes lecteurs, vous pourrez lui glisser, sous vent, qu’il vaut mieux savoir se faire payer ses idées que les conserver ainsi dans l’eau-de-vie. Dieu merci ! j’ai l'habitude des affaires, moi. (Cela sera prêt vers onze heures, n’est-ce pas ?
Cette proposition trouva Paul attéré. Il resta silencieux quelques secondes, puis relevant lentement la tête, il fixa sur M. Martineau ses yeux gris d’où sortaient des effluves de résolution et d'énergie :
— Ce que vous me demandez là, monsieur, est impossible. J'ai le tort, voyez-vous, d'être assez peu homme d'affaire pour suivre les pulsations de mon cœur. Cela contrarie, il est vrai, les recettes de votre caisse qui ne peut que se gonfler, en restant ouverte aux cancans d’écrivailleurs toujours à l'affut de ce qui se passe dans un pays où chacun connaît
les qualités et les faiblesses de son voisin. Mais pour que pareil malheur ne se renouvelle plus à l’avenir, j'ai l'honneur de vous donner ma démission d’assistant-rédacteur du Drapeau de l’Union.
Un geste péremptoire accompagnait ces paroles. M. Martineau ne se méprit pas sur la nature de
sa portée, et reprit le chemin de la rue, murmurant prudemment entre ses dents :
— Têtes chaudes que ces jeunes gens : les vieux ont beau leur montrer l’expérience, cela ne sert à rien. Mais laisse faire, un jour tu t’amortiras bien ! Rien n’assouplit mieux les idées que lorsqu'il faut manger.
Pendant les six mois passés au Drapeau, Paul avait, à force de miracles d'économie, réussi à mettre de côté une quinzaine de dollars. Avec cette légère somme, il paya ses dettes flottantes, solda une semaine d'avance à la pension, et se mit en quête de quelque chose à faire. Peu lui importait de voir saigner son orgueil blessé, pourvu que Noémie pût rester au couvent.
Huit jours se passèrent à battre le pavé sans succès.
l'historien, qui autrefois lui faisait copier des manuscrits, était prêt à lui confier de nouveau cette ingrate besogne. Il fallait néanmoins attendre le jour où s’écoulcraient les 1000 premiers volumes de ses ZUustrations Canadiennes, et cela promettait d'être assez long, car on avait à lutter contre un procédé très-ingénieux. Le rare acheteur prétaif
l’ouvrage à ses amis après l'avoir lu, et par cette économique combinaison, une circulation de 200 exemplaires suffisaient au pays.
Quant aux mères de famille, fières d’entendre leurs fils conjuguer avec aplomb le verbe am»o, elles les avaient jugés mûrs pour le sixième. Partout Paul avait à se heurter ainsi, à ces phrases de politesse banale inventées contre les malheureux, à qui l’on ne veut rien Aire, rien promettre, rien donner.
Le cœur s’use vite à ce métier de solliciteur.
Un autre que Paul aurait déjà donné raison aux paroles cyniques de M. Martineau, et peut-être sans Noémie aurait-il succombé ; mais chef de famille, ayant à lui indiquer le sentier de la vie, dès l’enfance il s'était rangé à l’avis du poëte :
Pas de tête plutôt qu’une souillure au front.
La lutte se continua donc jusqu’au jour, où tomba sur sa table la note arriérée d’une semaine de pension.
Alors son courage l’abandonna.
Sans argent, sans espoir d’en gagner bientôt, il offrit en gage sa montre et descendit dans la rue avec la détermination d'aller chez la supérieure du couvent où était sa sœur.
Il lui avouerait tout, la prierait de garder Noémie quelque temps, et fort de la promesse, qu’il comptait en obtenir, il prendrait à pied le chemin des Etats- Unis, pour essayer d’y faire un peu de cet or si nécessaire, écrivait quelqu'un, pour vivre sur terre et dormir dessous.
VU
Lee ÉORE — er PE |
Je le rencontrai au moment où il s’engageait dans la ruelle qui mène au cloître des Ursulines.
Je ne sais si son air de profonde tristesse me frappa ; mais, flairant quelque chose d’inusité, je l’arrêtai.
Après quelques hésitations, Paul m’annonça tout ce qui s'était passé, et je venais de lui faire promettre d'abandonner pour quelque temps sa résolution et d’accepter l'hospitalité de mon garni, lorsque M. Bour, l'air affairé, une liasse de papier sous le bras, — pour la tenue — sortit de son bureau, situé près de là, et nous aborda, souriant, la bouche en cœur :
— Je causais précisément de vous, hier, avec un ministre, dit-il, en s'adressant à Paul. Je lui ai dit que c'était un véritable crime de laisser végéter dans le journalisme une intelligence aussi bien faite que la vôtre pour briller dans l’administration. (Comme il lui fallait un secrétaire pour son département, il s'est engagé à mettre ce poste à votre disposition.
Paul était tellement pétrifié d’étonnement que sa mémoire ne pouvait plus lui fournir aucunes paroles de remerciements.
M. Bour attendit un instant l'effet de ses paroles; puis, pressé par un de ses clients, il s’éloigna, en lui faisant un signe amical du bout de la main :
— Ne soyez pas si timide, jeune homme; ce n’est que sim le reconnaissance de ma part.
Joyeux nous ne fimes qu’un bond chez moi.
En route, Paul échafaudait rêves sur rêves.
epuis longtemps il voulait faire apprendre à Noémie le dessin et la musique, arts pour lesquels se montraient chez elle les plus belles dispositions. Elle aurait des maîtres ; pendant les vacances, il jouirait des progrès de l’année, et cela aurait le bon effet de le distraire d’un long travail littéraire qu'il allait pouvoir mettre sur chantier — travail qu’il portait dans sa tête depuis bien longtemps.
Bref, une quinzaine 5e passa à bâtir et rebâtir châteaux sur châteaux dans cette malheureuse Espagne qui n’en aura plus bientôt.
Un soir, Paul brodait comme toujours sur l'avenir.
Longtemps il m'avait tenu émerveillé, écoutant avidement un de ces mille et un projets qu’il avait sur Noémie. J'étais encore sous le charme de cette voix vibrante et sympathique, lorsque tout-àcoup sa main qui chiffonnait distraitement le dernier numéro de l’Æfoile Libérale, se prit à trembler.
Il pâlit ; puis, faisant un effort sur lui-même, m'indiqua silencieusement le fait divers suivant :
— CoRRUPTION. — M. Tardy, contre qui M. Bour a lutté si péniblement, il y a quelques mois, vient d’être nommé secrétaire du ministre des Travaux- Publics. Nous tenons de bonne source que ce transfuge de notre parti, s’est laissé séduire par son ancien adversaire. Grâce à ce savant coup de tactique, M. Bour vient de se débarrasser aiusi du seul rival à craindre pour les prochaines élections.
Rien n’atrophie plus vite et plus sûrement notre “pauvre nature humaine que la fourberie et le mensonge. Les déceptions, le découragement, les expériences précoces sont autant de fenêtres ouvertes par où pénètre la phthisie du doute, et malheur à l’âme qu'elle caresse de son mortel frisson !
Paul heureusement avait un caractère profondément religieux.
A ses moments de désillusions, il s'était fait une loi de se rappeler cette pensée d’un saint livre, qui l'avait frappé, un jour que le mal allait le gagner :
— Souffrir avec résignation doit être la plus grande ambition de l’homme, car si l’ennui n'était pas un mal, les anges eux-mêmes lui envieraient ce privilége.
Paul se résigna donc et moi j’écoutais son cœur saigner; car recommencer le métier de suppliant, faire anti-chambre à la porte de ces heureux du monde qui s’enferment aussi hermétiquement dans leur bonheur, que des huîtres dans leurs coquilles, était devenu un poids au-dessus de nos forces réunies. … Il habitait encore ma chambre, n'ayant plus même
le courage d'aller voir sa sœur.
Le temps passait toujours, et franchement je ne voyais plus d’issue à cet avenir, lorsqu'une idée soudaine me frappa.
rentree
Un matin en allant chez ma mère, je me croisai sur le trottoir avec un gros fournisseur qui s'était
enrichi en donnant plus de diners que de coups de truelles.
Je ne sais trop comment cela me mena à songer au
bal qui avait lieu ce soir-là chez Madame Raimbault ;.
et en arrivant, je priai ma sœur de vouloir bien faire en sorte que Paul y fût invité.
À quatre heures, un billet rose et parfumé comme la main qui l'avait tracé était sur notre table,
En l’ouvrant, mon camarade crut à une mauvaise plaisanterie, mais avant que le feu fût aux poudres, j'entrai de plein pied en matière.
Je débutai en lui démontrant combien il serait difficile de se refuser à la délicate attention de Madame Raimbault. Je lui fis entrevoir les positions, les fortunes, je n’osai dire les mariages, qui s'étaient faits au milieu d’un bal : bref, je finis par enlever la place de vive force, en y laissant tomber le nom de Noémie, et ïl capitulait bientôt, acceptant comme condition leau d’une paire de gants et d’une cravatr anpagné du prêt d’un habit de louage que j’2 . eu le soin de me faire apporter.
Le soir Paul entrait au bal.
La lumière des lustres trahissait bien un peu son air timide ; mais en somme, comme il était joli garçon, cela pouvait passer à la rigueur, parmi les roués de salons, pour prendre de la pose. Dès son arrivée, il fallut subir les présentations d'usage.
HISTOIRE DE TOUS LES JOURS. 325 Heureusement qu’il connaissait déjà bon nombre d'invités et n’eut qu’à balbutier une dizaine de fois la phrase banale, — enchanté de faire votre connaissance — alternée de vigcureuses poignées de main, distribuées au milieu d’une mosaïque de :
— Vous allez bien ?
— How do you do?
Ces mots prononcés vaguement lui donnaient le droit de faire comme les autres.
Il pouvait maintenant s'appuyer sur les fauteuils des dames et leur chuchotter des riens à l'oreille, les conduire dans l’embrâsure des fenêtres pour leur y faire attraper un bon rhume, ou mieux encore, leur lire toutes sortes de fadaises rimées, sous prétexte qu’elles gisaient au fond d’un petit papier vert d’espérance sur un lit de dragées.
Je laissai Paul assis sur une ottomane, causant avec la maîtresse du logis, et, tout joyeux, je me perdis dans une salle de jeu, songeant à la jolie tournure que prenait mon projet ; car j'avais un but en insistant autant sur la présence de mon ami à la soirée de Madame Raimbault.
Cette femme, esprit supérieur, jugement sain, fortune superbe, mettait sans cesse ces trois belles choses au service des talents que la misère menaçait d’asphyxier. Son doigt de Samaritain avait relevé une foule d’intelligences, qui, sans lui, se seraient traînées dans la médiocrité, et comme elle avait ce flair
délicat qui caractérise les cœurs sensibles, les excellentes qualités et les hautes capacités de Paul ne manqueraient pas de la frapper.
J'allai, écoutant distraitement la musique des quadrilles, le froufrou des robes de soie, les éclats de rire de la foule songeant au bonheur que les riches pouvaient semer ici-bas, lorsqu'ils daignaient se rappeler la sainte pensée d’un philosophe :
— Combien de malheureux peuvent être consolés avec peu ! ia poussière de fleurs ne suffit-elle pas aux abeilles ? |
Insensiblement, cette promenade . sentimentale m'avait ramené à mon point de départ.
Paul était encore assis à l’endroit où je l'avais quitté ; Madame Raimbault organisait un lancier.
— Comment, Paul, que fais-tu là? au milieu de ces joies, de ces bruissements, tu te dresses comme une statue de la mélancolie.
— Je rêve aux curieuses choses qui défilent sous mes yeux depuis un quart-d’heure.
— Mais il s’agit bien de rêver ! il faut danser, mon ami ; je parie que tu as refusé de le faire jusqu’à présent,
— Je n'accepte pas, car je perdrais ; Madame Raimbault a voulu insister, il y a un instant, sur un quadrille : malheureusement, elle n’avait sous la main que deux Canadiennes-Françaises, jolies comme le sont nos compatriotes, mais s’obstinant à causer anglais entre elles et tenant particulièrement à manifester leur regret que les /uaast daaances ne fussent
HISTOIRE DE TOUS LES JOURS. 327 pas sur le programme de la soirée. Je me suis épargné cette corvée assez adroitement, et n’y ai guère perdu au change. Vois ce qui se passe à côté de nous.
Un robuste nez rouge surgissant tout étonné au milieu de longs favoris rouges taillés à la Dundreary, se dressait orgueilleusement sous un gigantesque lorgnon. Deux jambes longues et imperceptibles s’échappant G’une tunique rouge, elle aussi, où une asperge aurait été mal à l’aise, servaient de base à cet objet curieux aui représentait le plus interminable des officiers du Royaume-Uni d'Angleterre, d'Irlande et d’Ecosse.
C'était un major du 7ème fusilier léger.
Le malheureux, en ce moment, menait une dissertation sur le langage des fleurs, avec une pâle Anglaise qui lui répondait par des questions sur la charge de Balaklava.
Rien de curieux comme les deux idées fixes de ces jouvenceaux sur le retour.
L'un avait le Xérès tendre ce soir-là et s'était juré de faire ce qu’il n’avait entrevu que de très-loin pendant sa carrière militaire — une conquête — Mademoiselle avait la tête remplie du livre à la mode
‘6 Kingslakc's Crimea, '’ et, retournant sur le dernier champ de bataille, y tenait solidement son major. Alors celui-ci, bon gré mal gré, enfourchait son coursier pour mieux suivre l'imagination belliqueuse de son interlocutrice ; mais infailliblement, il venait se désarçonner sur le bouquet qu'elle tenait nonchalamment à la main, et recommençait à effeuiller d’un