LE TRAITE ANGLO-ALLEMAND
Nous attendions, assez tranquilles, les résultats de Texpé- 1 iilîon Crampel, lorsque éclata la nouvelle qu'un traité venait \ A^èlre conclu entre TAllemagne et TAngleterre, qui se partageaient Zanzibar et les meilleurs territoires de l'Afrique [ orientale. Une phrase de la convention était inquiétante pour i les projets d'union entre l'Algérie, le Sénégal et le Congo : ^Jle visait l'extension de la zone d'influence dte l'Angleterre ^^ de TAUemagne aux pays situés entre la Bénoué, le Came- ' '*oun et le Tchad. C'était désigner assez clairement le Bornou f ^* l^Adamaoua : du même coup, on reconnaissait donc que ^^s pays étaient encore indépendants et on prévoyait leur ^^cupation.
Heureusement nous avions une raison d'intervenir : le Soti^ernement français, dont la sollicitude avait été éveillée, ^^ïïianda des compensations à l'abandon de nos droits sur ^^^xibar.
T^andis que les négociations se. poursuivaient, j'éprouvais
^ oruelles inquiétudes à la pensée que le plan de Crampel et
^^ "véritables intérêts français pouvaient être sacriflés. Les
^ï^lomates s'intéressent en général si peu aux choses d'Afri-
^^^ ! La conscience que j'avais de mon impuissance, surtout,
^^ torturait. Et pourtant, j'avais l'ardente conviction de
voir juste et de connaître mieux que personne la question.... Mais à quoi cela servait-il, puisque je n'étais pourvu d aucun « mandat »?... Si pourtant l'initiative privée pouvait encore suppléer à Tindifférence officielle?...
Le 10 juillet 1890, j'adressai à M. Etienne, sous-secrétaire d'État des colonies, à qui j'avais déjà écrit, àpropos de Cracnpel, mais que je n'avais jamais vu, une lettre contenant 1< passage suivant :
«... J'ai constaté avec regret, qu'à l'arrivée du Taygè il a paru dans les journaux diverses notes, d'ailleurs géim ralement inexactes, relatives à l'entreprise de Crampel. C&1« est regrettable, car il est possible que, dans l'état actuel cï^ la question, les Allemands ou les Anglais, mis en éveil, organisent des Cameroun ou de la Bénoué, des expéditions ver^ le Bornou et le Baghirmi....
« ... En présence de l'article V de la convention angloallemande, il y aurait, à ce qu'il me semble, deux choses à faire dans le plus bref délai :
« 1** Organiser derrière Crampel une expédition politique qui suive ses traces et qui crée des établissements sur le Chari et dans le Baghirmi. Cela est relativement facile.
« 2° Organiser au Soudan une mission pacifique qui, soit qu'elle descende le Niger à partir de Bammako, soit qu'elle le remonte par l'embouchure, se dirigerait vers le lac Tchad.
« Je sais quelles difficultés rencontrerait le gouvernement, s'il prenait l'initiative de cette seconde entreprise. Mais ne pourrait-on créer en France un comité absolument désintéressé^ qui, par souscription, organiserait des expéditions semblables dont la France bénéficierait? J'irais volontiers prendre votre avis sur cette question, si vous vouliez bien me faire l'honneur de m 'accorder un entretien. »
Je fus reçu de la manière la plus bienveillante par M. Etienne, qui voulut bien approuver le plan que je lui exposais et m 'encourager à en poursuivre la réalisation.
LE LIEUTENANT MIZON. i21
J'étais donc, sans dessein préconçu, de plus en plus pris (/ans lengrenage où m'avaient engagé mon affection pour Crampel et l'intérêt jusqu'alors tout théorique que je portais au A problèmes africains.
Oue faire cependant?
« Ah ! si Crampel était parti plus tôt ! » Voilà ce que me répétait un des hommes politiques qui avaient été les moins s^'"mnpathiques à son entreprise. Il comprenait alors, et bien ^ ^^iutres avec lui, qu'il ne s'agissait là ni de conquêtes à o^^in armée, ni de chemins de fer, ni d'entreprises hasardeuses. Sous le vocable de « zone d'influence », les États *^^^ilisés se partagent l'Afrique d'une manière presque théo- ^^C}ue et sans se mettre en peine d'exploitation immédiate. Chacun aura ensuite assez à faire sur le lot qu'il se sera *^it concéder, pour laisser ses voisins procéder tranquillement à leur propre développement. De quoi dépendent donc ces extensions de territoire aujourd'hui nominales et qui seront demain effectives? De presque rien, du passage d'un voyageur, d'un papier, où serait apposé le cachet d'un sultan minuscule, de renoncement à d'anciens « droits » presque oubliés! Ne dussent-ils nous servir que de monnaie d'échange, combien il était plus que jamais urgent et nécessaire d'acquérir des « droits » de ce genre et de réaliser le plan d'extension du Congo français jusqu'au Tchad?
Crampel arriverait-il assez tôt? Devancerait-il le docteur Zintgraf et les Anglais de la Bénoué? Penchés sur la grande carte de M. de Lannoy de Bissy, le lieutenant de vaisseau Mizon — un ami de Crampel — et moi, nous ressassions sans cesse celte question, animés 'des mêmes espoirs et pris des mêmes craintes.
Détaché à ce moment à l'Observatoire de Paris, le lieutenant de vaisseau Mizon, l'un des hardis explorateurs qui ont placé le Congo français sous notre domination, avait pris une part active à la préparation de l'expédition de Paul Crampel, dont il était l'ami.