AU TCHAD PAR LE NIGER ET LA BÉNOUE
Mizon avait proposé six mois auparavant de se rendre directement au lac Tchad en quarante jours. Voici commectt il expliquait son hardi projet :
« Supposons qu une Société scientifique ou commerciale — les deux ensemble vaudraient mieux — parce qu'il est certain que le gouvernement lui-même ne peut rien faire, veuille bien me conGer une mission dans les régions du Tchad. Je me munis d'un petit canot à vapeur et de canots Berton en toile. J'embarque le tout avec mes marchandises et instruments à bord d'un paquebot des Chargeurs Réunis, à Bordeaux ; je me fais mettre à la mer à l'embouchure du Niger. Je remonte à toute vapeur le Niger, puis son affluent, la Bénoué, deux cours d'eau sur lesquels l'Acte de Berlin assure la libre navigation. La Bénoué est justement en crue à cette époque. Barth raconte que la rivière prend naissance au marais de Toubouri, dont les eaux se déversent, d'autre part, dans le Serbeouel, branche du Chari, .qui se jette lui-même dans le Tchad. Si cela était exact, je pourrais aller avec mon canot, directement, jusqu'au grand lac central. Mais on a démenti récemment qu'il y eût cette singulière communication entre les deux bassins; en tout cas, le seuil à franchir de la Bénoué au Serbeouel est peu considérable. Nous laisserions le canot à vapeur dans la rivière et partirions avec les canots Berton. Une fois au Serbeouel, il n'y aurait plus qu'à se laisser porter. En quelques jours on atteindrait Kouka ou Massenya. J'aurais, moi, 1^ dessein de dresser là-bas un véritable catalogue commercial pour l'importation et l'exportation. Du moins on ne pourrait plus dire que nul Français n'a pénétré au Bornou ni au Baghirmi. »
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Je |iensai aussitôt aux tlifticiiltés qui pouvaient surgir si l'un ti-aversait ainsi des territoires |)la<-'és sous la protectioD ik'la Hoyal Niger Company.
« Vous oublie/, répliquait Mizon, que l'Acte de Berlin
garantit la liberté de navigation sur le Niger et la Bénoué. Kst-ce
•îue nous mettons,
nous, un obstacle à
'fi libre navigation
''^s Auglais dans la P*' nie du bassin ''^^rventionnel du *-Ongo qui nousiipl*ïir(icut? Or, il ne *^'agit que de eom- Uierec el de science, tt cela, même, en Jfbors des ierriloires de la Itoyal NigerCompany, que je ne luis que traverser. »
11 avait raison, pleinement raison.
Certes, dos expéditions de cette nature sont toujours aventureuses; mais, en théorie, il n'y avait pas de motif apparent pour qu'un plan tel qi pas.
<■ Fensez-vous, lui dcmatidai-je. que vutre plan soit encore exécutable à l'heure actuelle ?
— Certainement.
— youlez-vous que j'essaye d'eu faciliter l'exécution?
ne celui do Mi/on ne réussit
— Si je le désire ! Ce serait la première fois que je pourrais faire une chose que j'aurais ardemment souhaitée. »
Mais que de difficultés à vaincre ! Il fallait d abord que, pour se consacrer à cette entreprise purement scientifique et commerciale, Mizon obtint d'être mis hors cadres pour èlr^ employé à l'industrie. Il lui fallait trouver largent nécessaire pour acheter un canot à vapeur, des canots Berton^ des marchandises, payer son personnel, etc. Pour tout cel et lever les éternelles difficultés administratives, nous avion? devant nous vingt-cinq jours. Nous étions le 15 août et i fallait partir le 10 septembre.
Je recommençai mon métier d'apôtre mendiant : MM. te prince d'Arenberg, R. Bischoffsheim, Edmond Frisch de Fels, J. de Kerjégu, Loreau, de Moustier, Patinot, Henry Péreire, Léon Permezel, Armand Templier voulurent bien s'intéresser à l'entreprise de Mizon.
Le 19 juillet, dans une nouvelle lettre, j'exposais longuement à M. Etienne le plan arrêté de concert avec Mizon :
« Il est hors de doute, disais-je, que la possession ou la non possession des territoires riverains du lac Tchad décidera si nous aurons ou si nous n'aurons pas en Afrique le grand empire auquel nous devons aspirer. Le Baghirmi et le Bornou sont en effet des territoires admirablement fertiles. De plus ils établissent un lien entre le Congo français et l'Afrique française du Nord.
« Si nous n'avons pas la rive du Tchad, à quoi nous servirait de pénétrer dans le Sahara et la région des Touiareg? Ces déserts semés d'oasis ne valent pas grand'chose par euxmêmes. Ils ne vaudraient pas les sacrifices qu'on ferait pour les occuper.
« Au contraire, la possession du Tchad, établissant un lien entre le Congo, l'Algérie et le Sénégal, faciliterait la création de ce grand empire français d'Afrique, auquel un si bel avenir peut être réservé.
« Or, si nous avons des raisons morales impérieuses de
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réclamer la prépondérance sur le Bornou et le Baghirmi.
nous n avons, au contraire, aucun titre régulier à faire valoir^
pas même le mérite d'y avoir tenté soit des reconnaissances
commerciales, soit des explorations scientifiques. C'est bien
là le point délicat de la situation actuelle et c est pourquoi des
expéditions dans le genre de celle de Crampel auraient dû
et 1*8 organisées depuis longtemps déjà.
<< Faut-il cependant désespérer? est-il réellement trop tard
pc>iir tenter un effort décisif? Je ne le crois pas. Ni TAlIe-
ï'^^gne ni TAngleterre n'ont pris pied, soit au Bornou, soit
^^ Baghirmi. On peut donc encore les devancer, sinon
T^^rune action politique, du moins par une reconnaissance à
»^^ fois scientifique et commerciale qui fixerait les idées que
^ous avons de cette région, sur la foi de renseignements
anciens et insuffisants. Mais il faudrait pour cela agir avec
décision et rapidité. Voici le plan que j'ai l'honneur de
vous soumettre et qui peut être exécuté par des initiatives
particulières, sans engager l'État. Aussi est-ce simplement
comme ami et non comme ministre que je vous consulte.
« Le 10 août part de Bordeaux un paquebot des Chargeurs Réunis, à destination de la côte occidentale. Nous embarquerons à bord une petite chaloupe à vapeur et des canots Berlon. Ces embarcations, laissées à Kotonou, seront transportées de là à l'entrée de la rivière Forcados, une des bouches du Niger.
« La chaloupe portera : M. Mizon chef de l'expédition, son second, deux mécaniciens et deux interprètes arabe et haoussa; des armes pour la défensive; des instruments scientifiques et une quantité considérable de marchandises pour le commerce et pour les cadeaux.
« L'expédition ayant ainsi un double caractère commercial et scientifique, remontera le Niger, la Bénoué et de là, après avoir reconnu la région du Tchad, redescendra au Congo par la Sangha.
« D'après Barth, il y a communication probable entre le
Mayo Kebbi, aflluent de la Bénoué, et l'une des branches d Chari, tributaire du Tchad. En tout cas, il suffirait de trè peu de temps pour que l'expédition pass&t du bassin de 1 Bénoué dans celui du Chari, en portant au besoin les canots -= Bertpn.... »
M.Etienne, tout en déclarant qu'une entreprise de ce genre, par le fait même qu'elle était scientifique et commerciale, ne^ pouvait avoir aucun caractère officiel, mit un extrême bonvouloir à nous être utile. Grâce à lui et ii ses deux prhicipaux: etdistingués collaborateurs, MM. Haussmannet J.-L. Deloncle, lés difficultés administratives n'existèrent pas. Mizon, placé dans la position d'officier i» employé à l'industrie », put se mettre au service de l'entreprise privée qu'il avait conçue.
M. Mizon reçut d'un autre côté un concours efficace. Depuis quelque temps, les honorables fondateurs du St/ndicai français du Haut-Laos avaient formé le projet de créer une entreprise du même genre au Congo, sous le nom de Syndicat françah du Haut'Deniio. Ils avaient, dans ce. but, soumis à la ratification des pouvoirs, un projet de concession de charte : en substance, les pétitionnaires — des commerçants et non des spéculateurs — demandent une ferme à court terme, et s'enjgagent à livrer à l'Etat, au bout de ce temps, les routçs, travaux d'art, etc., construits à leufs frais, les relevés géographiques, etc. Dans quel étejt de prospérité serait le Congo, si l'on avait appliqué ce système, au lieu de laisser depuis tant d'années la plus belle partie de notre colonie fermée au commerce et occupée uniquement par des fonctionnaires! Donc le Syndicat, connaissant la haute valeur de M. Mizon, avait compté sur lui pour diriger son entreprise.
Mis au courant des projets d'exploration vers le Tchad, M. Tliarel, le président du Syndicat, n'hésita pas à faire passeï^ les intérêts du pays avant ceux de sa Société. 11 décida que M. Mizon, au lieu de se diriger immédiatement vers le haut Benito, partirait par le Niger et, après avoir traversé le Baghirmi, •reviendrait par la Sangl^a, explorer autour de cette
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rivière des territoires sur lesquels Iç Syndicat étendrait plus tard son action« Pendant ce temps, le second de Texpédition, ^. Silvestre, reviendrait par Barroua et la route du Nord.
Mizon était d une compétence spéciale en matière de trav^\ix scientifiques. M. Tharelet ses amis Taidèrent à agencer ^^Merveilleusement sa mission au point de vue commercial. 11 ^^t pourvu de collections complètes d'échantillons, chargé ^^ouvrir une sorte de bazar sur les marchés de Kouka, capi- ^^ledu Bornou, ou de Massénya, capitale du Baghirmi, d étudier les besoins, les produits de ces pays.
Sur ces entrefaites (15 août) le texte de la convention anglo-française du 5 août (i) fut publié. Tout le monde a encore présent à l'esprit le texte de cette convention qui réserve à notre action les pays situés au nord d'une ligne allant de Say sur le Niger à Barroua sur le Tchad. En fait, l'Angleterre nous abandonnait le Sahara stérile et réservait à la Royal Niger Company les riches contrées arrosées par le bas Niger et par la Bénoué. Cependant ce traité était un premier pas vers la réalisation de notre plan : il nous donnait la rive nord du Tchad et laissait les autres pays riverains, Bornou, Adamaoua et Baghirmi, hors de cause. Ils seraient feu premier occupant. Peut-être même l'Angletferre nous eûtelle concédé le Bornou — elle a tant d'autres domaines en Afrique! — si nos prétentions eussent pu se justifier parla présence passée ou actuelle d'un seul voyageur français dans ces régions....
La publication du texte de la convention ne changea rien à nos projets. Elle rendait seulement plus urgente et plus nécessaire une reconnaissance vers Barroua.
La grosse affaire maintenant, c'était de trouver un canot prêt à prendre la mer. Mizon télégraphia à nos constructeurs ; tous demandèrent des délais. En désespoir de cause, on allait s'adresser aux chantiers de la Clyde qui s'engageaient à livrer
(4) Voir aux documents annexes. •
A LA CO.NyL'ÈTK DU TCHAD.
sur avis léiégrapliique, lorsque survint etu-ore une Iieiireii.s-= chance et un concours înespéro. La Compagnie Bordes avîi// fait ronstruirc ti Argenteuîl un canot de 8 mètres pour 7e service de ses paquebots de commerce. Klle consentit aie céder au |>rix coûtant de lîi 000 francs; en quelques jours, il fui paré, armé d'un canon-revolver Hotehkiss à l'avant et le 28 août nous procédions aux premiers essais entre Argenleuil et Paris. Cliautré au bois, le seul combustible qu'on puisse trouver sur les rives des lleuves africains, le Reiié CailUé pou-
vait donner de à 8 nœuds. Cle jour-là il y avait abord Mizon, le capitaine Silveslre, son second, les deux lils de M. Tharel et moi. Les badauds qui nous virent passer ne se doutèrent pas des espoirs ambitieux qui reposaient sur cette petite embarcation.
Kn vingt-cinq jours, chose sans précédent, la mission était prête, matériel et personnel, et le 10 septembre, date que Mizon s était lixf^e, elle prenait passage à Bordeaux à bord du paquebot la VUle de Maceio des Chargeurs Réunis.
Dans une lettre remplie d'espoir, datée de Kotonou k 5 septembre, Mi/on me donnait la composition définitive de sa mission :
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l^onis' Mizon ^ lieutenant de vaisseau de 1" classe, en disponibilité ;
faul Silvestre^ capitaine de dragons, breveté d'élat-major en disponibilité ;
MUoud ben Mohammed ben Abd el Salam^ médaillé militaire ;
Ahmed ben Mecham^ des tirailleurs algériens ;
Coché j sergent-fourrier de la flotte ; Poissai, quartier-maître mécanicien:
Tréhot, agent commercial ; Huit hommes de Konakry ; Deux tirailleurs sénégalais ; Deux Haoussa de la milice de Porto-Novo.
En tout, vingt-cinq personnes munies d'un canot h vapeur, le cinq canots en toile, et de deux cent quarante ballots de marchandises.