SITUATION ACTUELLE
Voilà donc la colonie française du Gabon-Congo fondée et dotée en 1882. Qu'en avons-nous tiré depuis lors? Hélas! il faut bien le reconnaître, à peu près rien.
La colonie avait été créée, comme on vient de le voir, p^^ des procédés essentiellement pratiques, rapides, économiques. Mais dès qu'elle fit partie intégrante de notre do-
maine, elle devint ce que sont toutes nos colonies : la proie des fonctionnaires. Le Congo français est àpeu près « occupa ^^'
c'est tout ce qu'on peut en dire. Il a été créé un nombre considérable de postes, d'administrateurs, de sous-administrateurs, d'agents et de sous-agents ; mais depuis huit ans et avec une dizaine de millions, il a été fait moins que dans les cinq années qui ont précédé, avec quelques dizaines de mille francs. Dest navrant de comparer ce que la Royal Niger Company a accompli, en moins de temps, avec soixante-cinq employés blancs, et ce qu'on a obtenu chez nous avec trois cents fonctionnaires (296 chiffre exact actuel).
Un grand silence plane sur la colonie. Les fonctionnaires qui, seuls l'habitent, y vivent en paix et laissent s'accumuler à Paris les appointements qu'ils viennent toucher lors de leurs vacances. Aucune exploration nouvelle sérieuse n'a été faite jusqu en 1888, oùCrampel partit chez les Pahouins, surmontant toutes les entraves. Aucun progrès important dans la mise en valeur du pays.
C'est là le point grave, la regrettable erreur qui a été commise. Les territoires du Congo français où l'ivoire abonde, le haut Ogooué notamment, sont fermés an corn- ^rce par mesure administrative . Et cela depuis des années. Les chefs de poste font bien un peu de trafic officiel ; mais 'e commerce libre ne peut pénétrer.
Qui, chez nous, soupçonne ces choses? Et dire qu'il existe, sur le Congo, des maisons de commerce françaises qui vont fort courageusement lutter dans TÉlat indépendant, contre leurs puissants concurrents étrangers et contre l'État luiïnème, qui s'est fait commerçant soit directement, soit par l'entremise de compagnies belges officieuses. Or, chez nous, ces négociants français ne peuvent pénétrer. A quoi servirait dès lors la colonie si un tel état de choses devait se prolonger? Partager entre des fonctionnaires un budget annuel de * 200 000 francs ne me paraît pas être le dernier mot de la ^^Jonisation.
On a poursuivi depuis quelques années, au Congo, deux ^'^imères : d'abord la canalisation du Kouilou et le chemin
(le fer; puis la grande Compagnie à monopole. Ce dernier plan n'avait que Tapparence du bon sens. Comment une compagnie au capital de deux millions eut-elle pu réaliser ce que le gouverneur n'a pu obtenir en huit ans avec dix millions? S'il se fût agi d'une compagnie purement commerciale, deux millions pouvaient être suffisants; mais on promettait d étudier les autres chimères, de mettre en exploitation le Congo* français tout entier. Or, qui pouvait sérieusement croire ain barrage du Kouilou? C'était une entreprise gigantesque cyclopéenne :on devait barrer le fleuve en jetant desrocher=rdans son lit et faire ainsi hausser tout le niveau du bassin supérieur. Les travaux de M. l'ingénieur Jacob, conservé dans les cartons de l'administration des colonies, établissent le caractère chimérique d'une telle entreprise. Aussi, lorsqu la grande compagnie projetée s'efforça d'émettre des actions ne put-elle réunir que deux cent mille francs, sur deux ml lions.
Depuis cet échec, diverses personnes ou groupes oi demandé des concessions au Congo. Je puis citer le syndic
français du Haut-Benito, formé non par des spéculateu w, mais par de véritables commerçants, et qui a l'avantage mde pouvoir compter sur le concours actif de M. Mizon, l'un A-^s conquérants pacifiques du Congo. Ce syndicat déposa a»e demande de fermage visant certains territoires explorés ca 1888 par Paul Crampel. 11 ne demandait qu'un privilège de quinze ans et s'engageait à remettre à l'État, au bout de ce temps, toys les travaux accomplis.
Il y avait une décision à prendre : le ministre nomma une commission; la commission partit en vacances le lendemain de sa constitution, puis on joignit la question à l'étude générale des chartes. Il y a de cela un an et les promoteurs de l'entreprise attendent toujours.
J'ai cité cet exemple parce que le passé et la compositioï^ de ce syndicat empêchent qu'on puisse le soupçonner i® chercher la réclame. Il existe probablement nombre d'autres
demandes intéressantes. S'il leur eût été donné suite, le Congo français ne serait pas aujourd'hui où il en est. Le commerce, les essais d'agriculture, l'auraient peuplé, mis en valeur, tandis que, je le répète, il n'y a presque rien de fait. Assurément, les concessions quelles qu'elles soient ne peuvent être accordées sans précautions, sans garanties; elles ne doivent pas engager trop longuement l'avenir. Mais lorsque nos compatriotes proposent d'aller enfouir leurs capitaux dans des territoires improductifs, pour les mettre en valeur, pourquoi écarter et décourager les bonnes volontés?
C'est à l'opinion publique — notre souveraine — de se prononcer hautement et de dire si les colonies sont faites pour les fonctionnaires ou pour l'expansion de l'activité de nos nationaux.
Nous n'avons pas seulement perdu huit années et dépensé dix millions au Congo : nous avions affaire aux populations les plus malléables qu'il soit possible d'imaginer. C'est même ce qui a rendu la « conquête pacifique » relativement facile. Batékés, Mpongoués, Bakalés, Okandas, Adoumas, Ossyébas, Pahouins, etc., ces nombreuses tribus sont divisées en une infinité de villages sans aucun lien entre eux, incapables par Conséquent d'une action commune. Partout le blanc était considéré comme un être supérieur, en quelque sorte providentiel; partout il recevait un accueil empressé.
Hélas ! tous les blancs qui sont venus depuis la conquête ^e ressemblent pas aux premiers explorateurs. Si pénible ÏUe cela puisse être, j'ai le devoir de constater que les agents *tiférieurs du Congo français — comme d'ailleurs ceux de l'État indépendant — sont parfois fort mal recrutés. Trop aisément ils deviennent de petits tyranneaux; ils n'ont pas, ^^ qui est la première condition du prestige : l'équité. De plus, en fermant les rivières au négoce, on a tari les sources 'bernes de l'existence chez la plupart de ces peuplades, qui ^'* raient uniquement de trafic. Il en résulte une misère pro- '^iïde ; un grand mécontentement règne actuellement dans
toute la colonie ; les indigènes font le vide autour de nos postes; des coups de feu ont été tirés dans ces régions jadis si paisibles...
Qu on ne se méprenne point sur ma pensée : le fractionnement des tribus et des villages subsiste et nous n'avons pas à redouter un soulèvement. Mais pourquoi persévérer dans une politique si peu équitable, alors qu'elle est d'autre part coûteuse pour nous. Le remède bien facile est là encore, le développement du commerce et des exploitations sur tout territoire. La seule reprise du trafic ramènera le calme dans» les villages ; le nombre des postes — par conséquent la dé pense — pourra être diminué, en même temps que 1 revenus de la colonie augmenteront dans de fortes propo tions (1).
Suivant la vieille méthode logique, j'ai dit le passé de Ha colonie, son présent et ce que devrait être son avenir. 11 importe de faire connaître les ressources qu'elle présente dL^s maintenant et celles qui pourront être exploitées da-:Mis le futur.
La colonie exporte l'ivoire, le caoutchouc, l'huile et h^ noix de palme, les arachides, l'ébène. Les deux premi^^rs produits s'épuiseront assez rapidement; Fivoire par la disparition des éléphants et l'exploitation des stocks, le caoutchouc pur la destruction des lianes. Cependant les stocks d'ivoire sont encore assez considérables, notamment dans 1^ haut Ogooué et dans la région des Pahouins, où M. Cramp^^ en a relevé, village par village, des quantités représentant une valeur approximative de 1 500 000 francs.
On peut prévoir, dans l'avenir, l'exploitation de la no^^
(I) J'ai le devoir de constater ici que dans ces derniers mois, M. de Brazza pou"*"**^ avoir fait de sérieux efforts pour améliorer la situation, à tous les points de "^^ **^' 11 a repris, avec M. Fourneau, avec M. Ponel, la série des explorations. II a apï*^ au Congo des représentants des chambres de commerce françaises. Si le comii"*^^^^ pénètre et si Ton accorde des concessions d'exploitations, on verra les ct^^^*^* changer rapidement et la situation s'améliorer.
de kola, si recherchée au Sénégal, du copal, du chanvre, du
maïs — qui donne deux récoltes, par an dans les rivières
et quatre sur les hauts plateaux — du tabac, du manioc,
des bananes, des ignames, de la cire, du ricin, de l'oranger,
sans compter les autres bois de toutes sortes. Les essais de
culture du café, du coton, de la canne à sucre, du cacao, du
riz, tentés surtout par les missionnaires de Libreville, qui
a-ccomplissent là-bas une œuvre admirable, ont permis de
concevoir de grands espoirs.
La constitution minéralogique de la colonie est à peine connue; toutefois l'abondance des produits métallurgiques iiztdigënes prouve qu'on découvrira des gisements dans le sous-sol; mais, je le répète, les renseignements sur ce point 5=^ont rudimentaires.
Le pays a deux aspects principaux : la brousse, qui a été souvent décrite et la foret, généralement marécageuse. Tout le nord de la colonie est couvert par le prolongement de cette « grande sylve » qui barre l'Afrique centrale et dont Stanley a donné de si émouvantes descriptions. La foret est semée de villages qui ne possèdent guère, en fait d'animaux domestiques, que des cabris et des poules; elle est parcourue P^r les nains Bayagas, qui vivent presque uniquement de ^J^asse, ce qui prouve que les fourrés sont encore peuplés.