LE SIÈGE DE MÉDINE
a Le commandant du poste, en 1857, était un mulâtre c/^ Saint-Louis, Paul HoUe; c'était un homme déjà connu a*-*^ \\> Sénégal par son énergie et par son intelligence, qui, à so.^^ patriotisme éprouvé, joignait même une certaine passiot:^' y^ religieuse très sincère, capable de s'exalter encore dans la-^ lutte contre les musulmans. ^^^
a La garnison se composait de sept Européens, vingt-deux ^
soldats noirs et une trentaine de laptots ou marins de Saint- ;:
Louis. C'était peu, mais on verra que le courage et le dévouement peuvent suppléer au nombre.
« Le village était défendu par près de deux mille Khasson- ^ kés de Sambala, mais il était encombré par une foule de ^
vieillards, de femmes et d'enfants, six mille environ, qui ^^ avaient fui de tous les points du Khasso à la menace de ^^' l'invasion, pour se réfugier sous les murs du poste.
« Les troupes qui venaient d'envahir ce pays composaient la uB ja plus grande et la meilleure partie de l'armée d'Al-Hadji. Elles ^s* ss étaient au nombre d environ quinze mille combattants; mais^^ is ceux-ci étaient suivis d'une si grande quantité de femmes eW ^^el d'esclaves non armés, qu'à voir cette foule le long des étroit^^ its sentiers du pays, elle semblait innombrable.
« Paul Holle s'attendait depuis longtemps à une attaque f>^e; les préparatifs de défense les plus sérieux avaient été faits ; LC . le
(1) I^s Français au Siyer, 1 vol. avec 28 gravures et une carte. 8 Ar. 50, Hachetf..#^-^»ette, éditeur.
îort avait été relié au village par un mur en terre assez solide, renforcé d'une palissade, derrière lequel on avait construit des hangars pour abriter la foule désarmée venue du dehors. «Pendant qu'à Médine on prenait les dernières dispositions, le prophète, à Sabouciré, faisait construire des échelles de bambou, y accumulait les munitions pour ses troupes et continuait ses prédications enthousiastes. Il se défendait, il est v'fai^ de pousser son armée au combat, mais lui promettait en termes obscurs que les canons ne partiraient pas contre eux, s'il plaisait à Dieu (Ché AUaho). Lui-même ne donnait plus ^ucun ordre ; c'étaient ses lieutenants qui préparaient Tat- ^que. Il ne voulut même pas y assister! il resta à Sabouciré. « Les assaillants étaient partagés en trois colonnes de force t^ï^ès inégale. La plus nombreuse, où se trouvaient aussi les Pltis braves et les plus décidés, devait attaquer le fort, la ^^conde donner l'assaut au village et la troisième, composée ^Q grande partie des Khassonkés de Kartoum, faire une diversion sur la face ouest du poste.
« L'assaut était décidé pour le 20 avril 1857. La veille, une *^mme échappée de Sabouciré vint en avertir le commanditât; la nuit, la marche de Tennemi fut signalée; au point du Jour il parut.
<< Le village fut attaqué le premier; mais au moment où Paul HoUe dirigeait de ce côté son artillerie, il vit arriver sur le 'ort la colonne principale, celle du centre. Elle avançait en ^Qe masse profonde et silencieuse, tête baissée comme des hommes bien décidés à ne pas reculer. En tête, un guerrier '^a.rchaitavec l'étendard du prophète ; derrière étaient portées ^^s échelles pour l'escalade.
« Paul HoUe avait donné ordre de ne tirer que sur un ordre ^^ lui ; il laissa l'ennemi s'avancer à bonne portée, puis, à ^^^:ti commandement, les canons et les fusils du fort partirent ia fois. L'effet sur cette masse compacte fut si sanglant que ^^ assaillants hésitèrent un instant; malgré la prédiction du ^^^phète, les canons partaient: mais l'hésitation ne fut pas
longue, et, entraînés par la voix des chefs, les soldats, pousant des cris, s'excitant eux-mêmes au bruit du comb^ reprirent plus rapidement leur marche en avant, malgré feu toujours meurtrier qui partait des créneaux.
« Cette fois, Télanest si vif qu'ils arrivent en quelques mir^ tes au pied du mur, se répandent le long de lenceinte, plac^ leurs échelles et montent à Tassant; un moment même le étendard paraît sur le rempart. Les assiégés redoublent d^< forts et une lutte corps à corps s'établit contre les assaillao les plus proches : aux créneaux, derrière chaque soldat qh fait feu, deux hommes chargent les fusils dont il fait usage*
« Pendant ce temps une troisième attaque se dessine { Touest. Ce sont les Khassonkés de Kartoum qui viennent ei aide à la colonne principale.
« Enfin le porte-drapeau est tué, les échelles renversées e Tennemi recule lentement en subissant encore de grande pertes; il va se placer derrière les abris naturels qu'il pei trouvera petite distance. Sambala avait résisté de son mieu et avait rejeté l'ennemi loin du tata. Le feu ne cessa pas poi cela; pendant cinq heures, le combat continua de loin, pu peu à peu les Toucouleurs se retirèrent.
« Les morts qu'ils laissaient sur le terrain, autour de Ter ceinte, témoignaient de leur opiniâtreté, et de l'ardeur de 1 lutte; mais ils n'étaient pas habitués aux revers, et celuin ébranla leur confiance dans le prophète.
« Ils semblèrent abandonner la partie et revinrent tout di courages à Sabouciré. Ils y trouvèrent Al-Hadji Oumar ferm et confiant dans le succès. La lutte engagée maintenant, bie que sans son aveu, il pouvait agir franchement et diriger lu même ses soldats. Il les gourmandait, attribuait l'insuccès leur manque de foi et à leur impatience, et enfin réussit p< à peu à relever leur courage et à leur rendre leur confiance ( eux-mêmes.
(( — Vous avez voulu vous battre malgré moi, leur disaitvous voilà vaincus : Dieu vous punit et vous êtes désespéi
en rapportaient chacun une calebasse remplie d'eau. C et une manœuvre fatigante et très dangereuse, que les pi braves seuls osaient exécuter ; mais dès le lendemain, Te barcation du poste était armée : elle était couverte et blini^^é de peaux de bœuf que les balles ennemies étaient impuissan ^e à traverser.
« Sous un feu violent, Paul HoUe la mit à flot ; le serç^û/ Desplat et une quinzaine de laptots la montèrent et lui fii^cfî/ prendre le large. Nos hommes, arrivés en vue de l'autre versant de rUot, firent feu sur Tennemi qui se trouva ainsi entre les feux croisés du poste et de Tembarcation. Incapables d^ résister, les Toucouleurs finirent par se jeter à Teau, no^^ sans laisser sur la rive nombre de morts. L'îlot de sable fu^ repris et, détail hideux, pendant plusieurs jours il fut entouré^ de nombreux caïmans que Todeur du sang répandu y attirait.
« Le blocus, tous les jours plus resserré, n'en continuait pas moins. Les souffrances des assiégés augmentaient. Le grand nombre de réfugiés, bouches inutiles, avait rapidement consommé des approvisionnements qui, le premier jour, semblaient considérables. Vers la fin de juin, il y avait encore un peu de mil, quelques arachides et même un peu de biscuit. Mais ce qui manquait absolument et dont on sentait vivement la privation sous ce soleil brûlant, c'était le feu. 11 en fallait pour la cuisson des aliments et depuis longtemps on n'avait plus rien de combustible dans le village. On en était réduibi à manger un mélange grossièrement pilé de mil et d'ara — chides.
(( Paul HoUe donnait à tous l'exemple de l'abnégation. Sa foi religieuse, exaltée par la lutte qu'il soutenait contre le prophète, lui donnait une opiniâtreté d'apôtre, car, dans ces combats journaliers avec une race pillarde et dévastatrice, il aimait à retrouver l'antique combat de la croix de Jésus contre le croissant de Mahomet. Au-dessus du drapeau français, il mettait des inscriptions de ce genre : Pour Dieu et la France ! Jésus ! Marie !
fleuve pour se dégager et remonter vers Médine: mais, au bout de quelques milles, il s'était échoué contre les roches de Tambokané où il avait été réduit à Timmobilité. Les Toucouleurs, qui le surveillaient de la rive, Tavaient cru perda et à peu près sans défense.
« Ils avaient formé une forte colonne sur chaque rive, &i avaient marché résolument à travers le lit du fleuve, '^ lassaut du sakhar. Mais l'équipage veillait; il laissa les assaiJ^ lants s approcher jusqu'à bonne distance dans le fleuve, a point où le gros de leur colonne était embarrassé, en dé^ sordre, au milieu des roches glissantes, gêné encore par \e^ courant rapide de Teau. Alors les Français avaient ouvert un feu meurtrier sur leurs ennemis; ceux-ci, forcés à la retraite, n avaient pu regagner les rives qu'après avoir laissé dans le fleuve, au courant qui les entraînait, de nombreuses victimes, morts ou blessés.
(( Malgré ce succès partiel, llimpuissance où Ton était de secourir Médine était manifeste ; tous les eflbrts avaient échoué. Ces tristes nouvelles parvenaient jusqu'aux assiégés amplifiées par les récits des Toucouleurs, jetant la terreur et le désespoir dans Tûme des Khassonkés. Paul HoUe essayait* de les réconforter, se montrait toujours impassible et démentait ces récits qu'il ne savait que trop véridiques. Sa résis-, lance à lennemi n'en devenait que plus vive et même agress sive ; tant il voulait montrer que les événements extérieucsr ne pouvaient abattre son courage.
<( Les Toucouleurs, étonnés et inquiets de cette invincib^i opiniâtreté, commençaient eux-mêmes à désespérer de/i venir jamais à bout. Mais le prophète était plus tenace; i/ leur montrait que ces apparences de vigueur et de force dont les Français étaient plus prodigues que jamais, étaient destinées à cacher à tous les yeux Tafl'aiblissement de la garnison et le découragement qui gagnait les Khassonkés. Croyant peut-être lui-même les assiégés plus affaiblis qu'ils n'étaient en réalité, il disposa tout pour une attaque de nuit. Les
hommes les plus braves étaient désignés, et Ton se disposait à partir, lorsqu'une émeute se produisit contre les exigences dWl-Hadji : celui-ci voulait leur faire porter les pioches et les outils nécessaires pour démolir le tata du vil- /age que Ton devait attaquer le premier. Furieux de cette rébellion que peut-être il n'avait pas prévue, le prophète se précipita lui-même en avant, se chargea les épaules des avitils dont ne voulaient pas ses soldats, et partit en poussant ^on cri de guerre.
« — La illah illahlah ! Mahmadou raçoul Allah ! « Les guerriers le suivirent, honteux de leur mouvement clcî révolte, l'empêchèrent d'aller plus loin et se portèrent ^vec plus d'ardeur vers le point désigné pour l'attaque.
« Mais les assiégés veillaient ; les Toucouleurs ne purent l^s surprendre. Malgré le feu qui s'ouvrit contre eux, ceux-ci Parvinrent jusqu'au tata et, tout en combattant, commencèrent à le battre h coups de pioche. En peu de temps une petite brèche était faite, et déjà les assaillants y pénétraient, lorsque heureusement un secours arriva du fort. l«es Toucouleurs furent encore une fois refoulés après un combat très vif, et aussitôt la garnison, avec des palissades et des toitures de cases, se mit en devoir de réparer la brèche.
c< Mais c'était le dernier effort des assiégés. Ils venaient de
'^'"ûler leurs dernières cartouches et n'auraient pu résister à
"n autre assaut. Il fallait le prévoir pourtant; Paul HoUe
ï^ 'vivait plus d'autre ressource que de s'ensevelir sous les
ruines du fort. Les rôles, pour cette lutte suprême, furent
distribués et acceptés avec tout le calme qui convenait à
des soldats. Le commandant devait sauter avec le bâtiment
d'habitation, et le sergent Desplat avec la poudrière, dès
que l'ennemi pénétrerait dans le fort.
« C'était au commencement du mois de juillet; les assiégeants étaient maintenant embusqués à portée de la voix, des dialogues s'engageaient d'un parti à l'autre.
o — Oh ! Sambala! toi le lîls d'Awa Damba, tu es le ca] des blancs !
« A quoi le roi faisait répondre :
« — Je méprise Oumar le voleur. Je méprise Mahomet sa religion. Dites à votre prophète que maintenant je 1>. du vin et de leau-de-vie, et que j'en boirai toujours.
« Pendant que Médine arrivait ainsi aux limites extrêmes la résistance, le secours si nécessaire approchait. Deux avisa étaient armés à Saint-Louis et se tenaient prêts à partir dèï^ * que la crue des eaux le permettrait. Cette année-là, elle ^ commença heureusement plus tôt que d'habitude; le 2 juillet le colonel Faidherbe put s'embarquer-
« La navigation était difficile; le prophète avait même ajouté de nouveaux obstacles à ceux que la baisse des eaux laissait encore subsister. Par ses ordres, la population riveraine du Fouta avait jeté en un point du fleuve, près de Matam, une énorme quantité de pierres qui avaient formé un barrage avec d'étroites coupures à travers lesquelles l'eau s'écoulait. La flottille n'y fut pas arrêtée, la première crue ayant emporté tout un côté de ce barrage et pratiqué un passage suffisant pour nos bateaux. Les traces de ce travail existent encore sur la rive droite du Sénégal; les pilotes les montrent aux voyageurs et manquent rarement, à cette occasion, de citer quelque trait mémorable, plus ou moins déformé par la légende du borom Faidherba qui est resté si populaire parmi eux.
« En remontant le Sénégal, le gouverneur apprenait des nouvelles de moins en moins rassurantes. Une importante colonne de Toucouleurs traversait le Bondou pour aller renforcer Al-Uadji; le Guet Ndar^ crevé et à demi submergé, ne résistait aux incessantes attaques de l'ennemi que par des prodiges d'énergie et d'activité, et l'on ne savait absolument rien sur le sort de la ville assiégée. La marche était lente, malgré les plus grands efforts; le 18 juillet, enfin la flottille .arrivait en vue des Kippes, à cinq kilomètres en aval de Médine.
(ruil millier de défenseurs armés de fusils. EnGn, le gouverneur, ne pouvant contenir son impatience, se lance au pas de course sur les positions ennemies.
« Les Tou(*ouleurs montrèrent jusqu'au dernier moment une audace incroyable : poursuivis, cernés, ils ne faisaient pas un pas plus vite que laulre et se faisaient tuer plutôt 1 que de fuir, tant était grande leur exaspération de voir leur \ échapper une proie qu'ils tenaient déjà si bien. i
« Les défenseurs avaient enfin donné signe de vie; Paul j Ilolle en tète, ils étaient sortis en poussant des cris d'allé- ? gresse et s étaient jetés dans les bras de leurs libérateurs» Toutes les souffrances étaient donc finies, et tant d'efforts n'avaient pas été stériles !
« Mais quel spectacle navrant pour les nouveaux venus !
« Les environs du poste offraient l'aspect d'un charnier ; aucun ossement n avait été enlevé depuis le commencement du siège, la putréfaction s'y faisait sentir encore. A Tintérieur du village, le tableau était encore plus désolant. Toute une foule affamée, en guenilles : des enfants, des vieillards surtout pouvant à peine se traîner, entassés, grouillant au milieu des immondices et n'ayant même pas la force de remercier ceux qui venaient les délivrer. Certes le secours était arrivé bien juste à temps.
« Pendant que le combat se produisait au dehors et que les Toucouleurs vaincus i^eprenaient en désordre le chemin de Sabouciré, Sambala, qui voulait prendre sur Al-Hadji Oumar sa revanche de tant d'insultes, vint demander au commandant du poste cetle poudre tant promise, puisque enfin le jour du combat était venu.
« — Je n en ai pas, répondit Paul llolle.
« — Et ces magasins tout remplis?
« — Il n'y a que des caisses vides.
« — Mais pourquoi me disais-tu...? Ah! Je comprends maintenant ! Vous autres blancs vous pensez à tout.
« Quelques jours après, le gouverneur poursuivait Al-Hadji
Oumar sur la roule de Sabouciré, lui infligeait une nouvelle défaite après un brillant combat, et en délivrait complètement le Khasso. Le prophète fuyait donc devant nos troupes, mais il ne voulait pas s'avouer définitivement vaincu par les infidèles : il allait chercher des vivres, disait-il, et promettait de revenir.
« Une pierre a été posée à la place môme où se livra le rombat acharné du premier jour du siège. Elle porte inscrits les noms des défenseurs de Médine. »