DE BORDEAUX A BRAZZAVILLE
par surcroît la mission de rétablir le calme dans la région du Haut-Oubanghi, fort troublée depuis la mort de Musy. Il y avait là, dès le début, à prendre des mesures de répression et de rigueur qui devaient répugner à ses tendances. Mais, sans doute, il aura sacrifié ses goûts et son propre intérêt à l'avenir de la colonie.
La caravane quitta la côte le 10 juillet : Crampel, qui marchait le dernier, arrivait le 15 août à Brazzaville, sur le Pool.
Durant cette longue et pénible marche à pied, qui éprouva beaucoup les voyageurs, se produisit un petit incident que j'ai connu non par Crampel, mais par un des témoins oculaires et qui témoigne de la persistance des bonnes dispositions d'Ischekkad. L'engagement de trois nouveaux Européens au Sénégal avait diminué le nombre des couchettes : le Targui devait reposer sur de simples couvertures, à terre. L'un des blancs qui, depuis, ont reculé devant TOubanghi, s'efforçait d'exciter son mécontentement et sa colère.
<( Comment toi, disait-il, un Targui, on te fait coucher par terre, tandis qu'on donne un lit à cette petite guenon (1)! »
Et Ischekkad répondit : « Crampel est mon chef : je couche à terre, parce qu'il m'a dit de coucher à terre et je coucherais la tête en bas, s'il me disait de coucher la tête en bas. »
Le pauvre Targui fut d'ailleurs fort éprouvé par cette longue étape : les Touareg, toujours à cheval ou à méhari, ne sont pas bons marcheurs.
Voici, à partir de moment, les passages que je puis publier des lettres qui m'ont été adressées par Paul Crampel.
<( Station de Brazzaville, 10 août.
« Je viens d'arriver sur le Congo; comme j'étais le dernier de la caravane, j'ai poussé tout le monde. Mon matériel
(1) Niariiizhe.
est rendu intact. Malgré l'état d'hostilités ouvertes de la région de l'Oubanghi, et bien que la dernière reconnaissance de la Sangha m'offre une route possible vers le Nord, je n'hésite pas à maintenir mon premier projet, estimant qu'il y a intérêt supérieur à pacifier le Haut-Oubanghi, résultat que, seul, je suis en état d'obtenir en ce moment.
« Je m'étais résigné à passer par la voie de terre Loango- Brazzaville, sur la promesse formelle que le « matériel flottant » du Congo français serait mis à ma disposition h Brazzaville. Or, en arrivant à cette station, je trouve un des vapeurs français en réparation, un second hors de service qu'on est en train de remonter sur le chantier et qui ne pourra être lancé que dans un mois au plus tôt. Les autres sont, paralt-il, à la disposition d'un inspecteur des postes et stations, — cela par suite d'ordres donnés par M. de Brazza, antérieurement à ceux qui me concernent.
« Voici deux autres nouvelles fâcheuses, quoique de moindre importance :
« l"" L'agent de l'administration du Gabon-Congo détaché à ma mission, témoigne une peur insurmontable d'un retour effectué seul avec une escorte indigène sur Bangui après la reconnaissance de 200 ou 300 kilomètres que je devais lui faire faire dans l'inconnu. Forcé de l'abandonner ici, je vais, de concert avec l'administrateur de Brazzaville, tâcher de le remplacer par un agent plus sûr.
« 2* Un autre de mes •chefs d'escorte très fatigué de la marche à pied de Loango & Brazzaville, assez souffrant, redoutant surtout l'Oubanghi, vient de me donner sa démission que j'accepte, car je ne puis emmener que des hommes à volonté très décidée.
« Ces pertes de temps et d'argent qui me contrarient, ne me découragent nullement. Le vapeur Oubanghi sera, je pense, réparé sous peu. Grâce à M. Gaillard, administrateur par intérim de Brazzaville, je vais pouvoir me procurer des pirogues, et, me servant du vapeur comme remorqueur, je