CHAPITRE VI
De la fraternité, autre conséquence de la liberté,
La fraternité est une conséquence de la liberté tout aussi directe que l'égalité elle-même.
L'homme se sent libre, et il sait qu'à ce titre les autres hommes sont ses égaux, doués comme lui de ce divin privilège. Il n'est pas nécessaire que la réflexion vienne le lui apprendre. Le moindre rapport avec ses semblables lui découvre le mystère admirable de leur nature, qui est aussi la sienne. 11 ne s'y est jamais trompé, il ne s'y trompera jamais; les pensées même les plus simples qu'il échange avec un autre homme lui révèlent instinctivement un être de sa famille et de sa race. Il aurait beau faire.
il ne pourrait d'aucune manière établir ces relations avec les autres êtres. Il peut, jusqu'à certain point, les aimer et être aimé d'eux; il n'y verra jamais un égal, un semblable, un frère, parce qu'il n'y verra point ce caractère du libre arbitre et de la raison, qui imprime à l'homme le sceau divin de sa nature.
Ainsi, le respect et l'admiration de la liberté qu'on sent en soi, et qu'on attribue aux autres, telle est l'origine profonde et la cause indestructible de la bienveillance que les hommes sentent les uns pour les autres, et qui est un des liens les plus puissants de la société. Le système de philosophie qui a prétendu que l'état naturel des hommes entre eux est un état de guerre, serait le plus triste des systèmes, s'il n'en était le plus faux. L'homme, par sa nature, est un être sociable, comme l'a si bien vu Aristote, c'est-à-dire un être bienveillant. Il n'est pas même besoin, pour que les membres de la cité reconnaissent des frères dans leurs
concitoyens, de les y pousser par cette fiction que Platon permet à ses magistrats ^ ; c'est nn sentiment spontané, inhérent au cœur de l'homme, issu du sein même de la famille, et qui ne s'éteint parfois, et pour quelques moments, que sous le coup des besoins les plus impérieux et des nécessités les plus urgentes. Sans doute la philosophie, la religion, peuvent revendiquer une belle part dans le développement et les applications de ce noble senti-=ment de la fraternité ; mais ni l'une ni l'autre ne l'ont créé. C'est Dieu qui l'a mis en nous avec tant d'autres facultés non moins admirables et non moins fécondes. Il a voulu que nous aimions nos semblables, afin que nous puissions vivre avec eux; et ]a fraternité s'est étendue, approfondie, constituée, avec les progrès de la civilisation, comme la liberté et l'égalité ellesmêmes, Ce n'est pas en un jour que les sociétés
1 Platon, liépiihl/qin;. liv. III, pane 1S6, ti-ailuct. de M. V. Coijsin.
sont devenues libres comme elles le sont aujourd'hui, ni que l'égalité des citoyens a été garantie efficacement par des lois équitables. La fraternité, liée de si près à la liberté, à l'égalité, a suivi les mêmes phases; et, parmi nous, elle a éclaté précisément le même jour et par les mêmes causes. Dans l'hi.stoire des hommes, ce sentiment a passé de la famille à la cité; de lu cité, à un ])euplo; et d'un peuple, il passera à l'humanité entière; pacifiant d'abord les relations des membres d'une même famille, puis ensuite celles des citoyens d'un grand État, et enfin celles des nations sur la surface de la terre.
La liberté, concentrée dans l'uidividu, le constitue essentiellement, et ne sort pas de .sa conscience; l'ég'alité n'établit entre lui et ses .■semblables que des rappurts de stricte justice; la fraternité achève et complète le rôle de toutes deux, et réjiand dans la société l'attrait toutpuissant de l'amour. La liberté forme la nature
de riiomiiie ; l'égalité représente sa raison, austère et précise comme la justice elle-même; la fraternité , plus douce, mais tout aussi nécessaire et tout aussi vieille, répond davantage au cœur de l'homme et à sa sensibilité. Chose remarquable! Dans cette devise qu'a inaugurée la société française, et dont l'auteur est oubhé, dès aujourd'hui, après un demi-siècle à peine, la science et la psychologie la plus profonde retrouvent les éléments essentiels de la nature humaine et de la société. L'analyse la plus délicate et la plus exacte n'eut pu faire mieux que l'instinct national et la politique. De ces trois termes, qui s'impliquent et s'enchaînent, il n'en est pas un qui soit à retrancher. Ils sont tous à la place qui leur est propre; l'ordre où ils se suivent est l'ordre immuable que la philosophie leur eiit donné. Avant de constituer la société, il faut bien que l'individu existe avec le caractère sans lequel il n'est pas, puisque la société n'est que la collection des in-
(lividus ; après l'individu, la société, qui a ses nécessités aussi, s'appuie sur deux bases, sans lesquelles elle ne peut subsister : la justice, qui en fait la paix et la force; la charité, qui en fait le charme et la durée.
Il faut être équitable même quand on admire, et je ne voudrais pas adresser au législateur qui décréta le premier cette formule féconde des louanges imméritées. Mais j'avoue que, si la science ne l'a pas instruit, son cœur, battant à l'unisson du cœur d'un grand peuple, l'a mieux inspiré que la science sans doute n'eût pu le faire. Ce n'est point la science qui a proclamé la Déclaration des Droits de l'homme, qu'elle approuve et justifie; ce n'est point elle non plus qui a conçu cette noble devise, qui est comme le drapeau moral de la nation. Si ce drapeau, ainsi qu'on l'a dit, doit faire le tour du monde, c'est que le peuple qui l'arbore prononça le premier ces trois mots,
qui résument l'humanité même, et qui expri-
ment les sources intarissables et saintes de tous ses progTès.
En lisant au front de la nation française cette immortelle inscription, je me sens saisi d'une sympathie et d'un respect involontaires; et je me dis que la société qu'animent de telles pensées doit être digne de l'amour et de l'admiration de ses fils et de tous les hommes. Je ne sais point encore jusqu'où elle a porté la pratique intelligente et sincère de la liberté, de l'égalité, de la fraternité; mais comme nécessairement il faut penser avant d'agir, j'attends beaucoup d'un peuple qui parle un si noble langage. Les nations ne sont pas comme les sophistes, qui se contentent de vains mots; celle qui a conçu ces grandes idées a dii s'en inspirer dans ses institutions, en même temps qu'elle les a gravées sur les pierres de ses monuments.