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sent que la France soit définitivement sauvée; mais, si pour elle il est encore, comme j'en ai le ferme espoir, un moyen de salut, il ne se trouve que dans la voie oi^i elle est entrée depuis 1789, et où elle doit s'avancer avec une mâle résolution. Si elle rebroussait chemin, et si par impossible elle tentait, comme on l'y pousse, de remonter le cours des âges, c'est à la mort qu'elle aboutirait.
Mais ces grandes scissions ne s'accomplissent jamais en une fois. Des mœurs séculaires laissent des traces ineffaçables. Quelque décidée que fut la France à rompre avec la monarchie, elle y est revenue à quatre reprises différentes depuis la Révolution, qui a creusé l'infranchissable hiatus : deux fois sous forme de dictature, une fois sous la forme de la légitimité, et une autre fois sous la forme de la royauté révolutionnaire. Ces oscillations, dont l'histoire retracera toutes les péripéties plus ou moins intéressantes, n'ont pas été heureuses ; aucune de ces
tentatives de conciliation n'a réussi. Les deux dictatures inaugurées par des coups d'État et des crimes ont causé au pays des souffrances qui, venues du dehors, ont dépassé en intensité, si ce n'est en durée, les souffrances que nous avaient infligées nos discordes civiles. La monarchie légitime, après quinze ans de règne, s'est suicidée par les Ordonnances de Juillet, faisant manquer à la France la seule occasion qu'elle pût avoir de rattacher le présent au passé. Enfin, la royauté révolutionnaire a succombé à un suicide d'un autre genre, s"appliquant, pendant dix-huit ans de suite, avec la persévérance la moins loyale, à fausser, par un système de politique personnelle, l'esprit d'institutions qui exigent avant tout la plus complète honnêteté, si l'on veut qu'elles n'échouent pas misérablement.
Après ces vains essais, que peut donc faire le pays, si ce n'est se diriger lui-même ? Déçu, trompé, trahi, par ceux à qui il s'était
confié, il lui reste à montrer plus de sag'esse que n'en eurent les monarques et les partis qui l'ont conduit aux abîmes. Le spectacle que nous avons aujourd'hui sous les yeux , quelque confus qu'il soit , n'est pas fait pour nous décourag-er. Pour peu qu'on ait de sagacité et de patience, ce spectacle a quelque cliose qui rassure et qui console. L'agitation, qui pourrait à la longue menacer la paix publique, n'existe qu'au sein du parlement; jusqu'à présent, elle ne gagne pas le pays, qui sait rester calme et maître de soi en face des provocations les plus outrageantes. On doit le louer hautement d'une longanimité à laquelle il n'avait point habitué le monde ni ses adversaires. Elle est de bon augure. Il faut qu'il contraigne les agitateurs à se lasser plus tôt que lui. Paticns quia xternus peut être aussi, dans certains cas, la devise des nations. La Monarchie est déjà vaincue; la Képublique n'a pas encore ouverlcnu'ut triomphé; mais elle
existe en ffiit depuis trois ans; et la nation, forte de sa souveraineté, n'a pas à s'émouvoir Ijeaucoup de manœuvres encore plus impuissantes peut-être que dang-ereuses.
Un des traits spéciaux et les plr.s bizarres de notre situation, c'est qu'à cette heure , par une complète subversion de rôles, c'est le parti conservateur, ou prétendu tel, qui cause le désordre dans le pays. La République maintient depuis longtemps la plus parfaite tranquillité; et après les épreuves qu'elle a surmontées si victorieusement, elle a droit de se flatter que toutes celles qu'elle rencontrerait encore n'ont rien qui puisse sérieusement alarmer notre raison et notre patriotisme. Cependant voilà le moment que le parti conservateur choisit pour tenter la destruction de la République; et comme il est hors d'état de faire prévaloir la Monarchie, il a recours à une dictature sans motif, destinée probablement à réussir moins encore, dans les mains à qui on la remet, qu'elle n'a réussi dans
celles qui à deux reprises l'ont si mallieureusement exercée. Le parti conservateur commet de nouveau la faute qui lui a été si ordinaire depuis la Révolution ; il s'aveugle de ses propres terreurs ; et il accroît les périls par la peur exagérée qu'il en conçoit. Au 18 Brumaire, il se jetait sans conditions dans les bras d'un homme de génie, qui devait tout perdre ; au 2 Décembre, dans ceux d'un conspirateur encore plus funeste, qui ne se recommandait que d'un g-rand souvenir; sous la Restauration, le parti conservateur favorisait les intentions inconstitutionnelles de l'entourage royal ; sous la royauté de Juillet, il s'associait avec passion aux entêtements d'une résistance déraisonnable. A l'heure qu'il est, la voie qu'il suit n'est pas plus pratique; et elle le conduira aux mêmes déceptions, si ce n'est à des déceptions encore plus poig-nantes.
Si le radicalisme est réellement aussi redoutable qu'on le suppose, si les prog'rès en sont
aussi rapides qu'on le craint, qu'y a-t-il à faire contre lui? Une seule chose, qui convienne à des hommes énergiques et prudents : c'est de le combattre. Par une circonstance favorable, le terrain de la lutte a chaug'é désormais, et l'on ne songe plus à la violence. Le combat est simplement électoral; c'est à l'aide des bulletins de vote qu'il se livre. Sous cette forme du moins, les personnes ne sont pas en jeu-, et ce n'est pas demander un acte de courage surhumain que de conseiller au parti conservateur de se servir du scrutin avec plus d'activité encore que ses adversaires. — • « Mais nos adversaires font « appel aux plus mauvaises passions ! » — Raison de plus pour faire appel aux bonnes; car on se donne ainsi à soi-même le beau rôle, et même, peut-on ajouter, on s'assure la cause la meilleure. Il ne faut pas en effet s'y tromper : si, dans le conflit que la Révolution a engagé contre le passé, elle est toute-puissante, c'est
que, malgré tant de fautes, la justice est de
son côté; et si le parti conservateur est persuadé, comme il doit l'être, qu'il a aussi la justice pour lui contre les radicaux, quelle pusillanimité n'est-ce pas que de compter si peu sur un appui qui, à la longue, est le seul invincible!
C'est ainsi que peut s'expliquer la situation singulière que le parti conservateur a prise dans notre pays, et qui ne l'a mené qu'à des échecs. Son tort essentiel, c'est de ne point s'occuper assez des affaires générales, et de laisser à d'autres cet avantage pratique d'y mettre à la fois plus de constance et beaucoup plus d'ardeur que lui. Cependant il a en sa faveur les lumières, la richesse, le crédit, la considération, toutes forces sociales qui doivent l'emporter certainement, si l'on sait en faire le moindre usage. Mais si l'on néglige de les employer, ou si on ne les emploie qu'à des intervalles trop rares, il n'y a pas lieu de s'étonner que la prédominance passe en des mains plus ac-
tires. Une observation bien vieille et faniilière déjà anx écrivains politiques de l'Antiquité, c'est que, dans les démocraties, il arrive souvent que les pauvres, bien qu'a yant à songer nécessairement à leurs besoins de chaque jour, ont cependant plus de temps que les riches pour les affaires publiques, parce qu'ils ont moins d'affaires particulières'. La remarque est profonde, et, dans une certaine mesure, nous la voyons se vérifier de nos jours avec une parfaite exactitude. Le parti conservateur, qui mérite à bien des titres d'être le guide et l'élite de notre société moderne, se conduit comme la noblesse d'autrefois : il ne se mêle que très-insuffisamment à la politique, qui devrait cependant le toucher plus que personne. Dans le calcul de ses intérêts, calcul d'ailleurs très-légitime, il ne sait pas faire une part suffisante à ce qui est général à côté de ce qui n'est que personnel ; puis, quand il s'aper-
1 Pulitiqi'e iTArlstute, liv. VI, cliap. m, | 15, ol clinp. v, §§ 3 et 5; liv, VII, clia]). m, i^ 3, de mn fi-;i(luction.
çoit que le péril longtemps amassé est enfin imminent, il semble que ce soit un coup de foudre qui le surprenne à l'improviste et qui l'affole. Le parti qui s'intitule spécialement la parti de l'ordre devrait voir pourtant, par des expériences répétées, que ce n'est pas assez pour lui que de s'en remettre à la vig-ilance du gouvernement, quel qu'il soit. Le gouvernement peut bien comprimer le trouble matériel quand il éclate; mais le point capital et le g-rand art, c'est de prévenir ce trouble. Or ce n'est pas là tout à fait la fonction du gouvernement, qui ne dispose pas de l'esprit public, puisqu'il en est lui-même l'organe et très-souvent la victime. 11 n'y a que les partis qui puissent efficacement s'acquitter de ce soin délicat, parce que seuls ils peuvent descendre jusqu'aux individus, tandis que le g-ouvernenient, quand il veut participer à ces détails, sort de sa voie, et ne peut que révolter les citoyens en intervenant là oîi l'administration n'a que faire. Il f.iut que le
parti conservateur apprenne à se créer des adhérents par ses efforts propres aussi bien que s'en créent ses adversaires. Comme il a vu la Monarchie légitime, la Monarchie libérale, l'Empire, lui faire défaut tour à tour, il n'a plus qu'à s'en fier à lui seul. Quand il le voudra, la tâche lui sera beaucoup moins ardue qu'il ne l'imagine ; il n'a précisément qu'à vouloir. Mais lorsque la volonté s'est déshabituée longtemps de son exercice naturel, il n'y a rien qui lui semble plus difficile c|u'une décision un peu virile.
Ce conseil, qui est à l'usage du parti conservateur, s'adresse ég-alement à la noblesse, quelque mutilée qu'elle soit sous le régime nouveau, et au clergé, dont le rôle pourrait être si utile et si beau dans une société qui a tant besoin de réforme morale.
La noblesse, du moins ce qui en subsiste encore, pourrait contribuer puissamment au bien <*ommun, et à son propre salut, en fondant une vé-
ritable aristocratie an sein d'une nation devenue essentiellement démocratique. Ce serait un trèsheureux contre-poids, qui tempérerait bien des entraînements et des excès. Un des malheurs les plus grands de la Fiance, c'est de n'avoir jamais eu à sa tête d'aristocratie réelle; elle n'a eu qu'un corps de nobles, qu'il faut bien se g'arder de confondre avec une aristocratie. Les exemples donnés par la noblesse française ont été à certains égards fort glorieux et fort brillants; mais ils n'étaient pas de ceux qu'une nation puisse imiter. Factieuse contre la monarchie avant de se soumettre sans retour à l'autorité royale , ne vivant g-uère que de privilèges et d'abus, parce qu'elle dédaignait toutes les professions autres que celle des armes, prodigue de son bien comme elle l'était de son sang, ruinée par ses désordres, trop peu bienveillante envers ses inférieurs, qui cependeint étaient disposés à la respecter en l'aimant, néglig'ente des droits du peuple autant que des siens, elle ne
put opposer qu'une barrière insuffisante aux assauts de la Révolution, Quand elle se sentit trop fciible au dedans.^ elle n'hésita pas à combattre contre la France nouvelle, sous la bannière de ses princes, côte à côte avec l'étrang-er. La g-uerre civile avait son excuse ; mais l'émig-ration, revenant à main armée, n'en avait point. C'était un crime de lèse-nation. La noblesse ne le sentit pas, parce qu'au fond elle n'avait jamais eu de patrie, soit par sa propre faute, soit à cause des conditions où elle avait toujours vécu. Aujourd'hui même, elle ne se mêle pas davantage à la vie nationale; et dans une circonstance toute récente, elle a montré qu'elle était toujours prête à braver le sentiment populaire, qu'elle ne comprend point et qu'elle ne veut accepter à aucun prix. Mais si la nation pouvait avoir devant elle une aristocratie sérieuse et patriotique, qui servît de modèle et donnât le ton en toutes choses, ce serait au g-rand profit de la société, d'abord pour ceux qui auraient le bénéfice de
leur excellente conduite, et en outre pour ceux qui les suivraient avec estime et confiance. En attendant la réalisation de ce rêve, que peut avouer un bon citoyen, l'isolement de la noblesse est encore plus fatal pour elle que pour le peuple, qui ne s'en soucie guère, tout en y perdant beaucoup plus qu'il ne le croit.
Des observations analogues peuvent être faites à l'égard du clergé; à certains points de vue, elles lui sont même plus applicables; car son isolement est plus grand encore. Le clergé n'a pas émigré en niasse, comme la noblesse, durant la tourmente révolutionnaire ; mais par les modifications profondes qui se sont opérées secrètement dans son esprit, il a répudié à peu près complètement ce qui lui restait de nationalité. Il est livré presque tout entier à l'influence ultramontaine. L'Eglise gallicane est désavouée; on pourrait même dire qu'elle est réprouvée, et le lien très-utile par lequel le clergé de France puu\ ait tout à la fois te rattacher à la nation et
ne pas rompre avec le Saint-siége, est brisé. Le clergé s'est dévoué sans réserve aux doctrines qui condamnent, du haut de l'infaillibilité, a les « horreurs du droit nouveau. » C'est une démarche extrême, sur laquelle il sera bien difficile de revenir, surtout quand on se complaît à braver l'esprit moderne et la raison par des miracles falsifiés, par des pèlerinages séditieux, par des mandements qui provoquent la guerre étrangère, et quand on donne les mains à des aventures politiques qui, d'un moment à l'autre, déchaîneront tout au moins la guerre civile sur notre pays.
Pourtant, nous pouvons dire non sans orgueil que, dans le monde entier, il n'y a pas de clergé plus honorable que le nôtre; il pratique les vertus les plus solides et les plus efficaces. Dans nos discordes civiles, sur les champs de-bataille, il a eu ses martyrs comme la liberté ou la patrie a eu les siens. On ne saurait le ])roclamer trop haut. Mais ces dévouements héroïques et ces
immolations sont nécessairement exceptionnelles; la vie ordinaire de chaque jour a d'autres devoirs moins éclatants et peut-être plus difficiles, parce qu'ils sont continus en même temps qu'ils sont plus obscurs. La fonction essentielle du clergé, à toutes les époques, chez tous les peuples, dans toutes les relig'ions, c'est la g-arde et l'enseignement social de la morale. Le dogme, malgré son incontestable valeur, est très-secondaire, parce qu'il est surtout théorique. La religion est la philosophie des peuples, de même que la philosophie proprement dite est la rehgion individuelle ; l'une se forme et s'applique dans le large sein des nations; l'autre est à l'usag'e des penseurs indépendants, dont elle est l'œuvre solitaire. Il n'y a que la pliilosophie et la religion qui puissent nous servir de j)hare dans la vie ; l'histoire tout entière de l'humanité en témoigne, et le spectacle du temps présent le confirme. Le domaine du clergé est donc immense et maj-^ni-
fique, puisque ce n'est pas moins que la direction générale des âmes et des croyances. Mais on dirait qu'il arrive à notre clergé ce qu'on reproche si souvent à d'autres que lui : il dédaigne ce qu'il possède, ou tout au moins il le néglige pour un domaine inférieur et usurpé. La politique, avec toutes ses tempêtes et tousses naufrages, lui fait oublier en p:irtie le devoir auquel il devrait exclusivement consacrer tout ce qu'il a de forces, de zèle et de charité.
Le malheur du clergé, commun aussi à la noblesse, c'est d'avoir été trop longtemps un ordre dans l'État. Il semble s'en souvenir encore beaucoup plus qu'il ne convient; c'est l'influence de ces traditions fâcheuses, influence cachée peut-être même pour lui, qui le pousse à la plupart des fautes qu'il commet. L'institution d'ordres séparés et distincts dans l'unité de l'État était en soi une idée funeste autant qu'erronée, bien qu'elle ait duré longtemps; mais en supposant que jadis cette contrefaçon
des castes ait pu avoir son utilité et son moment, la face deschosesa complètement chang'é; et régler sa conduite d'aujourd'hui sur un passé à jamais disparu, c'est un péril des plus redoutables, dont la prudence la plus vulgaire devrait savoir se garantir. Une intrusion injustifiable dans la politique et une soumission absolue à une autorité qui lance l'anathème contre l'esprit moderne , préparent infailliblement à notre clergé des épreuves nouvelles, qu'il pourrait avec plus de sagesse et de patriotisme s'épargner à lui-même et épargner à la société. L'ordre tout politique des Jésuites, qui le domine, le perdra, en le ramenant, ainsi que l'Eglise, dans la carrière signalée déjà par tant de faux pas et par tant de catastrophes.
Clergé, noblesse, parti conservateur, ce sont là trois éléments dont la société, issue de la Révolution, a besoin à des degrés divers, et qu'elle doit se rattacher, s'il est possible, par les liens les plus étroits dune justice bienveillante et
d'une absolue sincérité. Mais ces trois éléments ne sont pas ég-alement indispensables; ils doivent se l'avouer à eux-mêmes pour ne pas se tromper sur leur situation présente, qu'ils peuvent ag-randir ou qu'ils peuvent perdre. M. Thiers l'a très-bien dit : « La Eépubli- « que sera conservatrice, ou elle ne sera pas. » Il n'y a point à douter que, par la force même des choses, la République ne forme, dans son sein, un peu plus tôt, un peu plus tard, un parti conservateur et même une aristocratie. La création d'une aristocratie a été de tout temps, chez tous les peuples, une condition essentielle de la durée des Républiques. Il suffit d'en citer un exemple. La République romaine n'a tant vécu et n'a été aussi belle que par le patriciat. « Le Sénat et le Peuple, » telle est la formule sacrée qui révèle au monde Tunique volonté des deux puissances de l'État, concourant, malgré leurs rivalités intestines, au bien général de la patrie. L'égalité, quelque ombrageuse
qu'elle soit , s'accommode d'une aristocratie dont les ranges sont ouverts à tous ; notre Képublique ne sera pus plus rebelle à cette nécessité que ne l'a été le Peuple-roi. La place du parti conservateur et de l'aristocratie est donc assurée parmi nous ; et toute la question se réduit à savoir si ces deux éléments sociaux, tels qu'ils sont aujourd'hui, sauront se ranger à la République, qui ne demande pas mieux que de les accueillir, pourvu qu'ils se donnent à elle, ou si elle aura la peine de les suppléer en s'adressant à des classes nouvelles et plus intelligentes.
Pour le clergé, on doit le reconnaître, le problème est bien, autrement ardu et relevé. On ne refait pas une religion à son gré ; il faut conserver celle que les siècles ont léguée, parce que seule elle peut avoir le prestige qui provoque le respect. Les nations ne se passent ni de croyances ni de culte; et parmi les utopistes les plus audacieux et les plus aveugles, il s'en
est trouvé à peine qnelques-nns qui aient caressé une telle chimère. En tout cas, les peuples ne leur ont jamais prêté l'oreille ; et les conseils de l'athéisme, quand on a osé les donner, sont tombés dans le vide; ils répug'nent trop à la nature de l'homme et à ses instincts les plus énerg'iques. Mais si la religion est un besoin impérieux et immortel, elle n'en est pas moins soumise à des conditions sans lesquelles elle ne saurait remplir le rôle qui lui appartient dans les sociétés. Elle doit se conformer aux temps et aux peuples sur qui elle veut ag'ir. Cette prudence ne lui a presque jamais manqué. Pour ne parler que de ce qui concerne l'Europe, le christianisme des premiers siècles n'était pas le christianisme de notre époque. A un certain moment, l'unité a dû se rompre; et le protestantisme a établi, voilà près de quatre siècles, un schisme irréconciliable dans la catholicité. De nos jours, le catholicisme même, malgré son unité, offre des variétés nombreuses en
France, en Belgique, en Irlande, en Italie, en Bavière, en Pologne, en Espagne, et dans tant d'autres contrées plus lointaines.
Ce sont là des considérations très-pratiques que notre clergé pourrait méditer, et qui devraient le porter à se mettre enfin en rapport intime avec l'esprit de la nation oii il vit, afin de l'améliorer et de s'améliorer aussi lui-même. On ne lui demande pas de changer le dogme ; tout au plus, pourrait-on lui conseiller de ne pas recevoir avec tant d'empressement des innovations qui sont toujours fort dangereuses, quelque sainte que soit l'autorité qui les introduit. Mais si le dogme est immuable, la conduite ne l'est pas; elle doit savoir se plier aux diversités de lieux et de mœurs, qui sont dans une perpétuelle mobilité.
Obtiendra-t-on de notre clergé cette concession, ou plutôt tant de prudence? Il n'y a que lui qui puisse répondre à cette question, et surtout qui puisse résoudre le problème. Nous le signa-
Ions à son patriotisme et à sa liante charité. S'il reste sourd à cet appel, s'il refuse de se réconcilier avec l'esprit nouveau, en demeurant son inflexible ennemi, s'il ne redevient pas plus national, s'il ne renonce pas à la politique, qui l'égaré et le compromet, il manquera tout à la fois à son devoir, aux intérêts les plus cliers de la société et à son propre intérêt.
Il est douteux que cette adjuration soit entendue après que tant d'autres ne l'ont point été ; mais je veux soumettre au clergé une suprême considération, et le convier de prendre sa part de la plus belle tâche qui puisse être proposée à sa magnanimité : je veux dire, cette réforme morale que la France a dû entreprendre sur elle-même depuis longtemps déjà, et où elle est moins avancée peut-être que ne le souhaiteraient pour elle tous ceux qui l'aiment et qui l'admirent.
La France nouvelle, celle qui veut dater dé 89, doit refaire ses mœurs presque entière-
ment. Les mœurs d'un peuple libre ne >^ont pas celles d'un peuple soumis a l'absolutisme monarchique, La révolution politique, qui peut se réaliser en quelques instants, exig-e à sa suite une révolution morale, qui de sa nature est nécessairement fort lente. On vote les lois en un jour; et il n'est pas impossible que, même improvisées sous la pression d'un besoin urgent, elles soient durables. Mais les mœurs, que les siècles ont formées, ne se modifient qu'avec les siècles. Les décrets les plus impérieux y sont impuissants, quand ils prétendent exercer une action immédiate, parce que les habitudes sont aussi longues à se perdre qu'elles l'ont été à se prendre. C'est l'intime désaccord entre les mœurs et les institutions légales qui a causé tontes nos révolutions depuis près de cent ans, et qui nous causera peut-être encore bien des commotions redoutables. La France sait trèsbien ce qu'elle veut, quoiqu'on l'ait accusée mille fois de l'ignorer : elle veut la liberté; mais
ce qu'elle ne sait pas aussi nettement, ce sont le» moyens assurés par lesquels la liberté se maintient et s'affermit
Cet embarras ne se conçoit que troji quand on regarde à notre histoire depuis le début du siècle dernier, et qu'on voit tout ce que ce noble et infortuné pays doit désapprendre et corriger en lui, pour atteindre le but qu'il poursuit. Un rapide coup d'œil nous éclairera ; les exemples les plus élevés sont aussi les plus instructifs; et l'on ne risque guère de se tromper en jugeant les nations par les chefs qui les dirigent, et qu'elles imitent, surtout quand l'idolâtrie des sujets pour leurs rois a été poussée jusqu'au point ou elle l'était naguère parmi nous.
Les mœurs de Louis XTV, pendant la plus brillante partie du règ-ne, ont été un scandale dont le monde entier a retenti, parce que le monde avait comme la France les reg'ards fixés sur le (ir.ind-roi, pris pour le modèle de l'univers. Même quand Tapaiseuient des passions
— S4 — fat enfin venu avec Viige et la satiété, quand une union secrète, mais régulière et digne, eut remplacé des amours coupables, le scandale prit une autre forme; et la légitimation de bâtards, doublement adultérins, vint apprendre à la nation ce que valaient le mariage et la famille aux yeux du monarque sur lequel la nation s'était réglée. A Louis XIV, succède la Régence, qui a ses roués pour cortège, le duc d'Orléans pour son chef, et pour son premier ministre, Dubois, devenu un des princes de rpjglise. De la Régence, et par une continuation toute simple, sort le règ*ne de Louis XV, où la corruption s'abaisse de degré en deg'ré jusqu'à l'infamie la plus éhontée, qui, dans ces tristes annales du vice, n'a été dépassée que par les désordres de Henri IIL Seins doute, en adorant le monarque, la nation ne le suivait point tout entière ; et l'exemple tombé de si haut ne pénétrait pas toutes les couches de la société sans exception. Mais les classes les
plus élevées étaient les plus atteintes, parce qu'elles étaient les plus rapprochées du trône. Au milieu de ce débordement général, la phir losophie,dontle devoir eût été de faire entendre, s'il se pouvait, la voix de la sagesse et de la vérité, devenait la complice de la perversité commune et la justifiait par ses théories complaisantes; elle apprenait à l'homme qu'il n'est que sensation, c'est-à-dire qu'il ne doit avoir pour guides dans la vie que l'intérêt et le plaisir. Ces théories, qui s'adaptaient si bien à la pratique du temps et qui en découlaient à leur insu, faisaient un chemiiv facile dans les âmes, et exerçaient, en les ravageant, une influence aussi puissante que pernicieuse.
Voilà ce que le dix-huitième siècle léguait à la Révolution. Cependant à certains égards, on ne peut nier que ce siècle ne suit un des plus grands de l'histoire des hommes, ne fût-ce que pour avoir préparé l'explo-^ion de 89 et ses principes. Mais si l'on regarde au côté moral, point
essentiel dans les nations aussi bien que dans les individus, on n'a pas à s'étonner que ce siècle n'ait pu ni deviner ni prévenir les excès dont ses exemples et ses conseils furent suivis, quoique ces excès aient eu encore bien d'autres causes, plus anciennes si ce n'est plus profondes.
La Révolution, est-il besoin de le dire, ne s'occupa point des mœurs; elle avait à tenter des réformes plus pressantes, avant que cellelà, quelque nécessaire qu'elle fût, ne devînt pos- ' sible. Mais au milieu et en dépit même de ses frénésies, elle réveilla dans les âmes des facultés de courag-e, d'héro'isme, de dévouement, de liberté morale, trop longtemps restées latentes et inertes, et qui ap]:)arurent tout à coup, sur le sanglant théâtre, comme une protestation irréfutable contre des doctrines énervantes et fausses. L'âme humaine s'était retrouvée avec toutes ses énergies et avec son indépendance absolue de la matière et des sens. C'était un germe pré-
cieux pour l'avenir, qui avait mission ae le féconder. Le premier Empire, passionné de la g-uerre, qui l'aveug-lait des fumées de la gloire, songea moins encore que la Révolution à la moralité nationale. Les mœurs personnelles du chef, sans être mauvaises, se ressentaient de l'existence d'un soldat, passée presque entière sur les champs de bataille et dans les camps. Napoléon L'', tout vaste qu'était son génie, ne fît jamais entrer la vertu dans ses calculs; et il ne comprit pas de quel poids elle pèse dans la vie des nations, dans leur puissance et leur du-^ rahle prospérité. La Restauratiop , qui était mieux placée peut-être qu'aucun autre gouvernement pour essayer la réforme, put à peine y songer ; et après quinze ans, elle périssait sous un parjure. Le règne de Louis-Philippe ne donna pas d'exemples corrupteurs; mais la grandeur d'âme faisait absolument défaut; et comme c'est là surtout l'indispensable condition de toute rénovation morale, ce règne de dix-huit
ans fut à peu près stérile soit pour le mal soit pour le bien. Le second Empire n'a pas été l'auteur de nos vices, ainsi que nous le montre le rapide tableau que nous venons d'esquisser ; mais il les a singulièrement aggravés; et en ving't ans, il fît plus pour précipiter la corruption que n'avaient pu le faire cinq ou six gouvernements avant lui. Ce sera une de ses hontes devant le tribunal de l'histoire.
C'est donc là le point où nous en sommes ; et ce n'est rien exagérer que de nous dire que nous avons à remonter un impétueux courant de près de deux siècles, pour épurer nos mœurs et les rendre dignes de la liberté, que nous avons conquise, mais dont nous ne savons pas user. Ce serait une criante iniquité que de ne pas constater une amélioration considérable à cent ans d'intervalle ; et il n'y a que les calomniateurs intéressés qui puissent ne pas mettre la France de nos jours immensément au-dessus de la France de Louis XV. Mais si nous avons fait
quelques pas dans la vraie route, que de chemin à parcourir ne reste pas encore, avant que nous ayons atteint une pureté de mœurs suffisante pour que la liberté ne dégénère pas en licence ou en despotisme !
Afin d'aider à cette guérison morale, pour fermer de telles plaies, le concours du clergé ne doit-il pas être d'une utilité incomparable? Mais, je le crains bien, par la position qu'il a prise et qu'il semble vouloir garder, lié avec une autorité étrangère, qui a des intérêts différents des siens , tenant au passé par d'inutiles regrets , qui lui ôtent l'intelligence du temps actuel, notre clergé a peut-être trop à réformer dans son sein pour songer, du moins aujourd'hui, à réformer les autres. C'est une double difficulté que rencontrera la démocratie française. Mais elle n'a point à désespérer quand bien même son appel ne serait pas entendu ; après avoir sincèrement invoqué le concours de toutes les forces dès à présent
org-anisées, elle n'aurait plus qu'à s'adresser à elle-même pour en constituer de nouvelles, à défaut de celles qui lui manqueraient.
Me voilà parvenu à la fin de cette étude, que j'aurais voulu rendre moins longue et qui peut cependant sembler trop brève relativement au grave sujet qu'elle effleure. Pour la clore, je ne puis que recommander de toute mon âme à la République, chargée désormais du dépôt sacré des destins de cette nation, de méditer des conseils du genre de ceux que je lui soumets. Il n'y a de sûr dans le monde que la voie du bien ; et puisque après de séculaires égarements, nous y avons fait les premiers pas en 89, sachons y persévérer. Les vertus que la philosophie exigeait de l'État, il y a déjà tant de siècles, sont toujours les seules qui puissent le sauver. Si, comme l'a dit Aristote, « Une vérité démontrée « est une vérité éternelle, » nulle vérité morale n'est aussi démontrée que celle-là. Les mathé-
matiques elles-mêmes, comme Descartes le leur a déclaré, ne peuvent pas se flatter d'une égale évidence. Une fois cette conviction pénétrant dans les cœurs, la réforme sera bien proche, et la France entrée dans ce port pourrait à jamais s'y tenir, à l'abri des tempêtes, avec l'approbation de sa propre conscience, à l'applaudissement des autres peuples, avec la protection de Dieu, qui, méritée, ne lui manquerait pas. La vraie grandeur et la durée sont à ce prix, et je ne vois rien qui s'oppose à ce que la démocratie française soit, comme Socrate le demandait à la démocratie athénienne, tempérante, sage, courageuse, juste, charitable et pieuse.
C'est ce qu'on pourra voir dans les pages suivantes, que j'ai tâché de rendre l'écho fidèle de la sagesse antique, à deux ou trois mille ans de distance. Que >i quelques lecteurs pensent que je n'ai fait qu'un sermon, je me permettrai de leur affirmer qu'ils se trompent
absolument, et que la politique, quand elle sait ce qu'elle fait, ne peut pas avoir d'autre fonds que celui-là.
12 déceml)re 1873.