‹ A la démocratic françaiseChapitre 5 sur 13 · IT · texte numérisé non relu

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sag-ace qu'il est, ne peut deviner des «ecrets qui n'appartiennent qu'à Dieu. Rousseau, quoique plus démocrate que Montesquieu, ne se doutait pas davantage, en faisant la théorie du principe de la souveraineté nationale, que l'application de ce principe tut si proche. Il détendait une vériié sans penser qu'elle serait bientôt la loi d'un grand peuple, et qu'il prédisait un nouveau règne.

Nous pouvons donc croire à la sincérité de Montesquieu; nous pouvons l'étudier sans craindre de rencontrer dans son opinion une erreur intéressée ou un mensonge. S'il se trompe, c'est à sou insu ; et sa bonne foi n'est pas plus douteuse que son génie.

Bannissons également une autre crainte. La vertu sans doute est difficile à l'homme; mais elle ne lui est pas inaccessible. Il y a bien longtemps (jue la sagesse antique nous a dit que « Les Dieux ont mis la sueur en avant de la ver- « tu. » Mais si le chemin e.st pénible, il n'e.-t

pas infranchissable, et c'est la gloire des États aussi bien que des individus de le parcourir. Ce sont là de ces nobles entreprises qu'il est beau de tenter; y succomber même est un honneur. Montesquieu n'a pas prétendu que toute démocratie fût nécessairement vertueuse; il a dit seulement qu' afin de pouvoir durer toute démocratie devait l'être, et que la vertu était le solide aliment dont elle devait tâcher de se nourrir pour subsister longtemps. C'est un but éloigné, une espérance que Montesquieu nous montre ; c'est à une lutte qu'il nous convie ; mais les combats qu'il nous propose sont de ceux qui font la grandeur et la prospérité des peuples.

Devant cette maxime austère, notre modestie n'a donc point à rougir; notre faiblesse n'a point à se décourager. Une nation peut être vertueuse, puisque Dieu apermis à l'homme de l'être; et l'exemple même de plus d'un peuple illustre nous invite à répondre à l'appel des sages, en ne désespérant point de mettre leurs conseils à profit.

Qu'a voulu dire précisément Montesquieu?

La vertu u'est-elle donc pas nécessaire à tons les États? Qnel est ce privilège de la démocratie? Pourquoi seule est-elle soumise à cette condition, qui semble cependant la condition générale de tous les -g-ouvernements? Le mal, à ses degrés divers, peut-il donc être pour quoi que ce soit, un principe de conservation et de durée? Et le bien n'est-il pas la loi commune des so- ' ciétés humaines et des individus, comme il l'est de l'univers entier?

Montesquieu a distingué avec grande raison la natnre des gouvernements et leur principe.

La nature d'une chose, c'est ce qui la fait être ce qu'elle est; la nature d'un gouvernement, c'est ce qui lui donne la forme particulière qu'il revêt. Voilà plus de deux mille ans que les philosophes de l'antiquité, échos du bon sens populaire, ont établi qu'il n'y a que trois formes possibles, trois natures de gouvernements. Le pouvoir dans les sociétés civiles ne peut être

remis qu'aux mains d'un seul, ou de plusieurs, ou de tous. De là, la monarchie, l'aristocratie et la démoératie, qui d'ailleurs peuvent dévier el se corrompre en substituant des intérêts particuliers à l'intérêt général, et devenir la tyrannie, l'olig-archie et la démagogie.

La nature de la démocratie, c'est donc d'être le gouvernement de tous, de même que la nature de la monarchie ou rovauté, c'est d'être le gouvernement d'un seul, et la nature de l'aristocratie, d'être le -gouvernement de quelquesuns, qui visent à devenir, et sont même quelquefois, les meilleurs parmi leurs concitoyens.

Mais il ne suffit pas qu'une chose, qu'un gouvernement soit de telle façon plutôt que de telle autre. Il fout, en outre, que cette chose, ce gouvernement ait en soi un principe qui fasse vivre et mouvoir sa nature, qui le fasse ag'ir et durer. Montesquieu, demandant aux passions humaines ce ressort nouveau, prétend (jue le principe du gouvernement monarchique, c'est Thon- ■

neur, quand le gouvernement est soumis à des lois régulières, et la crainte, quand il obéit à la volonté despotique et à l'arbitraire du souverain ; que le principe de l'aristocratie, c'est la modération; et qu'enfin le principe de la démocratie, c'est la vertu, ainsi que je l'ai déjà dit.

N'étudions pas de trop près ces théories, en ce qui concerne la monarchie, le despotisme et les aristocraties. Repoussons la crainte, ce principe de bassesse et de dégradation; laissons l'honneur, comme Montesquieu l'entend, pour ce qu'il vaut, « ce préjugé de chaque personne « et de chaque condition avec ses préférences « et ses distinctions, » souvent si vaines et si fausses; ne nous arrêtons même pas à la modération, qui est pourtant une partie de la vertu sociale et individuelle ; allons tout droit à ce g'iorieux monopole que Montesquieu, sujet fidèle et serviteur illustre d'une monarchie, concède sans hésiter, et avec une sorte d'orgueil, à

la démocratie, dont cependant il ne devait pas connaître l'empire encore lointain.

Pourquoi la vertu est-elle la loi spéciale de la démocratie?

L'auteur de Y Esprit des Lois ne nous l'apprend pas. Il nous dit bien « qu'il ne faut pas « beaucoup de probité pour qu'un gouverne- « ment monarchique ou un gouvernement des- « potique se soutienne, et que, dans un Etat « populaire, il faut un ressort particulier, qui « est la vertu. » Tl ajoute même que « le corps « entier de l'histoire confirme ce qu'il <ivance; » et il invoque le témoignage « des politiques « grecs, qui, vivant dans le g'ouvernemeut po- « pulaire, ne reconnaissaient d'autre force qui « pût le soutenir que celle de la vertu. » Oui, sans doute; l'expérience qui parle dans l'histoire, et les politiques g'recs qui parlent dans leurs ouvrages, trésors inépuisables qui peuvent toujours nous instruire, sont d'accord avec Montesquieu. Mais ces témoignages, tout ad-

mirablcs qu'ils sont, r,e nous disent pas la cause vraie qui confère à la démocratie ce droit exclusif, que ne partagent point avec elle les autres g-ouverneraents , pour qui la vertu est une sorte de hasard et peut-être d'obstacle, tandis qu'elle est la vie même de l'état démocratique.

Cependant cette cause est bien simple; elle sort de la nature même de ce g-ouverneraent.

Dans le gouvernement monarchique ou despotique, dans le gouvernement même de l'aristocratie, il y a nécessairement,- au-dessus de la foule des sujets ou des citoyens, une souveraineté factice, plus ou moins librement consentie, le plus ordinairement im]io.sée, à laquelle ils obéissent et dont ils dépendent. Telle est la loi de l'État. Il faut s'y soumettre, qu'elle soit d'ail- IcMir.s ou ne soit point suivant la raison; on obéit à un homme ou à des lujmn.es, même quand de? lois plus ou moins équitables tempèrent et limitent leur pouvoir. La volonté du chef ou des chefs et trop souvent leur arbitraire domine

dans ces gouvernements, parfois contre le gré même de ceux qui les dirig-ent.

Tout au contraire dans l'État démocratique, comme la souveraineté réside dans l'universalité des citoyens, tous égaux, tous membres de la même famille, il s'ensuit que le pouvoir supérieur ne peut être dans l'Etat que ce qu'il est dans les individus eux-mêmes. L'Etat doit nécessairement obéir au même principe que les hommes et les citoyens qui le composent; il ne peut pas en avoir un autre ; car à l'instant même, et par cela seul, il cesserait d'être ce qu'il est et changerait de nature. Or, la loi du citoyen, la loi de l'homme, c'est la vertu, non pas en ce sens q'i'il soit toujours vertueux, mais en ce sens du moins qu'il doit toujours s'efforcer de l'être. L'homme n'a qu'un mobile et qu'un principe : c'est le désir et l;i pensée du bien, avec toutes les incertitudes, si l'on veut, toutes les faiblesses, toutes les erreurs de sa nature faillible, mais aussi avec ces généreux labeurs, cette

constance inébranlable, ces sublimes instincts et cette claire conscience, qui ont fait et feront dans tous les temps les honnêtes g'ens, les héros, les saints et les sages. Telle est la véritable loi de l'homme; telle est la loi de cette forme d'Etat où les hommes sont demeurés libres et souverains, et où ils n'ont point dû abdiquer, pour des motifs trop souvent invincibles et ignorés, entre les mains d'un seul maître ou de plusieurs maîtres à la fois.

Il n'y a donc point de place dans l'État popuaire pour ces pouvoirs moyens, plus ou moins habilement imaginés, qui, dans les autres formes politiques, cachent presque toujours à l'Etat, son véritable but, sa véritable loi. Dans la démocratie, l'Etat est placé face à face et sans aucun intermédiaire, puisqu'il n'en existe point, devant la loi morale elle-même, avec toutes ses difficultés, sa grandeur et ses bienfaits quand on l'observe, ses châtiments implacables quand on la viole ou même quand on la néglige. Dans

la vie, c'est là aussi le jng"e équitable et sévère devant lequel l'homme doit agir. La démocratie a donc cet inappréciable avantage d'avoir pour règle unique la règle même que Dieu a voulu donner à l'humanité, règle sainte et périlleuse, qui explique à la fois et la juste gloire et les désordres des démocraties. Tant qu'elles sont restées fidèles à leur principe, elles ont offert au monde ces incomparables exemples qui feront l'éternel enthousiasme des nobles âmes ; quand au contraire elles l'ont oublié et méconnu, l'anarchie, avec ses désastres et toutes ses hontes, a été leur inévitable partage. C'est également le sort de l'homme, le sort de l'individu, qui paraît, quand il tombe dans le vice, se dégrader d'autant plus qu'il a semblé quelques instants plus vertueux et plus sage. Dans la démocratie, le citoyen n'a qu'un seul devoir : c'est celui que la Providence impose à toutes ses créatures raisonnables et libres. Sous la monarchie, sous le despotisme, sous l'aristo-

cratie même, le sujet a des devoirs de convention, à côté de ses devoirs naturels; et ces devoirs tout arbitraires sont d'autant plus impérieux qu'ils sont plus factices. L'honneur, tel que l'ont entendu parfois les monarchies, a sans doute inspiré de grandes actions; mais il a provoqué aussi bien des futilités et des extravagances. La crainte n a jamais produit que ce qu'elle doit produire, c'est-à-dire des lâchetés. A regarder ainsi les choses, la raison comprend et approuve jusqu'à certain point le noble orgueil des peuples libres et leur profond dédain pour les na-^ tions esclaves. On serait presque tenté de s'écrier avec le poëte athénien : « Oui, le Grec au « barbare a droit de commautler, » si la liberté ne s'abaissait en commandant à la servitude, nienie justement.

A l'autorité de iVIoutesquieu, ajoutons-en une autre non moins imposante. Platon, jetant un plus vaste et plus profond regard sur les sociétés humaines, recherche dans sa République ce

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que c'est que l'État. Il ne s'inquiète guère des formes diverses que l'État peut revêtir et des dégradations dans lesquelles il peut se perdre ; non pas qu'il ne les connaisse aussi bien que personne; mais il les néglige, parce qu'il les dédaigne comme honteuses et comme inutiles. Ce qui l'intéresse surtout, c'est l'essence même de l'État, le caractère vrai de l'institution politique, que se donnent nécessairement toutes les sociétés. Et l'essence de l'État, quelle est-elle pour la sagesse de Socrate et de Platon ? La pratique sociale de la justice. Le juste, voilà le but même de l'État. L'honneur et la crainte, si délicatement analysés par Montesquieu, sont des principes inconnus pour Platon, bien qu'il ait vu de son temps et des monarchies et des despotismes; pour lui, ce sont des principes faux. Or, la justice dans l'État, dans l'individu, ne se confond-elle point avec la vertu mèmtr? Et cette base inébranlable que Platon donne a l'État par excellence, n'est-elle pas le fondement propre

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de la démocratie, comme l'entend Montesquieu, et comme on cherclie à la pratiquer de nos jours?

Ainsi, le principe de cet État particulier qu'on appelle la démocratie, est le principe même de l'Etat en g'énéral', et si l'auteur de V Esprit des Lois^ se contentant de théories incomplètes, nous laisse au milieu de la route, Platon et son incomparable maître nous conduisent jusqu'à la vérité tout entière.

Oui, la vertu est le principe de la démocratie; oui, le juste, en d'autres termes la vertu, est le principe essentiel de tout Etat qui mérite réellement ce nom ; c'est se méprendre sur le but d'un gouvernement, quel qu'il soit, que de lui en supposer un autre. Or la démocratie est le seul qui reconnaisse ce but et le poursuive.

J'avoue que Platon n'a pas pensé autant de bien de la démocratie, et qu'il serait peut-être étonné qu'on adressât, en son nom, de telles louanges à fette forme de gouvernement \\\\ï\ a

- ! 10 — si souvent critiquée. Mais Platon n'a connu que la démocratie athénienne; et il n'est pas impossible d'imaginer une démocratie qui soit ég-ale, en plus d'un point, à l'aristocratie même de sa République. Grâce au progrès des mœurs et de la vraie civilisation, on peut, au dix-neuvième siècle, espérer mieux d'une nation de trente-cinq millions d'âmes que le philosophe n'espérait des cinq mille citoyens de son État idéal. La démocratie peut aujourd'hui, par la pratique intelHgente du système de l'élection, devenir le gouvernement des meilleurs. Le principe sur lequel elle se fonde, ^i ce n'est le nom qu'elle porte, peut être aussi pour elle d'un favorable augure.

Acceptons donc la maxime de Montesquieu. En la complétant à l'aide des doctrines platoniciennes, comprenons-en bien toute la grandeur et toute la fécondité ; et puisque Dieu a voulu (|ue la vertu tut la loi de l'homme, soyons certains qu'il a donné aux gouvernements que nous

formons les mo3^ens d'atteindre ce noble but, comme il les a donnés aussi à chacun de nous. Ayons foi dans la démocratie, puisqu'elle-même a foi dans la vertu ' .

' Mégille, Je Lacédéinouien, l'ait cette remarque dans Je» Loin de Platon, liv. I, p. 45, trad. de M. Cousin : « Ce qu'on K dit communément des Atliêniens que, quand ils sont bons. « ils Je sont au plus iiaut degré, m'a toujours paru véritable. « Ce sont, en eflet, Jes seuJs qui ne doivent point Jeur vertu « à une éducation fox'cée; elle naît en quelque sorte avec « eu\ ; ils la tiennent des dieux en présent; elle est l'ranclie « et n"a rien de lardé. >> La vertu semblait naturelle à la démocratie atiiénienne, parce qu'Athènes avait développé le pi'incipe démocratique plus que toutes Jes autres cités grec- ([ues : et voilà, aussi pourquoi Minerve AtJiéné, déesse de la sai^-esse, lui avait donné son nom.

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