‹ A la démocratic françaiseChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des diverses pai'ties de la vertu.

Pour mieux comprendre et pratiquer la vertu, étudions, sous la conduite de la philosophie antique, les parties diverses qui la forment. En connaissant par l'analyse les devoirs principaux qu'elle nous im.pose, nous saurons peut-être les suivre plus fidèlement.

Dans ces délicates et saintes matières, il est un guide toujours autorisé : c'est Platon. Les pères de l'Église se sont instruits à son école, et le Christianisme, en puisant à ces sources pures et fécondes, ne les a point taries. Nous pourrons y puiser à notre tour, sans craindre de rien ravir à leur éternelle abondance.

D'abord, Platon a toujours soutenu que la vertu est une; et nous pouvons constater par l'observation, comme il l'a fait lui-même, que toutes les actions vertueuses, quelles qu'elles soient, ont un caractère commun qui nous permet de les reconnaître et de les classer sous l'idée générale qui les représente. Mais, tout en admettant cette unité de la vertu, Platon y distingue le plus souvent quatre parties, et quelquefois ciuq.

Ces parties de la vertu sont : la prudence, le courage, la tempérance et la justice, à laquelle Platon joint aussi la sainteté, que nous n'aurons garde d'en séparer.

Voilà ce que Platon appelle les biens divins, ces premiers de tous les biens pour l'homme, qui, par son ignorance et son orgueil, poursuit trop souvent, avec une aveugle avidité, ces autres biens de moindre valeur, qu'on nomme la santé, la force, la richesse. Ceux-là sont des biens humains, qui ne viennent jamais, durables

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et solides, qu'à la suite des antres, et qui, manquant de. ce ferme appui, ne sont g'uère pour notre faiblesse qu'une occasion de chute et de ruine.

La prudence, avant tout, consiste à prendre de sag'es mesures ; à proportionner les moyens au but qu'on se propose ; à connaître clairement ce but, qui ne peut jamais être, sous quelque forme variée qu'il se présente, que le bien; et à y marcher par les voies les plus certaines. Mais le conseil n'est éclairé qu'autant que la science y préside et l'accompagne. L'ig-norance ne mène qu'à des abîmes; la science seule peut nous donner cette infaillible lumière qui doit assurer nos pas. C'est donc la prudence qui conduit et qui conserve; elle est la première des vertus, parce que c'est elle qui donne à l'homme et à l'Etat cette indispensable durée sans laquelle ils ne pourraient rien accomplir.

Le rôle du courage n'est pas moins important ni moins clair. A considérer le vrai carar*-

tère qu'il doit avoir, le courage n'est pas autre chose, daus l'âme de l'homme, que « cette force « qui g-arde toujours l'opinion juste et légitime « sur ce qu'il faut craindre ou ne pas craindre, « sans jamais l'abandonner dans la douleur, le « plaisir, le désir ou la peur. » En face d'un dîHiger matériel ou moral, extérieur ou intérieur, l'homme vraiment courageux court ce danger avec constance, quand il sait que la honte est de le fuir, et que le devoir est de le braver. C'est l'éducation et l'habitude qui donnent au cœur de l'homme, mieux encore que la nature, cette forte trempe, que rien ne lui fait perdre dans le cours de la vie et qui résiste à l'épreuve de toutes les fortunes.

La tempérance, qui se joint si bien au courage, est l'empire qu'on exerce sur ses passions et ses plaisirs. L'homme tempérant est celui qui est maître de lui-même, et qui fait prédominer la partie raisonnable de son être sur la partie inférieure et brutale, faite pour obéir et se sou-

mettre. « La tempérance est une manière d'être « bien ordonnée, une sorte d'accord et d'har- « monie, » qui laisse à toute chose ses véritables et saines limites, qui non-seulement prévient le mal, en évitant l'abus, mais qui donne au bien lui-même, au courage, à la prudence, de justes bornes, et les empêche de se changer en leurs contraires en s'exagérant.

La justice est cette vertu qui consiste à rendre à chacun, à chaque chose même, ce qui lui appartient et lui est dû. Les magistrats, qu'institue la cité, les jug-es, qui siègent sur leur tribunal auguste, que font-ils, si ce n'est « de faire « que personne dans la société ne s'empare du « bien d' autrui, ou ne soit privé du sien? » La justice dans l'individu est donc cet exact rapport qu'il établit entre lui et ses semblables, ses frères; c'est l'équitable conduite par laquelle il respecte les droits d' autrui et sait faire respecter les siens.

Par suite, la justice est la vertu sociale par

excellence; elle est le fondement et le lien de la société. Les autres vertus ne s'exercent guère que dans l'âme d'e l'individu et à son profit. La justice s'exerce plutôt dans l'intérêt de tous; car c'est elle qui établit et consolide les relations des hommes entre eux. On peut être prudent, courageux, tempérant pour soi-même; on n'est juste que pour les autres. La justice n'est pas sans doute la seule vertu sociale ; mais c'est la plus essentielle et la plus nécessaire. On peut la compléter par des vertus moins austères et plus douces; mais elle est indispensable, et l'État qui la méconnaît est bien près de sa décadence et de sa mort.

Enfin, la sainteté vient achever en quelque sorte la vertu de l'homme; car si Thomme a des devoirs et des rapports avec lui-môme, avec ses semblables, il en a bien davantage envers Dieu; et la vertu qui oublie et néglige la piété, est une vertu bien douteuse et bien obscure. Elle

ignore d'où elle vient, et court grand risque de

s'égarer dans cette route difficile de la vie, quand la pensée de Dieu ne la soutient pas. La vertu qui se comprend ne peut point être impie.

Ainsi donc, sainteté, justice, tempérance, courage et prudence, voilà les principaux éléments de la vertu. Une seule de ces nobles qualités suffit pour que l'homme puisse paraître et se croire vertueux; toutes ensemble, et réunies en un seul faisceau, elles font ces rares personnages qu'immortalisent le respect et l'admiration des humains. Mais à quoi servirait de célébrer après tant d'autres, après les sag-es, les bienfciits de la vertu? Disons avec Platon, dans le Phédou,que « la seule bonne monnaie contre « hiquelle il faut échanger tout le reste, c'est la « sag'esse. » Posons connue un axiome évident, et d'autant plus inébranlable qu'il n'a pas besoin d'être démontré, que la vertu est le plus g-rand bien de l'homme, que la rechercher sous toutes les formes est sa seule loi, et la pratiquer dans une certaine mesure, son seul bonheur.

Mais sachons-le bien : ces faces diverses de la vertu, ces vertus à demi divines, prudence, courag-e, tempérance, justice, piété, ne sont pas moins fécondes pour les Etats que pour les particuliers. Les g'ouvernements peuvent les pratiquer comme les individus; on a vu paraître et tomber, sur la grande scène de l'histoire, des peuples courageux et lâches, des peuples justes et iniques, des peuples tempérants et dissolus, des peuples prudents et téméraires. Ainsi, la vertu importe aux États autant au moins qu'aux individus, et elle leur est tout aussi bien accessible. De part et d'autre, les labeurs et les bienfaits sont identiques.

Seulement, et cette remarque appartient encore à Platon, porir la prudence et le courage, il suffit à la société qu'une partie de l'Etat, à défaut de tous les citoj^ens, possède ces deux vertus. Si d'une part les défenseurs de la cité, ou comme nous les appelons, les soldats, sont courageux; si d'autre part les gardiens des

lois, les conseillers de la nation, sont prudents, il n'en faut pas davantage pour qu'on puisse dire de l'État qu'il est prudent et courageux. Les citoyens peuvent, dans un certain degré, ne pas l'être autant que lui, bien que les défenseurs et les conseillers de la cité se recrutent parmi eux. Mais pour la tempérance, pour la justice, il n'en va point de même : si les citoyens ne sont pas personnellement tempérants, si dans leurs rapports réciproques, ils ne sont pas justes les uns envers les autres, sans parler de cettejustice officielle et rare qu'appliquent les sévères tribunaux, l'Etat lui-même ne peut être que très-imparfaitement tempérant et juste. Il faudra donc, dans la démocratie, que chaque citoyen s'applique surtout à être tempérant, juste et saint, puisque le principe de la démocratie, c'est la vertu; et que, pour la prudence et le courage, le citoyen peut s'en rapporter en partie à ceux qui sont chargés de le gouverner et de le défendre.

En résumé, nous voyons bien clairement ce qu'est la vertu pour l'individu, et ce qu'elle est pour l'Etat. Les devoirs qu'elle impose sont de part et d'autre tout pareils; et puisque la démocratie doit accepter le noble joug auquel Montesquieu la soumet, cherchons les conséquences pratiques qu'entraîne surtout pour elle le principe de la vertu. L'histoire nous donnera ses témoignages ; et l'exemple du passé, mieux compris, nous révélera quelques-uns des secrets de l'avenir. En se rappelant ce qu'a été parfois la démocratie, on jugera mieux de ce qu'elle doit être et peut être.

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