‹ A la démocratic françaiseChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des oonsfjquencps pratiquos du principp de la vertu dans la démocratie.

D'abord, l'histoire des démocraties ' atteste qu'elles sont à peu près le seul gouvernement qui se soit occupé (tomme il convient de l'éducation des citoyens. Ce qui se passe sous nos yeux, dans le sein de notre propre démocratie, nous prouve évidemment que c'est là une loi générale, que notre nation peut accomplir mieux encore que toutes les autres nations, parce

' L'histoire des démocraties. Quand on parle de^ démocraties antiques, il ne faut jamais perdre de vue les resliûctions fatales dans lesquelles y était enchaînée la liberté. Tout ce qu'on dit de ces gouvernements, par rapport aux démocraties actuelles, ne s'applique jamais qu'à la société des citoyens, des liomuies lil)res.

qu'elle est plus démocratique qu'aucune d'elles. Les républiques ont toujours surveillé avec la sollicitude la plus attentive l'éducation de leurs enfants : Athènes, Sparte, Rome, nous le montrent assez. Les monarchies, au contraire, ont en g'énéral négligé ce soin capital.

Cette préoccupation des démocraties se comprend et se justifie par le principe même sur lequel elles reposent. C'est dans les premières années de la vie qu'il faut former l'homme à la vertu et lui donner des mœurs; car son âme, pure encore de tous les contacts qui plus tard pourront la flétrir, reçoit alors, et garde fidèlement les impressions profondes et salutaires. Lu vraie éducation est celle qui enseigne la vertu; et parmi les philosophes, les plus g*rands et les plus sages sont ceux qui ont traité avec le plus d'étendue et de vérité cet inépuisable sujet. C'est que la démocratie, en soignant l'édticatiun de ses enfants, veille à son propre salut, l'ar là, elle protège et conserve sa propre

vie; et l'ardeur toute maternelle qu'elle apporte à ce devoir sacré, est passionnée comme une sorte de défense personnelle. Il faut perpétuer la vertu pour que l'État subsiste; il penche vers sa ruine, quand elle se relâche; il meurt, quand elle lui manque. Qu'on demande à Montesquieu comment les démocraties s'abîment et finissent quand la vertu y est mise en oubli et que les mœurs se dépravent. On peut être assuré que ces grandes défaillances des peuples que signale l'histoire, ont toujours été préparées par une négligence et de longues perversions dans l'éducation des citoyens.

Un trait non moins spécial des démocraties, c'est l'amour sans bornes de la patrie. La gloire des républiques anciennes, et leur grandeur, l'enthousiasme que nous inspirent et qu'inspireront toujours leurs exemples, n'ont point d'autre cause. Dans la démocratie, on n'aime pas seulement la patrie « comme la mère commune; » on l'aime surtout, bien que parfois

sans le savoir, comme l'institutrice de la vertu. L'âme de l'homme est si naturellement faite pour le bien, qu'elle ne peut jamais donner qu'au bien seul ces irrésistibles dévouements. Le patriotisme a eu quelquefois, je ne le nie pas, ses erreurs et même ses crimes; en poursuivant le bien, il ne l'a pas toujours rencontré, parce qu'il reste toujours dans l'homme un fond de faiblesse naturelle, et qu'il se perd bien souvent par les sentiments mêmes qui lui ont été donnés pour le sauver. Mais ce n'en est pas moins le patriotisme, c'est-à-dire l'amour de la vertu, qui a fait faire toutes les grandes choses dans les démocraties, qui a formé ces incomparables caractères, nos modèles et nos maîtres , que nous reproduirons sans doute en les imitant, quand nos immenses sociétés pourront faire, pour l'universalité des membres qui les composent, ce que la patrie antique faisait pour ses rares citoyens. Le patriotisme est moins connu des monarchies, parce

que la vertu principale du sujet est d'obéir au monarque, et que l'homme ne se dévoue jamais que très-imparfaitement à l'homme. Ce n'est que dans une démocratie que le^ philosophe peut dire : « La patrie a plus de droits et de res- « pects à noshommag-es, elle est plu.s auguste « et plus sainte devant les Dieux et devant les « sages qu'un père, qu'une mère et que tous « les aïeux. Il faut respecter la patrie, même « dans sa colère; avoir pour elle plus de sou- « mission et d'égards que pour un père; la ra- « mener par la persuasion, ou obéir à ses or- « dres; souffrir sans murmurer tout ce qu'elle « commande de souffrir, fût-ce d'être battu ou « charg'é de chaînes. Si elle nous envoie à la « guerre pour y être blessés ou tués, il faut y « aller; le devoir est là; il n'est permis, ni de î reculer, ni de lâcher pied, ni de quitter son « poste. Sur le champ de bataille, devant le tri- « bunal, partout, il faut faire ce que veut la « République, ou employer auprès d'elle pour

« la flécliir les moyens que la loi accorde. En- « fin, s; c'est une impiété de faire violence à un « père, à une mère, c'en est une bien plus « g-rande de faire violence à la patrie ' . » Croiton que . le sage d'Athènes, que Socrate, eut jamais tenu de la patrie un tel langage, si l'idée de la patrie ne se fût confondue dans son âme avec l'idée inème de la vertu et du bien?

Par suite, il n'y a pas de gouvernement où l'obéissance aux lois doive être plus complète que dans la démocratie. La loi n'y est pas seulement l'ordre donné par la patrie, qu'on respecte et qu'on aime, et par le magistrat qu'elle institue; c'est le jug'ement de « la raison de- « venue la règle commune de l'Etat. » Il y a de plus cet avantag-e dans les gouvernements libies, que les citoyens, chacun pour leur part individuelle, ont participé à la confection de la loi qui les régit. Mais ce n'est pas même une

' Platon, Criton, p. 148, tradiictiuu de M. V. Cousin.

— Iî28 —

œuvre personnelle qu'ils défendent en y obéissant : c'est la voix de la vertu qu'on écoute et qu'on suit en se faisant « le serviteur de la loi. » La crainte n'entre pour rien dans cette soumission généreuse et volontaire. Socrate, dans la prison où l'attend la ciguë, préfère, pour rester un bon citoyen, la mort à la fuite; il redoute de trouver au seuil de son cachot les Lois de la République élevant leur voix accusatrice, et lui reprocliant sa désobéissance comme un attentat à la vertu. Violer la loi, c'est manquer à la foi promise, même quand la loi se trompe dans ses applications et qu'elle frappe un innocent. Le juge alors est seul coupable, et c'est se rendre presque aussi coupable que lui que de se soustraire à son jugement inique, mais légal ; car la loi, comme l'a si bien dit Aristote, « c'est « l'intelligence sans les passions aveugles des « hommes qui la font ou qui l'exécutent '. » Le premier et le plus immuable principe de la

1 Aristote, Politique, livre III, ch. xi, | 4.

— Iî>9 —

vertu, c'est de ne jamais faire le mal, et de ne pas même le rendre quand on l'a reçu. D'ailleurs, la vertu, fondée sur la sagesse et ses immuables croyances, n'a-t-elle pas toujours pour soi l'équité des Dieux? Et que peut-on craindre des hommes, quand la mort même, dont ils disposent, ne peut que combler les espérances de toute une vie?

Cette obéissance absolue à la loi, qu'on ne doit jamais changer que par les voies de la douceur et de la persuasion, a cette autre conséquence admirable, que la démocratie est celui de tous les gouvernements où l'ordre peut être à la fois le plus assuré et le plus réel. L'ordre qu'on obtient par la terreur sous les gouvernements despotiques est factice, et n'est bon que pourles esclaves ou pour des brutes. L'ordre vraiment digne de l'homme est celui qui s'allie avec la liberté, celui même que la liberté s'impose et qui vient d'elle, appuyé sur les principes inébranlables de la vertu et de Li raison.

— i.jo —

De cette obéissance à la loi, sort une troisième conséquence politique, qui se développe et qu'un n'apprécie complètement que dans les démocraties. Certainement on doit obéir à la loi sans résistance, sans murmure même; mais ceci ne veut pas dire qu'on doive l'approuver dans tout ce qu'elle prescrit. La loi n'est pas infailli'ole ; il faut donc la réformer quelnuefois; et comme toute violence est proscrite, et que le g'ouvernement démocratique est le seul qui puisse dire légitimement que contre lui « l'insurrection « n'est jamais permise, » il ne reste que la discussion pour réparer le mal, ou substituer à un bien devenu insuffisant un bien plus complet. La conscience dans l'homme n'abdique jamais; devant ce tribunal impartial et pacifique, le citoyen peut toujours citer les lois les plus augustes de son pays. Il faut donc dans la démocratie une liberté absolue dépenser, une liberté absolue d'exprimer ce qu'on pense *. Le ci-

1 Voilk comment « Athènes était Tendroit de la Grèce

toyen doit à la patrie le fruit de ses méditations. Socrate passe sa vie, et la risque enfin, à conseiller ses concitoyens, qui le frappent sans le décourager. Il n'y a de limite aux conseils et aux critiques que la paix même de la cité et l'existence de l'Etat. Voilà pourquoi la liberté de la presse tient une telle place dans tous les Etats modernes, qui, en devenant libres, se rapprochent de plus en plus du gouvernement modèle, de la démocratie. Il faut ajouter que, seule parmi les gouvernements, la démocratie peut admettre la liberté de discussion dans toute sa latitude. Quand on a pour base la justice et la vérité, qu'aurait-on à redouter de l'examen même le plus sévère? La discussion, loin d'ébranler-alors les principes sur lesquels s'appuie la société, ne fait que les rendre plus forts et plus indestructibles. La monarchie, l'oligar-

où l'oa avait la plus grande liberté de parler, » comme Socrate le dit à Polus, dans le Gorgias, page 224, trad. de M. V. Cousin.

chie ne peuvent guère souffrir qu'on les discute, parce qu'on serait bien près alors de les renverser. La démocratie, si elle était toujours sage, pourrait hardiment appeler la controverse, qui n'aurait alors d'autre effet que de l'éclairer et de l'affermir. Elle s'offrirait aux coups de ses adversaires, sûre de toujours en triompher.

Mais ce n'est pas d'un ordre matériel et purement extérieur que la vertu peut se contenter. Il lui faut cet ordre intime et profond que la conscience de chaque citoyen doit receler et qui est la ferme assise de l'ordre social lui-même. Il lui faut l'ordre moral, sans lequel l'autre est à la fois sans valeur et sans durée. Elle l'exig-e de tous sans distinction; mais elle l'exige plus étroitement encore des magistrats, dont l'exemple a tant d'empire même sur des égaux, obéissant à une autorité légitime.

Platon enseignait admirablement, voilà plus de deux mille ans, comment l'État pouvait, par des soins intelligents et délicats, se préparer

— iSA —

des chefs dignes de le régir. Mais les vœux de Platon, quelque réalisables qu'ils sont, n'ont jamais été réalisés; et quand il s'est trouvé des sages à la tête des sociétés, c'est, presque toujours, la nature ou le hasard qui les avait faits; ce n'était pas la prudence sociale qui les avait formés pour ces hauts et difficiles devoirs. La réflexion ni l'étude ne les y avaient point en général disposés; ils n'avaient pas eux-mêmes le secret de leur propre sagesse; et l'on ne trouverait peut-être point, dans les annales de l'humanité, un seul philosophe qui ait été chargé de conduire et de gouverner un peuple. Est-il besoin de dire que, dans un gouvernement qui doit conformer sa vie à la vertu, c'est à l'intelligence, à la raison, que doivent être remis le pouvoir et l'exercice delà souveraineté? La démocratie poussée à sa dernière limite, c'erit l'abolition complète de toutes les conditions autres que le mérite. Dans les monarchies, dans les aristocraties, le mérite se fait jour

aussi, parce que l'État a beau faire, les conditions factices dont il essaye de se contenter et de vivre ne lui suffisent pas. La naissance et la richesse sont des éléments sociaux fort utiles; et il n'est pas besoin d'avoir vécu dans nos Etats modernes pour savoir tout ce qu'ils valent. Aristote, au temps d'Alexandre, les appréciait tout aussi bien que nous pouvons le taire, après ces longues et nombreuses expériences de la monarchie sous toutes ses formes. Mais les politiques g'recs savaient de plus, et nous savons comme eux, que la richesse et la naissance ne peuvent suffire, et qu'il faut, pour les soutenir et les conserver, précisément ce qui les a créées l'une et l'autre, et peut toujours les suppléer, à savoir, le mérite '. Or nous voyons assez, par l'exemple même de notre siècle, que rechercher

' Aspasie et Socrate le disent expi-essément dans le Ménexéna : « Le gouvernement d'Athènes était autrefois le •< même que maintenant, une aristocr-atie. Les uns l'appel - '< lent une ilémorratie; les autres, autrement, selon leur guùt; '< mais c'est réellement une aristocratie sous le consente-

avant tout le mérite personnel, indépendamment de tout autre avantage étranger, c'es^t le Ijut constant de la démocratie. La plus démocratique de toutes les institutions, par cela même qu'elle abaisse toutes les barrières, c'est le suffrage universel, que nous tentons d'appliquer et qui a déjà produit des résultats qu'on était bien loin d'en attendre. Les aristocraties les plus prudentes ne font donc pas mieux à cet égard que ne fait ou ne peut faire la démocratie. Elle assurera dans son propre intérêt, et par sou principe même, le gouvernement des meilleurs, que Platon demandait, et qui est le seul gouvernement vraiment digne de ce nom.

Quand la hiérarchie sociale repose sur une base aussi solide, aussi juste, il est alors plus difficile qu'il y ait place dans la cité pour ces

« ment du peujjle. Le {)euple, qui pussètle rautorité souvf- '< raine, confère les charges et la puissance ;\ ccuxqui iiiii'Mi — « sent être les meilleurs. Le seul principe i-ecu, c'est que « celui qui paraît être habile ou vertueux l'emporte et coni- « mande. >« yfnirxi'jir, p. 195, IimiI. di' i\I. A', (Jonsin.

— 13(> — haines et ces jalousies qu'excitent les fortunes imméritées. Les passions les plus mauvaises s'apaisent devant le succès, quand il est équitable; et l'exercice du pouvoir entre des mains qui sont dignes de le porter, adoucit bien des rancunes et rassure bien des intérêts. L'élection, d'où sortent les magistratures, leur donne en outre une force et une bienveillance qui contribuent puissamment à la paix de la cité et à l'union des citoyens.

Le principe de l'État démocratique est le seul qui puisse inspirer aux hommes la véritable concorde, en leur donnant, sur les sujets qui les divisent le plus ordinairement, sur le juste et l'injuste, l'honnête et le déshonnête, le bien et le mal, des opinions uniformes et immuables. La sagesse antique l'a dit, et l'expérience de tous les siècles l'a répété : « Il n'y « a d'amitié solide qu'entre les hommes ver- « tueux. » L'amitié, c'est, on le sait, l'ég-alité; mais c'est surtout l'égalité entre gens qui

s'estiment. La vertu, qui découle du principe môme de l'Etat, s'insinue donc dans toutes les parties qui le composent, pour les vivifier et les unir; et voilà comment la démocratie est le seul gouvernement où l'on comprenne et où l'on applique les véritables sentiments de la fraternité sociale. Platon disait bien aux citoyens de sa cité idéale qu'ils étaient les enfants d'une même terre, d'une même patrie, qu'ils étaient tous frères, et qu'ils devaient avoir les uns envers les autres cette sj'-mpathie bienveillante qui lie les membres d'ime même famille. Mais ce n'est que de nos jours qu'on a essayé de mettre en pratique dans toute leur étendue ces nobles maximes, qui jaillissent du fond du principe revendiqué en l'honneur de la démocratie.

Il faut bien voir d'ailleurs que cette fraternité est surtout intellectuelle. On doit soulager matériellement ses frères, quand ils souffrent; mais le principal devoir envers eux et le plus

fécond, c'est de les améliorer moralement. Socrate est encore en ceci le modèle du citoyen accompli. A son exemple, chacun de nous peut toujours, dans une certaine mesure, appliquer à soi-même et aux autres cet examen scrupuleux et bienveillant qui instruit et corrige. La vertu n'a pas de soin ])lus cher et n'a pas de bienfait à la fois plus aisé ni plus utile.

îl suit de là que le dédain des biens matériels et de la richesse est très-facile à la démocratie ; et ceci pour deux raisons. En poursuivant les biens divins, et en en goiitant les charmes solides, la vertu n'a pas de peine à nég-liger les biens vulgMÎres, ou du moins à ne les recherclier que dans la mesure où ils sont indispensables. Elle ne les oublie pas ; mais elle les prise à leur juste valeur, et ne se passionne point pour eux, parce qu'elle place son amour plus haut. En second lieu, la vertu redoute ces biens qu'elle néglige: elle sait quels en sont pour la faiblesse humaine les périlleux attraits; elle les évite

ponr n'y point succomber, et elle les craint presque autant qu'elle les dédaig-ne. La prudence et la tempérance, qui lui sont habituelles, la préservent également de ces écueils, où se brisent toujours les monarchies et les gouvernements oligarchiques.

Ce ne sont donc pas seulement les circonstances extérieures et le hasard qui donnent aux démocraties ces vertus admirables que personne ne leur conteste, la frug'alité, la simplicité, l'austérité des mœurs. Ces vertus qu'a vantées l'histoire, dans les premiers temps du moins de toutes les démocraties, dérivent du principe sur lequel elles s'appuient. La tempérance est une des parties essentielles de la vertu, qui ne peut vivre au milieu des excès des passions, et qui succombe à leurs assauts.

\'oilà ce qui explique encore pourquoi, dans les démocraties, le pouvoir est en général si divisé. Tempérer le pouvoir, est une maxime aussi ancienne que sage. Socrate et Platon n'ont

cessé de la recommander aux politiques de leur temps ; ils la recommandent encore aux politiques de tous les siècles. Mais il n'y a g-uère que la démocratie qui pratique cette maxime; et les autres gouvernements ne la mettent à profit que dans la proportion même où ils se rapprochent de la forme et des institutions démocratiques. D'où vient aux démocraties cette tempérance politique, gage de la stabilité des États, et qui a soutenu Rome pendant plus de sept cents ans, si ce n'est de cette autre tempérance que la vertu impose aux citoyens, et qui de leur âme passe jusqu'à l'âme de l'État lui-même? « Si, au lieu de donner à une chose ce qui lui « suffit, on va beaucoup au delà ; si, parexem- « pie, on donne à un vaisseau de trop grandes « voiles, au corps trop de nourriture, à l'âme « trop d'autorité, tout se perd. Le corps devient « malade par excès d'embonpoint. L'âme tombe c( dans l'injustice, fille de la licence. Mais il « n'appartient qu'aux plus grands législateurs.

— 1-il —

« instruits de la-mesure du pouvoir qui suffit à « la nature humaine, de prévenir cet inconvéa nient ' . » De tous les gouvernements, c'est encore la démocratie qui résout le mieux ce problème ; et c'est à son principe qu'elle doit quelquefois d'en trouver si bien la solution épineuse. • Toutes les démocraties n'ont donné le pouvoir suprême qu'à de très-courtes échéances, et elles l'ont en outre diminué en l'entourant de pouvoirs secondaires qui le limitent et le refrènent. C'est la gloire des gouvernements constitutionnels, ou semi-démocratiques, de pondérer les pouvoirs en les divisant. Mais dans ces gouvernements, c'est une sorte de concession qu'ils • accordent à grand'peine, ou même qu'on leur arrache. Pour les démocraties, au contraire, c'est une règle qui leur est fcicile, parce que cette règle est dans leur nature et parce qu'elles se l'imposent.

C'est encore à la même cause qu'il faut at-

> Platon, Loir, 1. III. p. 172, ti-adiK-tion iIp M. V. Cousin.

tribuer l'importance que, dans toutes les démocraties, acquièrent les classes moyennes. « Comme la modération et le milieu en toutes « choses sont ce qu'il y a de mieux, il s'en- « suit, évidemment, qu'en fait de fortunes, la « moyenne propriété est la plus convenable de « toutes. Elle sait, en effet, se plier plus aisé- « ment que toute autre aux ordres de la raison, « qu'on écoute si difficilement quand on jouit « de quelque avantag-e extraordinaire en force, « en naissance, en richesse; on quand on souffre « de quelque infériorité excessive de pauvreté, « de faiblesse, d'obscurité. Dans le premier cas, « l'orgueil que donne une position si brillante, « pousse les hommes aux grands attentats. Dans « le second, la perversité se tourne aux délits « particuliers; et les crimes ne se commettent « jamais que par orgueil ou perversité. Négli- « gentes de leurs devoirs politiques dans le sein « de la ville ou au sénat, les deux classes extrè- « mes sont également dangereuses pour la cité.

« Il faut dire encore qu'avec cette excessive « supériorité que procure l'influence de la ri- « chesse, un nombreux parti, ou tel autre avance tage, riiomine ne veut ni ne t^ait obéir. Dès « l'enfance, il contracte cette indiscipline dans « la maison paternelle ; et le luxe dont on l'a « constamment entouré ne lui permet pas d'o- « béir, même à l'école. D'autre i)art, une e.\- « trème indi^-ence ne dég-rade pas moins. Ainsi, « la pauvreté empêche de savoir commander, « et n'apprend qu'à obéir en esclave. L'extrême « opulence empéclie riiomme de se soumettre « à une autorité quelconque, et ne lui enseigiie « qu'à commander avec tout le despotisme d'un « maître. On ne voit alors dans l'État que tyrans « et esclaves, et ])as un seul bomuie liNre. Ici, « jalousie envieuse; là, vanité méprisante, si « loin l'une et l'autre de cette bienveillance réci- « proque et de cette fraternité sociale qui est la « suite de la bienveillance. Eh! qui voudrait ft d'un ennemi à ses côtés, même pour un ni-

— iU —

« stant de route î Ce qu'il faut surtout à la cité, « ce sont des êtres égaux et semblables, con- « dition qui se trouve avant tout dans les situa- « tions moyennes; l'État est nécessairement « mieux gouverné quaad il se compose de ces « éléments qui en forment selon nous la base « naturelle. Ces positions moyennes sont aussi « plus sûres pour les individus : ils ne convoite tent point, alors, comme les pauvres, la force tune d'autrui; et leur fortune n'est point con- « voitée par autrui, comme celle des riches « l'est ordinairement par l'indigence. On vit « ainsi loin de tout danger, dans une sécurité « profonde, sans former ni craindre de conspi- « ration. »

Ces judicieuses observations, que ne désavouerait pas un démocrate de nos jours, de qui sont-elles? D'Aristote ' ; et l'expérience de notrd société, où domine la classe moyenne depuis plus de soixante an,-, ne le démentira pas.

1 Arisi.ot'-, Voliti'^xe, liv. \ I, i^h, 1], §i ■•* er siuv.

— lio —

C'est cette classe, déjà la plus nombreuse de beaucoup, qui fera l'ordre et la stabilité durables de notre démocratie.

Cette modération, qui va si bien avec la vertu, qui l'assure et la garantit en la conservant, est conforme à la sagesse et à la nature humaine bien comprise. Il suit de là que, reposant sur un principe aussi général et aussi profond que celui de la vertu, les démocraties ne travaillent pas, comme les monarchies ou les aristocraties, pour elles seules : elles travaillent en quelque sorte pour l'humanité tout entière. Leur activité est moins égoïste: et les progrès qu'elles font d'abord pour elles-mêmes, sont des conquêtes pour la civilisation du genre humain. Si Athènes et Rome n'eussent pas été des ré})ubliques, elles n'auraient point eu sur le destin des peuples, sur leur intelligence et leurs institutions, cette influence décisive et bienfaisante qui les immortalise. Comme, au fond, l'Etat dans les démocraties n'a pas d'intérêt particulier, d'in-

— Ji(3 —

téi'èt individuel, et qu'il ne leclierche que l'iiltérêt de tous, il étudie le juste et le vrai dans toute leur étendue, et il les trouve l'un et l'autre dans la mesure des lumières et des mœurs du temps. Ces parcelles de justice et de vérité, dont quelques-unes suffisent à la gloire des plus g-rands législateurs, sont l'héritage vénérable qu'ils transmettent aux générations qui se succèdent; et les démocraties ont plus apporté à ce patrimoine commun qu'aucune autre forme de g'ouvernement *. C'est ainsi que la France, qui devait représenter plus tard la démocratie dans l'Europe moderne, a eu de très-bonne heure ce caractère éminent d'universalité dans toutes ses œuvres. La Constituante n'a pas décrété les

1 Aspasie et Sujrale expriment la même pensée dans le Mcnexéne, en parlant de la démocratie athénienne : « Les « ancêtres de ces guerriers et les nôtres, ces guerriers mè» « mes, nés si heureusement et élevés au sein de la lil)értéj •< ont l'ait tant de belles actions puliliques et particulières « dans le but de servir l'humanité. « Mcncxéiic, p. K'Gj trad. de M. \'. Cousin. . •

- lit -

droits du citoyen français; elle a proclamé les Droits de l'homme. Depuis la Constituante, nous n'avons rien perdu de ces généreuses traditions. Les conserver, les étendre, les approfondir, sera la g-loire de notre siècle et de ceux qui suivront. Une révolution en France amène un progrès dans l'Europe entière.

Terminons cette peinture de la démocratie par un dernier trait. La piété est non-seulement facile à la vertu; elle lui e.st indispensable. La loi de riiomme ici-bas, suivant Platon, c'est autant qu'il le peut de se rendre semblable au Dieu qui l'a créé, et qui le protège; son invincible appui, c'est « la vertu, et Dieu à qui elle plaît. » L'homme qui s'élève souvent vers son auteur et son modèle infini par ses actions vertueuses, n'a pas de peine à s'y élever plus souvent encore par la pensée. C'est revenir à la source vraie, à la source éternelle du bien, qu'il poursuit et qu'il pratique; et le cœur qu'anime cette sainte ardeur, résisterait à son propre élan.

— lis —

s'il ne remontait pas plus haut que sa conscience et que cette vie. Voilà pourquoi les démocraties doivent être pieuses, et comment elles doivent surtout l'être, du moment qu'elles reviennent à elles-mêmes, et que, sortant de l'ivresse de la lutte qui les affranchit; elles peuvent se reconnaître et se comprendre.

Telles sont donc les conséquences à peu près inévitables qu'entraîne, pour les démocraties en général, le principe de la vertu, plus ou moins bien compris, mais toujours appliqué et cultivé par elles : sollicitude immense pour l'éducation de la jeunesse, patriotisme ardent, soumission à la loi, ordre véritable de la société, liberté absolue de penser, surveillance perpétuelle des citoyens les uns à l'égard des autres, et surtout des magistrats, empire remis à la raison et au mérite, fraternité sincère et féconde, estime modérée de la richesse matérielle, division et limitation du pouvoir, prédominance des classes

— liO —

moyennes, influence décisive sui* la civilisation, enfin piété profonde, parce que cette piété est toute naturelle à l'État démocratique.

Ce portrait, quelque flatteur qu'il soit, n'est pas faux. L'histoire atteste que parfois les démocraties ont mérité ces louanges à divers égards, s'il ne s'en est pas encore trouvé une seule qui les méritât toutes ensemble. Il dépend de nous que l'avenir l'emporte sur le passé.

Page 1