‹ A la démocratic françaiseChapitre 9 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'égalité, conséquence de la liberté.

Un dés moyens les plus assurés dé maintenir l'ordre dans la démocratie, c'est d'y maintenir soigneusement l'égalité parmi les citoyens. Mais il faut bien savoir ce que c'est que l'égalité dans le gouvernement démocratique; car l'égalité, dont les démocraties sont en effet si jalouses, a donné lieu à plus d'équivoques encore et de malentendus que la liberté même.

Qu'est-ce donc que l'égalité?

Il est très-facile de le bien comprendre^ si l'on se rappelle ce que c'est que la liberté. Évidemment, la liberté est le fond même de la nature humaine; l'homme, pour qui veut

le distinguer de tout le reste de l'univers, est avant tout un être libre. La liberté, prise en soi et essentiellement, est donc semblable dans tous les hommes, quelque différents qu'ils puissent être à mille autres ég*ards, et même dans l'exercice individuel de cette liberté. C'est là ce qui constitue l'identité de la race, parce que c'est là ce qui constitue l'être humain luimême. Ce seul point de ressemblance suffit pour établir l'ég-alité des hommes entre eux; ou pour mieux dire, c'est le seul point où ils soient égaux. Cherchez bien dans toute la nature de l'homme, vous ne trouverez, hors de cette faculté éminente et toute pareille dans chacun de nous, que différences et inégalités profondes. Au moral, au physique, tous différent les uns des autres. Si de la personne même de l'individu, l'on passe à tout ce qui l'accompagne et l'entoure, les dissemblances bont encore bien plus saillantes et décisives. jSaissance, éducation, caractère, fortune, posi-

— IG'.> — tion sociale, on cherchera vainement l'égahlé dans tout cela ; on tentera bien plus vainement encore de l'y établir, parce que tout cela ne souffre point d'égalité véritable, et que c'est vouloir bouleverser la nature même des choses, que d'essayer de changer cette immuable loi ' . Ainsi, la seule égalité que l'État doive garantir aux citoyens dans la démocratie, c'est l'ég'alité de la liberté. La Providence a donné à chacun de nous la liberté, pour que nous puissions , comme êtres moraux et responsables , développer les facultés de toute sorte qu'elle nous a réparties dans des mesures si diverses. Tout ce qui gène et peut détruire ce libre développement doit être écarté par l'État, comme attentatoire tout ensemble et à la nature humaine et à la durée même de la société. Dieu n'a fait l'homme sociable que pour qu'il put, par ses rapports avec ses semblables, par les secours qu'il en reçoit et ceux qu'il leur donne,

' Voir le Petit Traité de M. V. Cousin, Jnstic et Charité.

arriver plus sûrement au but même de sa vie, c'est-à-dire au plus facile et plus régulier développement de son être. De là ces droits irriprescriptibles et sacrés qui sont inhérents à la personne humaine, et que les nations éclairées se sont fait souvent un honneur de reconnaître dans des déclarations solennelles. Tous ces droits^ sans exception, se rapportent à la liberté, et ne peuvent se rapporter qu'à elle. Si l'on dit que tous les hommes sont ég-aux en droits, c'est uniquement parce que tous sont ég*aux en liberté.

Dieu n'a pas voulu (|ue nous le fussions à aucun autre égard; et l'on a parfaitement démontré que l'inégalité, générale et inévitable sur tout autre point que celui-là, est iudispensable à la formation et à la durée, au bon ordre et à la prospérité^ des sociétés humaines '.

1 Voir surioiU Touvraye de M. ïliiers, De la Propvicti , liv. I, ch. 6; et le Petit Traité de M. Hippolyte Passy, Les Causes de Viiiégallté des richesses.

Vouloir une antre t^g'alité que l'ég-alité devant la loi, c'est aller contre le plan même de la Providence; c'est rêver des utopies, absurdes tant qu'elles restent dans la spéculation, dangereuses quand elles tentent de se réaliser, et coupables malgré l'apparence de philanthropie qui les revêt.

Telle est la natiu'P de l'égalité, et telles en sont les limites.

La liberté est en quelque sorte une faculté tout individuelle. L'homme est libre en .soi et pour soi; l'ég-alité au contraire implique nécessairement un rapport, et deux termes au moins. L'égalité est donc davantag'e un élément social. Sans elle, la société n'est phis assise sur ses basea naturelles; et, bien que Tesclavag-e ait longtemps duré, il n'en était pas moins un monstrueux attentat contre îanature et le droit. C'est une épreuve que Dieu a voulu imposer aux peuples qui l'ont souffert. Mais il n'est pas un instinct de notre C(Hur, pas une pensée de notre

raison, qui ne se soulève contre lui et qui ne le réprouve, parce qu'il détruit l'homme même et le ravale au niveau de la brute, en le privant de la liberté. L'égalité est si évidemment nécessaire à la société que les politiques grecs, qui vivaient cependant au milieu de l'esclavage, n'ont pas hésité à reconnaître ce principe, et que pour eux un des premiers axiomes de la science politique, « c'est que la cité, l'Etat, n'est qu'une « association d'êtres égaux ayant des droits c( identi([ues ' ; » et voilà comment à leurs yeux l'esclave ne pouvait faire partie de la cité : il n'était pas l'égal de son maître.

On voit donc sans peine pourquoi les sociétés démocratiques tiennent tant à l'égalité. Je ne dis pas que cette passion ne puisse venir quelquefois d'une jalousie peu louable ; mais ces motifs déraisonnables et vils sont des excep-

1 Avistote, Politique, ïiv. III, ch. 11, § 2, et liv. IV, cli. 7, ^ 2 et passim. Platon admet aussi l'égalité, puisque de tous ses citoyens il fait des fréi-es. République, liv. III, p. 187* trad. de M. V. Cousiu.

tions. Les démocraties veulent l'égalité^ parce que l'ég-alité, juste par elle-même, est indispensable à leur existence. Quand l'État a pour principe la vertu, quand la vertu a pour condition la liberté, il n'y a de relations possibles entre les membres de l'association civile que celle que peut avouer l'égalité. Le sentiment qui pousse quelques cœurs dégradés à envier la richesse et les avantages d' autrui, est plus rare encore, quoi qu'on en puisse dire, dans les démocraties, qu'il ne l'est partout ailleurs, parce qu'en général les différences politiques et matérielles entre les citoyens y sont moins grandes que dans les autres gouvernements.

Du reste, l'égalité n'empêche en rien ces distinctions sociales qui ne séparent pas les hommes entre eux, mais qui les classent suivant les besoins et les nombreux degrés de la hiérarchie politique. Il y a beaucoup de magistratures dans les démocraties ; et elles peuvent y être d'autant plus respectées que c'est l'élection qui les con-

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