‹ À la démocratie françaiseChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE IL Des diverses parties de la vertu · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL Des diverses parties de la vertu

Pour mieux comprendre et pratiquer la vertu, étudions, sous la conduite de la philosophie antique, les parties diverses qui la forment. En connaissant par l'analyse les devoirs principaux qu'elle nous impose, nous ^aurons peut-être les suivre plus fidèlement.

Dans ces délicates et saintes matières^ il est un guide toujours autorisé : c'est Platon. Les pères de l'Église se sont instruits à son école^ et le Christianisme, en puisant à ces sources pures et fécondes, ne les a point taries. Nous pourrons y puiser à nôtre tour, sans craindre de rien ravir à leur éternelle abondance.

D'abord, Platon a toujours soutenu que la vertu est une; et nous pouvons constater par l'observation, comme il l'a fait lui-même, que toutes les actions vertueuses, quelles qu'elles soient, ont un caractère commun qui nous permet de les reconnaître et de les classer sous l'idée générale qui les représente. Mais, tout en admettant cette unité de la vertu, Platon y distingue le plus souvent quatre parties^ et quelquefois cinq.

Ces parties de la vertu sont : la prudence, le courage, la tempérance et la justice, à laquelle Platon joint aussi la sainteté, que nous n'aurons garde d'en séparer.

Voilà ce que Platon appelle les biens divins, ces premiers de tous les biens pour l'homme, qui, par son ignorance et son orgueil, poursuit trop souvent, avec une aveugle avidité, ces autres biens de moindre valeur, qu'on nomme la santé, la force, la richesse. Ceux-là sont des biens humains, qui ne viennent jamais, durables

et solides, qu'à la suite des autres, et qui, manquant de ce ferme appui, ne sont guère pour notre faiblesse qu^une occasion de chute et de ruine.

I^a prudence, avant tout, consiste à prendre de sages mesures; à proportionner les moyens au but qu^on se propose ; à connaître clairement ce but, qui ne peut jamais être, sous quelque forme variée qu'il se présente, que le bien; et à y marcher par les voies les plus certaines. Mais le conseil n-pst éclairé qu'autant que la science y préside et TaccQpipagne. L'igporance ne mène qu*à des abîmes; la science seule peut nous donner cette infaillible lumière qui doit assurer pos pas. C'est donc 1q prudence qui conduit et qwi aonserve; elle est 1a première des vertus, pavce que c'est elle qui donne k Tbomme et ^ TKt^t pette indispensable durée sans laquelle ils ne pourraient rien accomplir,

Le rôle du oourage n'est pag moins 'm^r^ tftnt ni wpina clair. A consi<lérer le vrai cafaoi

— lis —

tève qu'il doit avoir^ le courage n'est paa autre chose, dansTàme de Tbomme, que c cette force c qui garde toujours l'opimon juste et légitime c sur ce qu'il &ut craindre ou ne pas craindrOt f sans jamais l'abandonner dans la douleur, le f plaisir, le désir ou la peuir. > En ftice d'uu danger matériel ou moral, extérieur QU intér; rieur, l'homme vraiment courageux court oe danger avec constance, quand il smt que la honte est de le fuir, et que le deyolr est dQ le brayer, C'eat l'éducation et l'habitude qui donnent au cœur de l'homme, mieut encore que la nature, cette forte treiqpe, que rien ne lui fait perdre dans le cours de la vie et qui résiste i l'épreuve de toutes^ les fortunes.

La tempérauce, qui se joint si bien au cqu?

rage^ est l'empire qu'on exerce sur se^ passions et ses plaisirs. L'homme tempérant est celui qui est maître de lui-même, et qui fait prédomine^r la partie raisonnable de son être sur k PAr^e iafi^rieure et brutale, faite pour obéir et se pqu-

mettre, c La tempérance est une manière d*être « bien ordonnée, une sorte d*accord et d'harc monie^ » qui laisse à toute chose ses véritables et saines limites^ qui non-seulement prévient le mal, en évitant l'abus, mais qui donne au bien lui-même, au courage, à la prudence, de justes bornes, et les empêche de se changer en leurs contraires en s*exagérant!

La justice est cette vertu qui consiste à rendre à chacun, à chaque chose même, ce qui lui appartient et lui est dû. Les magistrats, qu'institue la cité, les juges, qui piègent sur leur tribunal auguste, que font-ils, si ce n*est c de faire < que personne dans la société ne 8*empare du « bien d'autrui, ou ne soit privé du sien? »

La justice dans l'individu est donc cet exact rapport qu'il établit entre lui et ses semblables, ses frères; c'est l'équitable conduite par laquelle il respecte les droits d'autrui et sait faire respecter les siens.

Par suite, la justice est la vertu sociale par

- in -

excellence; elle est le fondement et le lien de la société. Les autres vertus ne s'exercent guère que dans l'âme de l'individu et à son profit. La justice s'exerce plutôt dans l'intérêt de tous; car c'est elle qui établit et consolide les relations des hommes entre eux. On peut être prudent, courageux, tempérant pour soi-même; on n'est juste que pour les autres. La justice n'est pas sans doute la seule vertu sociale; mais c'est la plus essentielle et la plus nécessaire. On peut la compléter par des vertus moins austères et plus douces; mais elle est indispensable^ et l'État qui la méconnaît est bien près de sa décadence et de sa mort.

Enfin , la sainteté vient achever en quelque sorte la vertu de Thomme; car si l'homme a des devoirs et des rapports avec lui-même, avec ses semblables, il en a bien davantage envers Dieu; et la vertu qui oublie et néglige la piété, est une vertu bien douteuse et bien obscure. Elle ignore d'où elle vient, et court grand risque de

8*égArdF dans e6tte route difficile de la via, quaad la pensée de Dieu ne la soutient pas. La vertu qui se comprend ne peut point être impie.

Ainsi dono, aainteté, justice, teinpéi'i^nefi, courage et prudence, voil^ les principaux élé- Q^entsi de la vertu. Une seule de ces nobles gu^* lités suffit pour que Thomme pqissfe paraître et se croire vertueux ; toutes ensepa^e, pt réunies en un seul faisceau, elles font; ces rares personnages quMmmortalwent ]e respect et l>dm|ration dei^ JiuTpains. Mais h quQi seryjwt 4e célébrer ftprèa tant d'ftUtr^s, après les sages, les bienfaits dp la yp^tu? Disons avec Platon, dans le Phédon, que « la seule boppe u^oppi^ifi contre % lï^quplle il fout épbanger tout Ip reste, c e^li la % sftgpssp, Il Posons cpniuie un axipipp éyi4euti et d'autant plu^ inébranlable qu'il n'ft pas bpsnin 4*êl;re démontré, que U vprtu est je plu? grand bien de Vhqninae, que I4 rpchercber ppus toutes Ips foiVVf\^^ est §ft «pule Ipi, p\ \^ prutjqupr 4^ns u«P certaine mpsure, son s§ul bopbeur.

liais i9«c)iops-Ie bim : ces factw di^arses de Ii^ yertu, ce$ Yertqs à defoi divines, prudence, cou- T^g^j tempér^ce, justice, piété, ne sont pan moins féiX)ndes ppur les États que pour les pAf tipuli^rs. Les gouverueiQpQtg peuvent les pratiquer comme les individus; on i^ vu paraître et tomber, sur la grande scène deThistoire, des peuples courageux et lâches, des peuple^ justes et iniques, des peuples tempérants et dissolus, des peuple^ prudents et té^pér^efi, Ainsi, la verti; importe aux |;tats iiut^^t ai; moins qu'ai^x individus, et el|e leur est toq( aussi bien ^cces^ible. De parf ef d'autre, le^ labewf^ et les bienfaits ^pnt identiques.

Seqlement, et cette remarque app^rtiept encore à Platon, poi^r la prudencp pt le courfige, il si^ffit ^ la société qu'une partie 4e l'État, ^ défaut de tou^ les pitoyens, possède ces de\};i yertus. ^i d'une part les défenseurs d(î 1» Pité, qy CQmwp nous les appelons, les soldats, §Qp| courageux; si d'autre part le^ garfiieps d^S

lois, les conseillers de la nation, sont prudents, il n*en faut pas davantage pour qu'on puisse dire de TÉtat qu'il est prudent et courageux. Les citoyens peuvent, dans un certain degré, ne pas Têtre autant que lui, bien que les défenseurs et les conseillers de la cité se recrutent parmi eux. Mais pour la tempérance, pour la justice, il n'en va point de même : si les citoyens ne sont pas personnellement tempérants, si dans leurs rapports réciproques, ils ne sont pas justes les uns envers les autres, sans parler de cette justice officielle et rare qu'appliquent les sévères tribunaux, l'État lui-même ne peut être que très-imparfaitement tempérant et juste. Il faudra donc, dans la démocratie, que chaque citoyen s'applique surtout à être tempérant, juste et saint, puisque le principe de la démocratie, c'est la vertu; et que, pour la prudence et le courage, le citoyen peut s'en rapporter en partie à ceux qui sont chargés de le gouverner et de le défendre.

En résumé, nous voyons bien clairement ce qu'est la vertu pour Vindividu, et ce qu'elle est pour rÉtat. Les devoirs qu'elle impose sont de part et d'autre tout pareils; et puisque la démocratie doit accepter le noble joug auquel Montesquieu la soumet, cherchons les conséquences pratiques qu'entraîne surtout pour elle le principe de la vertu. L'histoire nous donnera ses témoignages; et l'exemple du passé, mieux compris^ nous révélera quelques-uns des secrets de l'avenir. En se rappelant ce qu'a été parfois la démocratie, on jugera mieux de ce qu'elle doit être et peut être.

Page 1