‹ À la façon de BarbariChapitre 15 sur 80 · INSUFFISANTES NOTIONS · texte numérisé non relu

INSUFFISANTES NOTIONS

plumes jaunes, pataugeaient gaiement dans une flaque.

— Ah! piaillait-elle, ce qu'ils sont rigolos, tout de même, ces mômes-là! Eh ben ! vrai, ils n'ont pas peur, les copains : ce qu'ils s'en payent, du barbot !

Puis, devenant grave subitement :

— Dites donc, flt-elle en s'approchant delà cuisinière, qui c'est, leur mère, à tous ces grouillots-là? G'est-il la grosse cane grise de l'autre jour?

— Oui. madame.

— C'est donc ça !... Je me disais aussi, en la voyant se balader avec son gros ventre qui traînait par terre : « Ce qu'elle va en avoir, des petits, celle-là ! ce qu'elle va en avoir ! »

Au fond du petit café blanc où nous étions entrés pour attendre le train de 6 heures 30 du matin, un monsieur était installé devant une table en galantine lapidifiée.

C'était un gentleman, certes, mais combien défraîchi !

Sa cravate, ornée d'un authentique carolus d'or, pendait morne et décousue sur son gilet tlétri, et, que de cyclones, mon Dieu ! semblaient s'être exercés sur son chapeau haut de forme ! Les sirops les plus divers avaient revêtu les manches de son pardessus d'un indestructible vernis, et ses souliers étaient pâles — abominablement.

Pâles à la façon des nègres (de cette pâleur bleuâtre et maladive qui rappelle la nuance intérieure des peaux d'anguilles) — pâles, et si tristes et si las qu'on ne pouvait les regarder sans les plaindre.

Ce monsieur, quand nous arrivâmes, paraissait profondément assoupi, mais au bruit que nous fîmes pour appeler le patron, il releva la tète et ouvrit les yeux.

— Qui va là? fit-il en fixant sur nous ses yeux dépolis. Est-ce moi qu'on demande? Si c'est moi, répondez que je suis à la disposition de quiconque désirerait m'interroger. Mon nom? Je ne le cache pas! Je m'appelle Coq. Jean-Louis-Marie-Théodore Coq, fils de François-Gaspard Coq etdeJulie-Augusta Planche. Je suis né à Dol, le 10 juillet 1867. Mes papiers sont ici, à gauche, dans mon portefeuille. Je ne fais de mal à personne...

Il toussa.

— Je ne fais de mal à personne, reprit-il en cherchant à redresser sa moustache défaillante, non, à personne... Et pourtant, si vous

me demandiez : « Coq ! que faisiez-vous telle nuit, à telle heure? » il me serait impossible de vous répondre. Vous pourriez me presser comme un citron, me moudre comme un grain, me décortiquer, me concasser, me pulvériser, vous n'obtiendriez de moi aucun renseignement sur ma vie nocturne. — Rien !— ^ Attendu quej'oublietout ce que je fais quand je suis saoul, et que chaque nuit, régulièrement, je me saoule.

Il se leva, et, en quittant la chaise qu'il occupait, il fit choir sur son pantalon le contenu d'un verre d'anisette. Négligemment, il étala l'épais liquide sur sa cuisse ; puis, s'étant rapproché de nous :

— Tout ce que je puis affirmer, poursuivitil, c'est que, le 14 octobre 1896, à 4 heures 15 du matin, j'étais à la Pointe-Saint-Eustache. Ça, je suis prêt à le jurer sur la Bible ou sur le Bottin, devant Dieu ou devant les hommes ; car, cette nuit-là, j'ai fait une rencontre inoubliable ; cette nuit-là, j 'ai rencontré un homme plus saoul que moi.

Cet homme je l'ai suivi, et, pour ne le point perdre de vue, il m'a fallu déployer une attention extraordinaire. Il roulait du trottoir de bâbord à celui de tribord avec une merveilleuse facilité. Aucune brise ne soufflait, et vous auriez juré, à le voir, qu'il luttait contre un ouragan terrible...

Quand il fut arrivé devant l'église, il stoppa. Il avait aperçu l'aveugle de Saint-Eustache, le vieil aveugle infatigable dont le chapeau tendu attend l'obole des noctambules et des filles.

Pendant quelques secondes, il agita ses bras et oscilla ainsi qu'un ours indécis, puis, s'étant résolument penché en avant, savezvous ce qu'il fit? Partrois fois, il cracha dans le chapeau du mendiant.

A ce spectacle, • mon sang ne fit qu'un tour.

D'un bond, je joignis le titubant inconnu et, rayant saisi au collet :

— Lâche! lui dis-je, lâche! Vous êtes un triple et quadruple lâche ! un sordide et mé-

prisablecoquin ! Vous mériteriez qu'on vous précipitât dans cet égout !...

Il me regarda d'un air hébété et dit doucement :

— Pourquoi ça?

— Pourquoi? glapis-je. Vous demandez pourquoi? C'est à vous qu'il faut jeter ce mot au visage ! Pourquoi avez-vous craché dans le galurin de ce pauvre vieillard ?

— Avant de parler, répondit-il, vous feriez bien de mettre vos lunettes, vous, mon vieux !

— Allons, lis-je, inutile de nier, je vous ai

vu

— Vous m'avez vu... c'est possible, mais si vous aviez mieux regardé, vous auriez remarqué une chose...

— Quoi donc?

Il projeta sur le sol un petit paquet de salive blanche, et, après avoir haussé les épaules :

— Vous ne voyez donc pas que je crache des pièces de dix sous? murmura-t-il.

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