REQUÊTE A UN MARCHAND
L'homme, à ces explications, se replia sur lui-même, ainsi qu'un fol accordéon, et peu s'en fallut qu'il ne souillât d'un inconscient pipi la splendeur de ses souliers jaunes.
— Ha ! Ha ! poufïa-t-il, vous ne voyez donc pas que c'est une réclame? Pianos A Bord, faut-il que vous en ayez une couche pour ne pas deviner que ça signifie Pianos Bord, Pianos de la Maison A. Bord...
... Si vous ne voulez pas me croire, consultez le Bottin ! ajouta-t-il ; et, comme la cloche tintait, il remonta sur le pont.
Au débarquement, j'ouvris les Cent Mille Adresses et je constatai que, malgré son manque de courtoisie, le nautonier avait raison...
C'est pourquoi je supplie et, au besoin, requiers M. Bord de ne pas nous cacher plus longtemps son prénom. S'il s'appelle Arthur, Anthime, Alfred ou Agamemnon, qu'il le dise ! — et qu'il l'écrive surtout sur le bordage des bateaux afin d'éviter dorénavant d'aussi regrettables équivoques.
J'ai bien cru, l'autre jour, qu'il allait lui arriver quelque chose de désagréable à cet incorrigible Don Juan de Pied.
Mais il faut croire qu'il avait en poche de la corde de pendu ou qu'il avait piétiné quelque fiente vagabonde, car, cette fois encore, il s'en est tiré, l'animal.
A la nouvelle du danger couru par notre ami, je vous entends dire : « Eh quoi? le père Dulac aurait-il eu vent de quelque chose? » Et cela provoque chez moi le dédaigneux éclat de rire par lequel on salue les gens qui sont à soixante-quinze lieues de la question.
Vous ne savez donc pas que depuis deux grands mois déjà, Pied a rompu avec madame Dulac ? Il a plu sur la mercerie de cette majestueuse personne. Ses grâces de poularde ont fini par lasser notre fringant camarade, et, actuellement, figurez-vous, il fait la cour à sa maîtresse d'hôtel, à la patronne de V Anguille cVor, à la toute blonde et ma foi si jolie madame Martin.
Lui qui arrivait toujours en retard au déjeuner, voilà maintenant qu'il rallie le diningroom à l'heure du café au lait. Sous couleur de lire les journaux et d'écrire des lettres, il roucoule toute la matinée avec sa romanesque hôtesse, contrôle l'élasticité de ses pectoraux et constate la douceur de ses bras potelés.
Ainsi qu'un jeune chien qui se retourne cent fois sur sa litière et gratte d'une patte inquiète la paille de son boudoir, il écarte avec soin les cheveux follets qui parsèment la nuque blanche de l'hôtelière, et lorsqu'il juge la place suffisamment déblayée, il y couche en rond ses baisers.
Parfois même, il effleure d'une lèvre passionnée le joli petit cœur qui constitue l'appareil buccal de sa complice, — et alors... je ne vous dis que ça !
Que pourrais-je vous dire de plus, en effet, sans avoir l'air de vous prendre pour des gens totalement dépourvus d'imagination?
Je me le demande...
— Et Martin, m'allez-vous demander, qu'est-ce qu'il pense de tout cela, Martin?
Lui ? Rien. Il pare ses volailles, ligotte ses rouelles, confectionne ses sauces. Lorsqu'il a terminé sa besogne, il se couche « sur canapé » et rêve qu'il est entouré d'un océan de cresson.
Il lui arrive souventes fois d'assister à quelques-unes des manœuvres susdécrites sans enparaitre le moins du monde eiîarouché.
Mais sait-on ce qu'il rumine?
A mon avis, il ne faut pas trop se fier à ces hommes placides qui ronflent tandis qu'on fleurette avec leurs compagnes. Un jour ou l'autre...
Et tenez, l'autre jour, justement, j'ai bien cru qu'il allait y avoir « du vilain », comme on dit.
Pied était à la cuisine avec madame Martin, et, naturellement, il la tenait par le col, lorsque, brusquement, Martin est entré, son béret blanc sur l'oreille, son tablier en bataille, et son grand coutelas à la main.
Brandissant cet étrange yatagan, notre cuisinier va droit à son « collègue », et d'une voix furieuse, il lui crie dans le nez :
— Eh bien, quoi ! qu'est-ce quevous fabriquez là, vous? Est-ce que vous n'allez pas bientôt débarrasser le plancher?
A ces paroles imprévues, Pied se met à rire, mais d'un rire jaune paille — à cause du couteau. Néanmoins, il retrouve presque aussitôt sa belle audace, et, déployant alors toute la jovialité dont il est susceptible :
— Une minute, fait-il, je vais m'en aller; mais donnez-moi le temps, que diable!... donnez-moi le temps!... Je n'ai seulement pas encore embrassé madame ce matin !
— Eh bien! répond l'autre, embrassez-la vivement, et fichez-moi le camp ! — car vous savez, ça ne me plaît pas beaucoup — à moi — qu'on vienne comme cela llàner dans ma cuisine !
Il arriva un jour que trois commis voyageurs se rencontrèrent en je ne sais plus quelle ville, et que tous trois, précisément, descendirent à riiôtel dont j'ai oublié le nom. Ce que je me rappelle seulement, c'est qu'après souper, le maître du lieu leur apporta quelques bouteilles de saumur, — dont ils furent aussi joyeux que possible.
L'épreuve n'est pas dure, qui consiste à vous laisser deviner de quoi ils parlèrent alors.
Après qu'ils eurent nommé, surnommé et
portraituré les diverses dames, servantes et
menues bergères qui leur étaient échues par
hasard ou i3ar aventures, et dit comment ils s'étaient avec elles comportés, la question de la dépopulation vint à choir sur le tapis.
Ces trois excellents drilles étaient mariés. Vous l'ai-je dit en amont? Si non, prenez-en bonne note, je vous prie.
Donc, ils se mirent à confabuler sur la rareté des enfants, la tiédeur des maris, la paresse des femmes, — et, le premier d'entre eux, qui était bonnetier, prétendit, non sans fracas, que, s'il est au monde un bon agent de repeuplement, c'est assurément le commis voyageur.
— Et pourquoi, s'il vous plaît ?
— Pour les raisons dit-il, que je vais vous développer. Mangeant bien et buvant sec, le commis voyageur est naturellement enclin à la galanterie. Mais cette propension à l'amour, qui fait de lui le plus aimable des pérégrins, est encore renforcée par ce que le poète Paul Marot appelle si pittoresquement « la trépidation excitante des trains ». En sorte que,
sans compter, il sème sa graine à tous vents et jamais ne chôme.
D'autre part, lorsqu'il rentre en ses foyers, le plaisir qu'il a de revoir sa femme le portant à lui faire bonne clière, il accroît sa propre famille aussi joyeusement qu'il a fondé ou augmenté celle des autres.
— Collègue, dit le second, je suis absolument de votre avis. Tel que vous me voyez, je suis la preuve vivante, palpable et indéniable de votre axiome. Outre les nombreux rejetons dont je puis me targuer entre Dunkerque et Barcelone, et ceux que j'ignore, j'ai cliez moi quatorze moutards bien portants — ■ et que Dieu me damne, si je ne parachève la quinzaine à la prochaine occasion! Mais vous-même, ajouta-t-il, n'ètes-vous pas pourvu d'une assez respectable potée de marmousets ?
— Le douzième est en chemin, fit le bonnetier.
— Alors, reprit l'autre, d'où vient donc que notre honorable camarade, ici présent, n'ait
que trois malheureux petits bambins à nous ofïrir ?
Le troisième, alors, parla en ces termes, — qui voyageait pour les mastics et vernis :
— Seigneurs, dit-il, ma femme est aussi vaillante que moi, et il n'est pas permis de douter de nos qualités reproductives, puisque, par trois fois, nous avons fait nos preuves. Avec votre permission, je vous expliquerai néanmoins pourquoi je n'ai que trois enfants, alors que vous lesnombrez, vous, par quarterons et douzaines. Dites-moi seulement quelles femmes vous avez épousées, quel âge elles avaient alors, et comment elles se gouvernaient.
— La mienne, dit le bonnetier, avait à peine seize ans, lors de notre mariage. Elle sortait du couvent et n'était pas moins naïve qu'un œuf frais pondu...
— Celle que je choisis n'était guère plus âgée, déclara le second, mais elle était plusprude encore ; — et, saiis l'idée qui me vint de l'endormir magnétiquement, il m'eût été
impossible de partager sa couche, le soir des noces.
— Voilà qui va bien et suffit, répondit le troisième, après avoir vidé son verre. Moi, — poursuivit-il, — la femme dont j'ai fait ma compagne, je suis allé la chercher au loin, afin que le bruit ne pût transpirer chez nous de ce qu'elle avait été auparavant. Ceci, à cause des l)ons bourgeois de province... — mais, à vous, mes bons amis, je peux tout dire :
Sachez donc qu'avant de méconnaître, elle avait eu six amants pour le moins, au nombre desquels un boucher, un avocat, un tambour et un capitaine. Dès que je l'eus prise, elle m'étudia... m'éprouva... bref, me comparant à tous ceux qu'elle avait autrefois agréés, elle fut si satisfaite de mes services, que jamais elle ne s'est adressée ailleurs, même pendant mes voyages, — pensant avec raison qu'il vaut mieux attendre son chien borgne, plutôt que d'adopter en son absence un roquet aveugle ou alcibiadesque.
106 A L.V FAÇON DE BÂRBARI
Il n'en est pas de même pour les vôtres. Ignorant le monde, et ne connaissant qu'une cuisine, elles vont, curieuses comme des biches, brouter à tous les râteliers d'alentour. Et c'est pourquoi, —je pense, — votre progéniture est si nombreuse.
Ceci prouve, ajouta-t-il en manière de conclusion, que chacun de nous a son morceau de pain noir à digérer. J'ai préféré le manger en premier, vous aimez mieux le garder pour la fin — chacun son goût.
Sur quoi, les deux autres se mirent à rire, — mais d'un rire assez jaunâtre, — ainsi qu 'il convenait en pareille circonstance.
DE l'ongle TOM
Je ne rougis de mes relations, quelque bizarres qu'elles puissent être, mais j'avoue que je me sens mal à l'aise chaque fois qu'on me parle de l'oncle Albert.
J'aborde un ami avec la plus parfaite désinvolture ; mais si l'ami, après m' avoir secoué le bras, me demande : « Et l'oncle Albert, qu'est-ce qu'il devient? » je sens le cuir de mes souliers se contracter et les pâtes du balbutiement envahir ma langue.
Ce n'est pas que l'oncle Albert soit un mauvais homme ! — oh ! non.
L'oncle Albert m'a causé bien des ennuis. Bien des fois, renversant les rôles, il m'a tapé du dollar dont j'eusse dû le soulager. Eh bien ! malgré cela, je fendrais la fête de bon cœur à quiconque se permettrait le plus petit mot de travers sur son compte.
Le blason des Albert est intact ! — La comptabilité de mon oncle et sa barbe sont mal tenus; ses joues, comme son livre de caisse, sont en jachère ; ses chaussures sont parfois trouées, et il est rare qu'il fasse coïncider le nombre de verres qu'il absorbe avec la capacité de son estomac, — mais c'est un bon garçon.
Une ferait pas de mal à un moucheron, et je crois même qu'il hésiterait à contrarier une punaise, — fût- elle installée sur son propre épiderme ! — Quant à la probité, pas un mot de plus là-dessus, hein ? Je n'admets pas qu'on puisse supposer un seul instant...
Albert est un coureur, un soûlard, un bohème, — tout ce qu'on voudra! — mais c'est un brave, loyal et honnête bougre.
Bon cœur, mais pas sérieux pour un liard î — C'est ce qui Ta perdu.
Jamais il n'a pu rien entreprendre de vraiment stable. Quand je pense qu'à son âge, il n'a pas encore réussi à se caser, à se créer ce qu'on appelle une situation !
Quand je pense que l'hiver dernier il vendait du papier d'Arménie à Marseille ; que je l'ai rencontré là, qu'il m'a embrassé devant tous les portefaix du Vieux-Port et qu'il est venu manger la bouillabaisse avec moi chez Roubion, sans abandonner ses grosses galoches et ses guêtres de flanelle à carreaux!
Bien que je sois presque totalement dénué d'amour-propre, quand je songe atout cela, je nepuis me défendre d'une certaine confusion •'
Mais je bavarde!... — et je m'aperçois que je continue à vous parler de l'oncle Albert comme d'un incurable vagabond :
« L'oncle Albert est ceci ! l'oncle Albert est
cela ! »
Je devrais dire : « Jadis, l'oncle Albert fut
110 A LA FAÇO>f DE BARBARI
ceci ! Telle était autrefois la pitoyable existence de l'oncle Albert ! »
Car, — actuellement, — l'oncle Albert est casé. Si je raconte son histoire, c'est pour qu'elle serve d'exemple aux jeunes gens dissolus ; c'est pour leur montrer que, jamais, il n'est trop tard pour regonfler le pneumatique de la Dignité et pour repédaler sur la route sacrée du Devoir.
... Oui, l'oncle Albert a maintenant une situation. A quarante ans, sans même jeter un regard sur la fange de son passé, — comme le fit jadis l'imprudente madame Loth, — à quarante ans, dis-je, montrant enfin qu'il était un homme, l'oncle Albert est parti pour le Tonkin et a repris du service dans les tirailleurs.
A l'heure qu'il est, il est caporal.
En sa qualité de soldat colonial, il jouit de la franchise postale — c'est-à-dire qu'il peut écrire en France pour rien. — Chaque fois qu'il expédie une missive vers la mère Patrie, il économise trois sous.
Partant de ce principe, et s'armant de courage, il m'écrit maintenant vingt lettres par jour. De sorte que, en dehors de sa solde de marsouin, — Use fait quotidiennement trois francs de bénéfice net.
C'est ingénieux, n'est-ce pas ?
... Du reste, j'avais toujours dit que c'était un gaillard intelligent. — Il n'avaitpas trouvé son milieu, voilà tout !
Ainsi, la graine emportée par le vent roule parfois des années avant de trouver le coin de terre qui doit la faire germer, pousser et fleurir.