MAL ASSORTIS
m'imposer une épreuve comme jadis à leurs galants les princesses des contes de fées — eli bien, j'accepte!
Je suis maigre : je grossirai! Les fécules me nourriront seules désormais. Les soupes les jdIus denses, je les absorberai! Je me gorgerai de fèves et d'arsenic afin d'acquérir un embonpoint raisonnable.
De votre côté, cher ange, renoncez aux farineux de toutes sortes ; cessez de boire en mangeant, adoptez le pain grillé, les viandes rôties... et... faites delà bicyclette au besoin! Vous perdrez ainsi cet excédent de poids qui vous désole !
Est-ce dit? dit-iL
— C'est dit! dit-elle.
— S'il en est ainsi, poursuivit Gaétan, je vous quitte. Dans trois mois, je reviendrai, et, si votre jauge seule a varié, si votre cœur est resté le même, vous deviendrez ma compagne.
Il mit sa patte maigre dans la petite main rondouillarde, effleura d'une lèvre sèche le
front luisant de l'aimée — et s'en fut.
Quand il revint, au bout de trois mois, il pesait 197 livres. Yvonne, elle, n'avait plus que la peau sur les os. Sa poitrine naguère si florissante s'était volatilisée et rien ne demeurait plus de sa croupe jadis si gaillarde !
Le petit tonneau, devenu libellule, considéra l'asperge muée en mastodonte, et ses yeux s'emplirent de larmes :
— Ah!!! sanglota-t-elle, je vous l'avais bien dit que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre !
Gomme d'autres ont leur valet de pied, leur ordonnance ou leur secrétaire, j'ai, moi, mon raseur.
Ge fonctionnaire s'appelle Spique. Il n'a prêté serment ni devant Dieu, ni devant les hommes ; il n'a versé aucun cautionnement, nul engagement n'a été signé par lui sur le fatal papier timbré.
Maigre cela, je peux compter sur lui — absolument.
Doué d'un flair quinze fois plus subtil que celui du sagace Peau-Rouge, il relève ma trace sur les asphaltes les plus divers et sait me trouver partout où je porte mes pas. A
peine suis-je assis à la terrasse d'un café, que je le vois surgir, avec son excellent sourire en bandoulière.
— Tiens, fait-ilinvariablement, vous voilà l Elle est bonne, par exemple ! Et qu'est-ce que vous racontez?
— Rien de neuf! dis-je avec un air las, rien de neuf, mon bon !
Mais il est au courant de tout, lui, et il me submerge de nouvelles diverses.
... Il attrape au vol les tramways à bord desquels je voyage, fait stopper les sapins dans lesquels je me dissimule, se procure des billets pour les théâtres où je vais passer la soirée et se fait inviter par les gens qui me reçoivent.
Je n'ose doubler l'angle d'une rue, traverser un boulevard, pénétrer dans un immeuble,tourner un bouton s. m. p., dansla crainte de le voir apparaître soudain, la main tendue.
Je passe ma vie à le fuir ; il consume la sienne à me poursuivre.
Spique n'a jamais rien àfaire. Jamaisil n'est
pressé, jamais il n'a de rendez-vous ni de but précis. C'est l'éternel louvoyeur. Il court de perpétuelles bordées à ma recherche et ne commence à s'orienter que lorsqu'il a jeté sur moi son grappin redoutable.
— Vous allez par là! fait-il, moi aussi, d'ailleurs.
— Non, lui dis-je parfois, c'est de ce côté-ci que je vais, je vous demande pardon, je me sauve...
Mais il est bardé de mansuétude et m'a pardonné, bien avant de m'avoir entendu :
— Cane fait rien, réplique-t-il,je suis libre, je vais vous faire un pas de conduite. Justement, j'ai à vous parler...
Alors, il s'empare de mon bras, m'expédie dans le nez sa salive pulvérisée et m'entretient de mille choses oiseuses. Il glapit avec une telle véhémence que les gens restent béants dans son sillage...
... Quelquefois, n'y tenant plus, j'entre dans la première maison venue, mais je suis le dindon de la farce, car, tandis qu'avec des
allures louches de cambrioleur, je me morfonds dans les escaliers, il grille tranquillement sa cigarette sur le trottoir, — en m'attendant.
Le soir, au café, il assaisonne de ricanements stridents et d'hyperboles démodées les histoires de femmes qu'il a récoltées dans les restaurants de nuit, et m'abrutit avec ses stupides jeux de mots.
C'est sur le coup de minuit seulement que je puis m'échapper de ses griffes. Je profite de l'instant béni oii il dévore ses œufs au jambon pour me sauver*
Mais, hier, figurez-vous...
Hier, il n'a pas mangé d'œufs au jambon! Pas de choucroute non plus, ni de museau de bœuf !
A minuit, quandje me suis levé, il s'est levé aussi. J'ai pris mon pardessus, il a revêtu le sien, et comme, plein d'effroi, je lui tendais une main tremblante :
— Non, non, m'a-t-il dit, je vous accompagne...
Alors, le démon de l'indignation s'est emparé de moi. Furieusement, j'ai saisi, parmi les breloques qui pendent à ma chaîne, une petite guitare d'or, souvenir d'une tante défunte, — et, faisant mine d'accorder ce minuscule instrument :
— Inutile de vous déranger, ai-je rugi. Inutile de vous déranger, monsieur! Je m'accompagnerai BIEN MOI-MÊME.
Un forain de mes amis, vannier de profession, jongleur, équilibriste et dresseur d'animaux à l'occasion, se présentait récemment à la poste restante de Meaux pour y réclamer une lettre.
Gomme il se targuait de ne rien devoir à personne et d'être honorablement connu d'un bout à l'autre de la vieille Europe sous le nom pittoresque de Nicolas Bruskaï :
— Avez-vous des papiers pouvant prouver votre identité, lui demanda l'employé, — quittance de loyer, permis de chasse ou livret militaire?
— Non.
— Non! Eh bien, en ce cas, je ne puis rien vous donner...
— Voulez-vous que je vous dise d'où j'attends cette lettre? hasarda le nomade. Elle doit venir de Prague, en Bohême...
Avec la fébrilité d'un chien qui creuse un trou, l'employé fouilla son casier et dit :
— Effectivement, il y a là, pour M. Nicolas Bruskaï, une lettre timbrée de Prague. Je veux bien croire qu'elle vous est destinée, mais il m'est impossible de vous la délivrer si vous ne me fournissez pas les preuves de votre identité. — Qui me. dit que vous vous appelez Bruskaï et non Durand? — La lettre n'étant pas chargée, je veux bien me montrer moins rigoureux à votre égard... Apportezmoi une pièce quelconque, amenez-moi des témoins, cela suffira.
— Bien, répondit l'homme — et il s'en fut.
Au bout d'une heure environ, il revint toutes dents dehors, et le visage pavoisé d'un malicieux sourire.
Il promena ses cheveux huilés le long du gillage et s'annonça en ces termes :
— Me voilà, monsieur... C'est moi...
— C'est vous? qui ça, vous? répondit le commis en imprimant à ses sourcils un sauvage mouvement interrogatif.
— Bruskaï... vous savez bien... je viens pour une lettre de Prague...
— Ah! oui... parfaitement. — Eh bienf mon brave, ètes-vous muni des choses nécessaires?
— Je crois que oui.
— Allons!... montrez-moi ça!
— C'est que, je vais vous dire, bégaya le vannier ambulant... je ne puis faire entrer cela ici... Ça ne marcherait pas... J'ai aussi deux témoins... Mais ce ne serait peut-être pas convenable de les introduire... Auriezvous la complaisance de sortir une petite minute?
Poussé par la curiosité, l'employé quitta son siège et suivit cet étrange client. Attelée d'un délicieux poney pie et peinte
en vert, une petite roulotte stationnait à la porte du bureau. Le bohémien la désigna au bureaucrate en disant :
— Voilà mes pièces, monsieur! je n'en ai pas d'autres. Mais cela vaut bien un permis de chasse, je suppose. Il n'y a pas d'erreur. Bruskaï, c'est bien moi, puisque voilà mon nom écrit en grosses lettres blanches, ici, audessus du coffre : Nicolas Bruskaï, vannier...
Il y avait, en effet, de fortes chances pour que cet équipage appartînt au réclamant, plutôt qu'à S. A. R. le prince de Galles. Toutefois, le postier ne se montra pas absolument convaincu.
— Je vois bien vos papiers qui sont en bois, fit-il, mais vos témoins? Où sont vos témoins?
L'homme plongea son bras à l'intérieur de la voiture et en ramena un perroquet qu'il salua cérémonieusement.
— Mille pardons de vous déranger, monsieur, fit-il en s'adressant au volatile, mais.
s'il VOUS plaît, pourriez-vous me dire à qui vous avez l'honneur de parler?
— Cochon ! cria le perroquet.
— Vous n'êtes pas poli, monsieur ! Mais en admettant que votre interlocuteur soit un cochon, pourriez-vous dire le nom de ce cochon?
— Bruskaï Nicolas ! glapit l'oiseau vert.
— C'est très bien ! rentrez chez vous ! Saisissant alors le poney par la bride :
— Dites-moi, Patrik, lui demanda-t-il, n'êtes-vous pas le destrier favori de l'empereur de Chine?
Le poney secoua la tête de droite à gauche, ce qui signilie « non » en langage irlandais.
— On prétend que vous appartenez à un nommé Bruskaï... est-ce exact?
— Oui ! répondit le petit cheval.
— Et cette voiture, est-elle aussi la propriété de Bruskaï?
— Oui.
— Jurez-le sur l'honneur.
Le poney leva gravement le pied droit et
éternua avec tant de sincérité, qu'à l'instant même tout sentiment d'hésitation disparut de l'esprit du bureaucrate.
— Je ne saurais mettre en doute la bonne foi de vos honnêtes répondants, fit-il.
Et, tirant la lettre de sa poche, il la remit à son destinataire, persuadé, cette fois, qu'il avait bien réellement devant lui, non pas M. Durand,' ni M. Duveau, — mais M. Nicolas Bruskaï en personne.