‹ À la façon de BarbariChapitre 32 sur 80 · LE RESPECT DE L'ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

LE RESPECT DE L'ADMINISTRATION

Afin de donner l'illusion absolue de la>ie, Thomas Edison a, paraît-il, combiné un nouvel appareil qui réunit le cinématographe et le i^honographe.

Or, dans le but d'amuser ses fils tout en leur révélant les vertus principales de la grande nation qu'ils auront plus tard l'honneur de servir, un millionnaire parisien vient de commander au savant américain diverses scènes assez pittoresques, dontje vais essayer de donner une description succincte :

1"" tableau. — Autour d'une table surchargée de victuailles et de bouteilles, une vingtaine de personnes rubicondes sont assises.

Le rire le plus franc décore tous les visages. Les messieurs embrassent les dames avec une intrépidité remarquable. Les demoiselles poussent des petits cris de pintades.

Un vieux monsieur, soudain, se lève, et tenant sa coupe à la main, entonne ce refrain bachique :

Buvons le vermout-grenadine,

Espoir de nos vieux bataillons.

Celui qui dort, — celui-là dîne !

Buvons, buvons, buvons!

L'auditoire reprend les deux derniers vers et casse quelques pièces de cristallerie en manière d'acompagnement. Une grosse mère, dont le mollet vient d'être pris d'assaut, se jette dans les bras du vieillard guilleret, et l'assistance pousse un quadruple hurrah.

Titre du tableau : Les Français sont gais.

2® tableau. — Debout sur l'ultime plateforme de la tour Eiffel, un gentleman, armé d'une longue-vue, contemple avec indignation un voyou qui, dans les jajdins du Champ de

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Mars, insulte et tarabuste grossièrement une délicieuse petite modiste.

N'écoutant que son courage, et usant de son parapluie comme d'un parachute, le nouveau Gapazza se précipite du haut de la tour et vient délivrer l'infortuné trottin.

Après avoir châtié le « drôle », il offre son bras à la « belle » et la reconduit à son d#micile.

Titre : Les Français sont galants.

3" tableau. — Vêtue d'une gracieuse robe tricolore et coiffée d'une capote phrygienne que, malgré son élégance, nous n'osons attribuer à personne, la France est assise dans son boudoir. Un personnage qui ressemble furieusement à M. Loubet introduit auprès d'elle plusieurs étrangers. Ce sont les sinistrés du Thibet occidental et de la presqu'île d'Alaska, les inondés du Fusi-Yama, les veuves des pêcheurs de perles, etc. A chacun de ces malheureux exotiques, la France remet quelques centaines de mille francs.

Puis, après avoir signé divers papiers por-

tant des inscriptions dans ce genre : Emprunt moldo-valaque, emprunt vénézuélien, etc., elle allume négligemment une cigarette avec un billet de vingt-cinq louis.

Titre : Les Français sont gtméreux.

i'' iableau. — Sur les bords désolés d'une rivière fétide, une poignée de petits marsouins s'élance baïonnette au canon contre une horde innombrable de Pavillons-Noirs. Le clairon sonne, les casques de liège bondissent et rebondissent comme des balles, — et en moins de trois minutes, les pirates sont en déroute.

Titre : Les Français sont braves.

Le 5" et dernier tableau : Les Français ont le respect de rAdministratio7i — est, sans contredit, le plus remarquable et le plus édifiant de tous.

Il nous montre une immense prairie au milieu de laquelle un général de cavalerie exhorte à la vaillance les huit escadrons de cuirassiers placés sous ses ordres. Son allocution terminée, l'officier met sabre au clair

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et, d'une voix de stentor, il lance le commandement bien connu : « Pour l'attaque...

charrrrrgez ! »

Aussitôt, les escadrons sT-branlent. — On entend le sol résonner sous le lourd sabot des chevaux. Les cuirasses et les fourreaux s'entre-choquent...

(On songe à la trouée que de tels soldats feraient dans une armée ennemie, lorsqu'on a vu un simple peloton de tirailleurs disperser toute une tripotée de Gliinois...)

Tout à coup, — un homme paraît au milieu de la plaine.

Cet homme est muni d'une jambe de bois et vêtu du costume sévère des gardiens de squares.

Il lève la main — simplement ■ — et — ces régiments impétueux que la mitraille ne saurait détourner, — il les arrête brusquement — lui, — pauvre fantassin éclopé, — en prononçant ces paroles terribles :

« Il est expressément défendu de marcher SUR LE GAZON. »

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