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LES CAMBRIOLEURS

l'heure tardive par moi fixée pour le repas : minuit! — et après leur avoir annoncé qu'il se passerait alors quelque chose d'extraordinaire, je leur fis jurer à nouveau de ne pas broncher, quoi qu'ils entendissent d'anormal ou de terrible.

A onze heures, nous prîmes place autour de la table, au sein de la plus profonde obscurité. Chacun, selon mes instructions, garda le silence.

Vers onze heures et demie, nous entendîmes un léger brait le long de la muraille. Ce bruit fut bientôt suivi d'un vacarme assez considérable, dû au bris d'une fenêtre : celle de mon cabinet... Puis, des pas lourds sonnèrent sur les dalles du corridor.

La porte de la grande salle que j'avais soigneusement fermée craqua, soulevée par un levier de fer, et des hommes entrèrent en prononçant des paroles grossières.

C'est alors que j'eus recours aux lumières de la science moderne. D'un doigt rapide, je fis jouer un bouton d'ivoire : aussitôt, les

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lampes électriques s'allumèrent de toutes parts, et les cambrioleurs, pétrifiés, s'arrêtèrent tremblants au seuil du vieux hall.

M'étant levé, je tirai ma montre de ma poche, et, me tournant vers les nouveaux venus :

— Minuit cinq! annonçai-je; vous êtes en retard de cinq minutes, messieurs.

Et comme ils ne bougeaient pas :

— Allons, allons, poursuivis-je, bon enfant, allons!... mettez-vous à table et ne faites pas de manières... Nous n'attendions plus que vous pour commencer.

Dans le petit salon du matin — vert mourant et jonquille tendre — une charmante jeune personne est assise — très jolie, très blonde et très liane aussi. Du doigt, elle agace, parmi les plis amples de sa blouse de soie bleue, un petit griffon café au lait.

Se présente un jeune homme brun, grand, large, carré et vêtu d'un mac-farlane en drap d'Ulster. C'est, vous l'avez deviné, son fiancé. Il porte un paquet sous son bras.

Le Jeune homme, au seuil du boudoir. — Hum! Hum!

Le Griffon. — Wah! Wah!

La Jeune fille, avec un geste nonchalant.— Ah!... c'est vous, Herbert! Gomment vous trouvez-vous, mon ami?

18l) A LA. FAÇON DE BARBARI

Herbert, cVune voix lasse. — Ni bien, ni mal : Colorado claro!... Et vous ma chère Edith, comment ètes-vous ?

Edith, faiblement. — J'ai l'âme bien pâle, moi aussi, ce matin! Vous arrivez à merveille; je m'ennuyais...

Après s'être débarrassé de son paquet et de son manteau, le jeune homme s'assied sur un pouf près de la jolie jeune personne.

Edith. — Vous voulez causer, oui?

Herbert, avec un galant sourire. — Un baiser, d'abord à ce ravissant Mantegna, vous permettez ? (/i lui j^rend la main et la porte à ses lèvres.)

Le Griffon, les yeux au plafond, le cou tendu. — Hou... Hou... Hou...

Edith, riant. — Allons, bon! voilà qu'il im ite le vent dans les branches, maintenant! Le vilain jaloux! il veut que vous l'embrassiez aussi.. . Faites-le vite, si vous ne voulez pas qu'il nous fende le cœur avec ses hurlements...

Herbert embrasse respectueusement, au front, le chien qui se tait et se pelotonne dans le giron de sa maîtresse.

Edith, avec un petit car boy. — Et alors? quoi de palpitant, mon vieux?

Herbert. — Rien, si ce n'est que je vous épouse dans huit jours, chez Philippe du Roule... N'est-ce pas suffisant, n'est-ce pas délicieusement suffisant? {Lui prenant la main à nouveau.) Quelle chose pourrais-je bien désirer, alors que je suis certain de posséder dans huit jours, le petit Mantegna que voici — le joli petit Mantegna et ses dépendances ?

Edith, rêveuse. — Oui... dans huit jours... comme c'est près, hein? comme c'est bientôt I

Elle évolue légèrement, — non sans faire adhérer la blouse de soie à sa tanagresque charpente — et aperçoit le paquet d'Herbert.

Edith. — Tiens ! qu'est-ce que c'est que ça?

Herbert, prenc.nt le paquet etle dévelop-

j^ant. — C'est une surprise pour vous, ma chérie... un phonographe...

Edith. — Un vrai?

Herbert. — Sans doute!

Edith. — Et qu'est-ce qu'il chante? Des airs d'opéra?

Herbert. — Non , il ne sait qu'une chose...

Edith. — Laquelle?

Herbert, avec une grimace. — C'est assez difficile à dire... Pourtant je vais essayer. Le soir de nos noces... votre maman... vous ne l'ignorez pas, vous prendra à part et vous donnera certaines instructions, certains conseils... Mais il se peut qu'elle oublie quelque chose. Alors, ma foi... j'ai songé au phonographe! J'ai acheté celui-ci, je l'ai gardé près de moi toute une nuit, et maintenant, je vous l'apporte.

Edit]i, ouvrant de grands yeux. — Moi, pas comprendre !

Herbert. — C'est très clair, pourtant!

Vous allez placer ce phonographe dans votre

chambre, et chaque soir vous le remonterez avant que de vous endormir...

Edith. — Et qu'est-ce qu'il me racontera? Des choses salées?

Herbert, indigné. — Edith! ! !

Edith. — Quoi, alors?

Herbert. — Rien. Il bruira simplement d'une certaine façon...

Edith, avec impcttience. — Dieu ! que vous êtes donc parabolique, mon cher! Je n'entends rien, vraiment, à vos bafouillages...

Herbert, se nipprochant. — Eh bien !

voici, ma chérie, voici la vérité. H y a une chose qu'il faut que je vous avoue : je ronfle en dormant. Craignant que cela ne vous incommodât le premier soir, j'ai voulu que vous vous aguerrissiez à l'avance. Quand ce phonographe aura ronflé durant sept nuits près de vous, j'espère que vous serez prête à m'entendre ronfler moi-même. — Voilà tout !

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