LA TRANQUILLITÉ AYANT TOUT
Tu remarqueras, lecteur, avec ta subtilité coutumière, combien ces causes sont futiles, et frivoles ces prétextes! Non seulement Ghouipe ne s'absente pas, mais jamais il n'est malade. Or, la confection d'une tarte ne saurait empêcher un commerçant sérieux d'ouvrir sa porte — non plus que l'attrait d'une partie de cartes. Ghouipe est donc un original, un damné vieil original!
Quoi qu'il en soit, cet état de choses intrigue férocement la population. Au bureau de tabac de la veuve Hallebarde, aux Trois- Rois, au café de la Gare, il n'est question que de la boutique cachetée de l'ancien tambour.
Cet extravagant ex-zouave aurait très probablement emporté son secret dans la tombe, si, à l'immense et générale stupeur, un sieur Ledru, cordonnier, n'avait déclaré l'autre jour que, — sur l'honneur, — il avait vu la boutique ouverte!
— Tu blagues ? et quand ça?
— La nuit ! ! !
A cette révélation, la babification fut à son
comble^ Une commission secrète fut aussitôt nommée à l'effet de vérifier la chose, — et, le croiriez-vous? — on constata effectivement que, sur le coup de minuit, et le plus naturellement du monde, le bon Ghouipe enlevait ses barres, et déverrouillait sa porte.
Les membres de la commission virent — de leurs yeux virent — le brave boutiquier dresser ses tréteaux sur son trottoir. Les tréteaux furent chargés d'étoffes, et bientôt même quelques étiquettes alléchantes annoncèrent que lésdites étoffes, offertes à un vil prix, constituaient une occasion véritablement unique.
On découvrit en outre que, son étalage terminé, Ghouipe allait se coucher jusqu'au petit jour; qu'alors il se levait, pliait bagage et fermait de nouveau son établissement.
Ces choses ayant été soigneusement notées, ainsi que le libellé du dernier écriteau : Fermé pour cause de sécheresse, — je fus. chargé, moi qui vous parle, d'aller trouver