QUE FIT JEF BOGAERT A NAMUR
Le bon Vos vida son verre, fit claquer sa langue et poussa un triple hennissement : Ha! ha! ha!
Croyant pouvoir attribuer sans crainte, au montrachet que nous dégustions, ces marques de gaieté sonore, je vidai mon verre à mon tour, et, après avoir également fait claquer ma langue :
— Bon petit vin! déclarai-je.
Mais Vos. était à soixante-quinze lieues déjà du piccolo en question. Le chapeau sur l'oreille et le chef incliné, il souriait douce-
ment dans sa cravate. Au bout d'un petit temi)s, il releva la tête et dit :
— Tu ne connais pas, toi, l'iiistoire du déjeuner de Jef Bogaert?
— Non.
— Non ? Eh bien, la voici : Le père Jef Bogaert est fermier à Steenkerke, aux environs de Furnes. C'est un vrai bougre celui-là, sais-tu, un de ces lascars qui vous sifflent sept à liuit bouteilles à leur dîner, sans seulement cligner de l'œil. Un brave, solide et joyeux diable, avec femmes, enfants, bœufs, chevaux, moutons, tout le tremblement, — et une centaine de mille francs à la cave, ce qui ne gâte rien. Un pur paysan de la campinc par exemple — illettré jusqu'au bout des ongles. Un jour donc, ce vieux Bogaert, ce vieux Jef, ce vieux Jef Bogaert, vint à Namur, et, comme il avait bien vendu son blé : « Tiens, tiens, se dit-il, je vais, pour une fois, faire un bon déjeuner, nom d'une pipe ! Il parait qu'on mange si bien à cet Hôtel d'Harscamp... si j'entrais voir? »