‹ À la façon de BarbariChapitre 67 sur 80 · PROJET DE RECONSTITUTION · texte numérisé non relu

PROJET DE RECONSTITUTION

Voici en quoi consiste ma distraction favorite lorsque je mange à table d'hôte au cours de la saison automnale :

Le dessert venu, dédaignant les compotes, gâteaux et fromages, je me consacre entièrement au raisin. Mais, au lieu de porter sagement le fruit à ma bouche et d'en exprimer le jus par une lente pression de la langue, je jette les grains entre mes lèvres entr'ouvertes, — et avec une brusquerie sans égale !

Léger comme le feu follet, chaque petit

boulet part de mes doigts agiles — et, telle est mon habileté, — qu'il vient s'engouffrer dans ma cavité buccale sans jamais se tromper de route.

Les grains ainsi projetés se succèdent avec une rapidité folle, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, « pendant ce temps-là », j'ai l'air de penser à toute autre chose. Mes yeux indifférents errent à l'aventure, le plus pur calme plat décore ma physionomie : je ressemble à un automate, inconscient du prodige qu'il accomplit.

Ce spectacle pittoresque intéresse généralement la galerie. Mes voisins, en effet, ne tardent pas à se pousser du coude, et, bientôt, ils sont en proie à la plus terrible hilarité. Dès que je les vois pris, je cesse le feu, sous prétexte délire le journal ou de consulter la carte. Je laisse à mes victimes le temps de se calmer, puis, semblable au soldat que ranime le chant des trompettes, je recommence bravement le siège de mon œsophage. D'où, rechute des infortunés convives, rires étouffés,

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