LES HÉROS SANS LE SAVOIR
Les héros sans le savoir, — hommes ou bêtes, — ne sont pas à proprement parler des héros ; mais si cependant la postérité a recueilli leurs noms, si l'Histoire ne les a pas oubliés, bien que ni leur intelligence, ni leur cœur n'aient guidé leurs actes, pourquoi ne leur réserverionsnous pas un modeste coin dans notre P<anthéon, lorsque ces héros inconscients sont des bêtes?
Certaines, du reste, sont illustres. Qui ne connaît, par exemple, les
oies glorieuses du Capitole ?
Nous sommes en l'an 890 avant Jésus-Christ, et les Gaulois assiègent Rome. Une nuit, nos grands ancêtres tentent de s'emparer par surprise du Capitole.
Se hissant sur les épaules les uns des autres, sur les boucliers placés au-dessus des têtes, ils atteignent déjà le sommet de la muraille. Ils vont l'escalader. Mais, près du temple de Junon, sont les cages des oies consacrées à la déesse.
Ce bruit léger dans la nuit, qui n'a pas attiré l'attention des sentinelles romaines, inquiète les volatiles craintifs. Les oies apeurées se nettent à crier. Voilà toute la citadelle éveillée et Rome sauvée.
En remon- U tant plus haut encore dans l'histoire, la tradition grecque nous transmet la curieuse aventure que dénouèrent les grues d'ibycus.
Ibycus était un poète lyrique. Il était né à Rhegium et vivait au vi' siècle avant Jésus-Christ. C'était un grand voyageur, et cette manie de déplacement devait lui être funeste, puisqu'un, jour il fut assailli par des voleurs, près de Corinthe, et assassiné.
Or, au moment où le poète allait expirer, il vit passer dans le ciel un vol de grues, et s'écria :
« Oiseaux, je vous prends à témoins du forfait qui s'accomplit. » Puis il mourut.
Quelque temps après, un jour de grande fête, les assassins se trouvaient au milieu de la foule qui se pressait dans le cirque de Co- rinthe, lorsqu'un vol rf^de grues traversa audessus d'eux l'azur limpide.
« Voilà les témoins d'Ibvcus! » s'écria ironiquement l'un des bandits.
Ces paroles étranges autant qu'imprudentes éveillèrent les soupçons de ceux qui les enten-
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Saint Pacôme et les crocodiles.
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uiient. On arrêta les meurtriers, qui, pressés de questions, firent des aveux. Ils furent mis à mort. Ibycus était vengé.
Récemment, dans une petite ville de Normandie, ce fut aussi un oiseau, mais un perroquet, cette fois, qui révéla un véritable crime à l'opinion publique.
Une bouchère du pays, — le fait est trop récent pour qu'il nous soit permis de publier le nom, — avait une fillette qu'elle haïssait. Elle en fit un véritable enfant martyr, et la battit si fort que la petite en mourut.
En face de la boutique de la bouchère habitait un cordonnier, qui possédait un perroquet gris. A force d'entendre l'enfant crier, l'oiseau bavard avait retenu certaines de ses supplications :
« Mère, mère, pourquoi me bats-tu? » répétait- il avec un accent si douloureux, si suppliant, que des passants finirent par entrer chez
le cordonnier, lui reprochant sa barbarie et voulant lui faire un mauvais parti.
Pour se disculper, le cordonnier raconta l'histoire, qui fit rapidement le tour du village. La bouchère fut obligée de quitter ■ le pays.
Faut-il mentionner ici les touchantes anecdotes sur les animaux qui abondent dans l'histoire religieuse?
Bien qu'une volonté supérieure ait dirigé les actes de ces bêtes exemplaires, il convient néanmoins de ne pas passer sous silence l'aventure de saint Paul, qui fût mort
de faim au fond de son désert d'Egypte, si un corbeau, tous les matins, ne lui eût apporté un pain. Saint Antoine étant venu voir le solitaire, le corbeau, ce jour-là, apporta deux pains.
Nous parlerons encore des crocodiles qui assistèrent saint Pacôme. Le saint voulait passer le Nil pour porter secours à un malade. Pas de bateau. Que faire? Arrivent deux crocodiles, lis allongent leur dos sous les pieds du saint et le transportent sur l'autre rive.
Puis nous citerons pour mémoire l'aigle qui apporta un poisson à saint Cuthbert, le chien de saint Roch, le cerf de saint Hubert.
Nos annales militaires ne sont pas moins riches en
histoires d'animaux. Aux plus belles nous consacrons plus
loin un chapitre spécial. Mais il 'en est deux qui doivent
trouver leur place ici : celle de Mitraille et celle
des abeilles de Beaumont.
Mitraille était un simple caniche.
Il appartenait au 2' régiment d'artillerie, faisant campagne en Algérie, et ce fut lui qui, le jour de la prise d'Alger, entra le premier dans la place. 11 adorait le bruit du canon.
Après la victoire, il fut chargé de reconnaître dans les oasis les sources empoisonnées par les Arabes ;
Le caniche Mitraille.