FRANCE RUSSIE JAPON
(Crimes) (Trib. ordin.) (Crimes)
Professions libérales 7 5 n
Agriculture 28 55 3<>
Industrie 3i 18 i/(
Commerce 8 8 7
Ouvriers, manœuvres ".' 8 11
Domestiques 5 a 2
Autres professions ou sans profession. <> 4 '6
Tôt ai 100 100 100
Il y a une certaine ressemblance de groupement des condamnés par profession en Russie et au Japon. La majorité (absolue en Russie, relative au Japon) des criminels appartient à la classe agricole ; les industriels, dans les deux empires, sont moins nombreux qu'en France. La proportion des commerçants est la même pour les trois pays. Le chiffre des professions libérales est plus élevé au Japon qu'en Europe: ce sont surtout des employés de différents grades et titres, qui s'y font le plus souvent condamner pour abus de confiance, faux, etc. ; peut-être parce que ces délits sont plus sévèrement poursuivis au Japon que par exemple en Russie, sans être pour cela plus fréquents.
La statistique japonaise nous donne encore des renseignements sur la classe ou, comme elle le dit elle-même, la caste des condamnés. La majorité appartient, comme de raison, k la classe heimin (simples particuliers;, 96 pour 100 des condamnés pour délits et 94 pour 100 des prévenus correctionnels. Les accusés appartenant à la classe shizokou (anciens samouraï) ne font que 4 à 6 pour 100 des prévenus. Durant six années (1 898-1903),
E. Tarnowski. — LK SUICIDE ET La CRIMINALITÉ Al JAPON 823
il n'y a eu qu'un seul accusé de la caste kwazokou (haute noblesse, anciens daïmio, etc.). Mais, par rapport à la population, c est la classe Shizokou qui donne plus de criminels que le menu peuple. Sur i .000.000 d habitants, il y a 67 accusés de la classe heimin et 101 de la classe shizokou. Ce fait est analogue à celui de la Russie, où la noblesse, en proportion à son nombre, a un niveau de criminalité bien plus élevé que celui des classes rurales, surtout pour les crimes politiques et les délits de fonctionnaires. C'est un curieux trait de rapprochement entre les deux empires rivaux, si dissemblables sur tant d autres points. La répression pénale est très sévère au Japon par comparaison à celle des Etats européens et surtout de la Russie (pour les crimes communs et non politiques). Le jury n'existe pas au Japon, et la proportion des acquittés pour les crimes n'y atteint que i5 pour 100, au lieu de Si pour 100 en France et 37 pour 100 en Russie. Le nombre proportionnel des acquittés correctionnels n'y est que 8 pour 100, 92 pour 100 des prévenus correctionnels sont condamnés. Ce chiffre est égalé en France par les tribunaux correctionnels, mais en Russie, les tribunaux sans l'assistance du jury et les justices de paix acquittent toujours 3o ou 35 pour 100 prévenus. Les condamnés criminels, au Japon, sont punis selon la rigueur des lois, les circonstances atténuantes y sont peu considérées. La peine de mort a été prononcée au Japon, en cinq années (1899-1003) contre 276 condamnés ; de ce nombre ont été exécutés 167. En France, pour la période 1896- 1900, ont été condamnés à la mort 88 accusés, exécutés 26, c'est-à-dire six fois moins qu'au Japon pour un nombre presque égal des accusés criminels (3.5oo au Japon, 3.4oo en France). Les travaux forcés à perpétuité sont aussi bien plus souvent prononcés par les tribunaux japonais : en cinq années, i.i5g Japonais ont été condamnés au bagne perpétuel contre 44° Français, ou trois fois plus souvent. Quant à la Russie, la répression contre les crimes ordinaires y est très faible. La peine de mort est abolie pour les crimes communs (elle est maintenue pour les crimes politiques ou en état de siège) ; les travaux forcés perpétuels pour les assassins vulgaires (parricides, etc.) ne sont prononcés que très rarement (20 ou 2,5 condamnés en année moyenne), malgré le nombre des homicides bien plus
grand qu'en France ou au Japon. Il est vrai que la crise révolutionnaire de 1905-1906 a provoqué une répression violente des tribunaux militaires, etc. Mais c'est là une exception au cours normal des choses et la justice ordinaire, en Russie, n'a rien de commun avec les tribunaux exceptionnels des chefs militaires et autres. D'ailleurs, ce ne seraient pas les Japonais qui auraient fait preuve d'une humanité libérale ou d'une aversion pour l'effusion du sang, en cas d'une révolution ouverte ou d'une insurrection à main armée. Quelques chiffres sur la répression des attaques des indigènes de Formose nous donnent des renseignements précieux là-dessus1. Ces indigènes-là ont eu la malheureuse idée de ne pas reconnaître le pouvoir des Japonais à Formose. Ils continuèrent leur politique et leur genre de vie qu'ils pratiquaient au temps des Chinois, en pillant les maisons privées et de villages entiers, et en tuant nombre des habitants (les Japonais de préférence). Mal leur en prit : en trois années (^899-1901), les Japonais leur saisirent et mirent à mort plus de a.5oo hommes. Les Malais de Formose en furent ahuris : ils ne s'attendaient guère à une justice si prompte et si inflexible. Force leur fut de se tenir plus tranquilles. En 1900, les aborigènes tuèrent 90 Japonais et \\± Chinois natifs de Formose; en 1903, \ Japonais seulement et 225 Formosains. En 1904, il n'y a eu que 33 exécutions sur la « Belle-Ile », c'est un chiffre tout à fait insignifiant après celui de 1 901, quand 1.012 personnes furent exécutées en une seule année.
Nous ne voulons pas faire un reproche de cette sévérité aux Japonais, loin de là. La force des choses exige de leur part une politique ferme et résolue, une justice sévère et ne visant qu'à l'intimidation. Un conquérant n'est jamais le bienvenu, surtout dans un pays jusqu'alors presque indépendant du pouvoir central, dont la population en partie ne se composait que de demi -sauvages libres de toute culture et de tout esprit de soumission. L'histoire ne nous garde pas des souvenirs des conquérants qui se sont fait aimer sans se faire craindre et sans avoir imposé aux vaincus le respect de leurs lois et de leurs insti-
1 Nous avons tiré CCS chiffres d'un document officiel japonais en langue anglaise : The Progress of Taiwan for Ten years publié en 1906. sous lauspice du gouvernement général de Formose.
D' Laupl<. A LA MÉMOIRE D'EMILE ZOLA 825
talions. Les Japonais ne font que suivre une voie qui a été tracée par tant d'autres peuples de différentes races et à diverses époques. Il n'est pas invraisemblable que les Japonais obtiennent sur cette brillante mais dangereuse voie de conquêtes et de gloire militaire des succès encore plus éclatants que ceux qui ont déjà étonné le monde entier. Leur grand rôle dans le drame historique de l'univers n'est qu'à son début. Ils ont un esprit de suite, de ténacité dans leurs efforts, d abnégation devant l'intérêt national, un patriotisme a toute épreuve, un amour-propre national exalté, qui les font capables des plus grands sacrifices et des plus brillants exploits que l'histoire ait connus. Il ne serait que justice si ces vertus civiques étaient récompensées (comme elles se récompensent déjà) par des succès inattendus et dépassant la prévision ordinaire des hommes. E. Tarnowski.
Par le D' LAUPTS
Rien n'endurcit davantage le cœur de l'homme que l'habitude du succès. Peut-être la raison en est-elle que le succès ne va pas seulement aux braves gens. Devenus célèbres, l'homme politique, l'homme de lettres, le médecin, le savant et aussi l'industriel puissant, le commerçant richissime, oublient volontiers leurs débuts. L'habitude d'être flagornés ne les rend plus sensibles qu'aux compliments bas des flagorneurs et l'aptitude pratique à tirer parti des événements — aptitude qui vaut de triompher — porte les hommes illustres à arrêter leurs préférences sur qui peut les servir. Musique de la flatterie, musique de l'intérêt, il n'en est poinl d'autres qui ne choquent leurs oreilles.
Puis il faut faire entrer en ligne de compte leur paresse. Faire l'effort nécessaire pour aider un auteur à ses débuts, s imposer de parcourir un manuscrit ou de couper les pages de 1 œuvre d'un
1 Le professeur Lacassagne <-i l'auteur autorisent la reproduction des pages Consacrées â la mémoire d'Emile Zola, -mis la réserve d'indiquer que l'article ou le fragment d'article reproduit esl extrait «lu n" 168 des Archive» d'Anthropologie criminelle de médecine légale et de psychologie — Lyon, A. Rey; Paris,
Ma— on.
Arch. Anthr. Crim. l'HI:
inconnu, c'en est trop pour les pontifes que l'encens de la foule assoupit et qui. se croyant au-dessus de l'humanité, penseraient déchoir en communiquant avec d'autres qu'avec les prêtres du culte qui leur est voué. Beaucoup d'hommes célèbres ne travaillent pas; ils estiment que toute parole d'eux est d'or et pourvu que l'éditeur paye royalement leurs sottises, qu'importent les humanités qui croupissent dans l'ornière ou s'efforcent à gravir les bords du fossé pour arriver sur la route !
Enfin, la faculté de consommation du public n'est pas illimitée. A quelque besoin que réponde la production, il arrive que le marché soit encombré. Est-il admissible qu'un jeune, plein de talent, fasse baisser les recettes des rois du livre? Le talent, voilà l'ennemi, c'est la devise de certains.
Quand un auteur devenu célèbre, et qui doit sa célébrité à son labeur et aux avantages que lui vaut un cerveau puissant, reste accessible aux jeunes, son mérite ne peut être suffisamment proclamé.
Peut-être l'avenir fera-t-il un sort heureux aux futurs débutants. Je veux dire que le temps viendra peut-être où il sera de vérité reconnue qu'un homme supérieur et utile à l'humanité doit rester un homme de cœur. En attendant la venue hypothétique de cette époque bénie, force nous est de constater que, seuls, ceux qui sont vraiment grands consentent à dérober quelques minutes à leurs loisirs pour aider, encourager et conseiller les infortunés qui n'ont encore que du courage et de la bonne volonté.
J'avais vingt-deux ans. Je sortais de 1 école. J'étais plein d enthousiasme et d'outrecuidance, ainsi qu'il sied a un jeune homme. J'étais riche d illusions, tout k fait confiant en mes futurs mérites, avec cela travailleur et décidé à me vouer à une oeuvre sérieuse, à lui consacrer toute ma peine, toute mon énergie.
J'ignorais presque tout de la vie ; je ne savais rien de Paris. J'arrivais de Lyon, prêt à me mesurer à une tâche ardue avec, comme seul viatique, les conseils de Lacassagne.
La première impression que je ressentis de la simplicité d'un
D Laupts. \ L\ MÉMOIRE D'EMILE ZOLA 827
grand homme me vint d'Alphonse Daudet. .1 allai chez lui tout droit, tranquillement et sans que l'idée m'effleurât qu'un homme comme lui put se refuser à converser avec un homme comme moi. Je conterais volontiers son accueil, mais non tous ses propos, car certains net lient pas destinés à la publicité.
Daudet parlait comme il écrivait : c'était un charmeur, du talent le plus délicat et le plus profond qui se pût imaginer. Bon pour les jeunes, il se donnait tout entier. Mêlant parfois le parler provençal au plus pur langage français, il ensorcelait un auditoire tout plein d attention et de respect.
Il me reçut sans rien savoir de moi. Le hasard lit qu il connaissait Lacassagne. Il admirait le professeur de Lyon : a Lacassagne, disait Daudet, ce n'est pas un homme, c'est an monde !. »
Nous eûmes matière à de longs entretiens.
Daudet m'adressa à son fils Léon. Il voulut que je recueillisse de celui-ci une de ces observations que je collectionnais alors pour mes études sur le langage intérieur. Léon Daudet fut la première révélation de l'existence de l'auditivo -visuel, et le type que je décrivis, d'après lui. pour la première fois en i S t ( 3 . et auquel je donnai son nom. est aujourd hui. en France et à l'étranger, admis par tous les spécialistes.
Alphonse Daudet me valut encore de connaître 1 un des frères Margueritte. puis un jeune littérateur. M. de Riotor, qui m'aida puissamment en tentant d'expliquer aux lecteurs du Journal la nature et le but de mes recherches1'. Son article, qui fut sensationnel, me valut d'intéressantes communications.
Mes relations avec Daudet durèrent jusqu'au jour où le mal implacable priva les lettres de l'inimitable conteur, du romancier exquis et poignant dont les œuvres dureront autant que l'humanité. Je voudrais que mon effort me haussât au talent nécessaire pour crayonner le portrait du pauvre grand homme dont les yeux myopes distinguaient difficilement les caractères
1 Daudet s'intéressait vivement aux travaux cl aux théories de Lacassagne dont il ne parlait qu'avec une chaleur enthousiaste.
i Non seulement M. de Riotor écrivit des articles, mais il lit des démarches auprès d'un certain nombre de littérateurs et je lui dois les observations dr Claretie, de Coppée, de Coquclin Cadet, de Dubut de Laforest, etc. Ces documents vinrent compléter — non sans contraste parfois — cent que j'avais obtenus, à la Faculté de Médecine, de mes maîtres. Lacassagne, Renaut, Lépine. Vueragneur.
que sa main malhabile traçait avec peine et dont le sommeil, le divin sommeil, baume des âmes blessées, et, pourrait-on ajouter, des organes malades, avait fui depuis long-temps le corps malheureux, perclus de douleurs et je ne ferais que payer ma
dette de reconnaissance en le montrant si bon, si patient, si
accueillant pour les débutants Il se donnait a eux sans
compter, pourvu qu'ils eussent de la bonne volonté.
Ce n'est pas Daudet qui m'envoya chez Zola; je crois qu'à l'époque où j arrivai à Paris les deux grands romanciers étaient déjà brouillés. J'allai chez Zola sans aucun mot d'introduction de qui que ce fût, sans que rien me recommandât à lui.
Je trouvai un gentleman à la belle tête puissante. Il était d'un abord plutôt froid ; il ne parlait pas pour le plaisir de parler. Mais lorsqu'un sujet l'intéressait, il discourait avec élégance et précision, et, sous l'empire de la passion, il atteignait à l'éloquence.
Le sujet qui me préoccupait lui parut d'importance. Je lui laissai un de ces questionnaires que j'avais rédigés au laboratoire de Lacassagne, et dont les questions fort complexes exigeaient beaucoup d'attention et nécessitaient quelques jours d'introspection. Il lut avec soin le document, me demanda des éclaircissements et me promit de méditer sur ce sujet. Quelques jours après, il me convoqua chez lui.
Il s'était interrogé. Sur son invitation, je m'installai à sa table de travail et j'écrivis, presque sous sa dictée, l'observation dont les lecteurs du Fiijaro et des Archives de Lacassagne eurent la primeur.
Je ne reproduis pas cette étude ; elle est connue et Zola fut, par la suite, examiné avec la plus scrupuleuse attention par un médecin, le docteur Toulouse, qui lui consacra un ouvrage tout entier. Je rappelle seulement deux passages fort intéressants du document que je dois à Zola : la façon dont il travaillait ; la puissance de son visuélisme :
« Je rassemble le plus de documents possible ; je voyage ;
il me faut l'atmosphère de mon sujet; je consulte les témoins oculaires des faits que je veux décrire ; je n invente pas ; le roman
Dr Laupts. — A LA MÉMOIRE D'EMILE ZOLA 829
se fait, se dégage tout seul des matériaux. Ainsi, pour la Débâcle je suis allé à Sedan ; j'ai consulté les meilleures sources d'informations; les personnages se sont présentés tout seuls ; ne fallait-il pas un colonel, un capitaine, un lieutenant, un caporal, des
hommes ? Une fois le personnage apparu, je le fais mien;
je vis avec lui ; je ne me plais qu'en ce qui vit chez moi le
mot n'a pas grande importance
« Déjà à cette époque (l'enfance), ma mémoire était ce
qu'elle est aujourd'hui ; elle se chargeait rapidement, avidement, puis elle se déchargeait. C'est une éponge qui se gonfle, puis qui se vide ; c'est un fleuve qui entraîne tout et dont les eaux courent tôt se perdre sur un banc de sable. Un caractère très net de ma mémoire, c'est que la persistance des souvenirs dépend de mon désir et de ma volonté de retenir. J'ai une excellente mémoire visuelle, mais si je ne regarde pas en voulant retenir, il ne reste rien; si je n'ai pas la volonté de me souvenir, tout se perd
« A la suite d'une enquête faite pour construire un roman, je retrouve, quand j'ai idée de voir, tous les souvenirs dont j'ai besoin.
« Mes souvenirs visuels ont une puissance, un relief extraordinaires ; ma mémoire est énorme, prodigieuse ; elle me gêne ; quand j'évoque les objets que j'ai vus, je les revois tels qu'ils sont réellement avec leurs lignes, leurs formes, leurs couleurs, leurs odeurs, leurs sons. C'est une matérialisation à outrance: le soleil qui les éclairait m 'éblouit presque ; l'odeur me suffoque ; les détails s'accrochent à moi et m'empêchent de voir l'ensemble. Aussi pour le ressaisir me faut-il attendre un certain temps Je n'écrirai que l'an prochain mon roman sur Lourdes ; je prendrai les notes que j'ai recueillies; l'évocation se fera; tout sera au point ; sur l'ensemble, les grandes lignes, les grandes arêtes se détacheront nettes
« Cette possibilité d'évocation ne dure pas très longtemps; le relief de l'image est d'une exactitude, d'une intensité inouïes, puis l'image s'efface, disparaît; cela s'en va. Ce phénomène est heureux pour moi. J'ai écrit beaucoup de romans, j'ai entassé un nombre considérable de matériaux. Si tous mes souvenirs me restaient, je succomberais sous leur poids. De la trame
du roman l'oubli est encore plus rapide ; arrivé à la fin de l'ouvrage que j'écris, j'en oublie le commencement. Il me faut autant de plans que de chapitres projetés; pour vingt chapitres, vingt plans détaillés. Alors je pars tranquille ; avec ce guide-âne, je suis sûr de ne pas me perdre en route ; mon sous-main, couvert d'indications, de notes, d'échos, de rappels m'est indispensable;
je le consulte sans cesse
« Ce que je fais de mieux est ce que je fais d'abord.
La fatigue arrive vite ; mes quatre ou cinq pages écrites, je cesse ; je ne dépasse pas trois heures par jour. On m'a fait une réputation de travailleur, c'est une erreur; je suis très régulier et très paresseux ; je vais très vite pour en finir le plus rapidement possible et ne plus rien faire. »
L'observation du maître écrivain fut un joyau autour duquel nombre d'autres trésors vinrent se grouper. Je la publiai dans un ouvrage aujourd'hui épuisé qui n'eut de succès qu'à la Faculté de Médecine. J'ai dit que les articles de Riotor, publiés dans le Figaro et dans le Journal, m'avaient valu des confessions intéressantes. Il s'en trouva qui ne le fuient qu indirectement, car des lecteurs ne comprirent pas les questions posées et s'ils livrèrent de leur psychologie, ce ne fut point sur les sujets de l'enquête. L'ensemble du public crut à une sorte de phrénologie destinée à ouvrir, par des procédés scientifiques, de mystérieux aperçus sur le cerveau des hommes.
La désillusion fut grande quand, le volume paru, on s'aperçut qu'il ne révélait rien d'extra- humain. Ni le document Zola, ni le type Léon Daudet ne parurent des découvertes sensationnelles. Je ne m'attendais pas au grand succès ; je conservai religieusement ces premiers documents.
Enrichie au cours des années, l'enquête, qui durera autant que moi et à laquelle il est loisible à chacun de contribuer, me conduisit à aborder de nouveaux sujets de psychologie et de pathologie. Sur la prière d'Alcan, le petit volume de 1892 fit place en 1904 à un volume d'aspect plus imposant de la bibliothèque* de psychologie contemporaine. C'est dans ce livre ' que
1 le Langage intérieur et les Paraphasses, Paris. Ali an, 1901.
D* Lauplg. - A LA MÉMOIRE D'EMILE ZOLA «31
les curieux et les fidèles pourront, entre beaucoup d'autres observations, retrouver celle d'Emile Zola.
Mais quand l'ouvrage fut publié, l'inexorable destinée avait renversé le colosse; les épreuves étaient tirées lorsque se produisit l'événement cruel qui me privait de celui qui de guide était devenu un ami.
Et ce n'est que par une simple note en bas de page que je pus dire ma reconnaissance attristée, mon affection pour le Maître qui fut si bon pour moi, exprimer en quelques lignes tout ce que sa mort éveillait en mon cœur de regret pieux.
Depuis le jour où, avec tant de bienveillance, Zola avait écouté ma requête et consenti à aider mes recherches sur le langage intérieur, je ne cessai pas d'être en relations avec lui1. Je ne lui demandai pas une seule fois à le voir que, par courrier, ne me vint un mot me fixant rendez-vous. Je voyageai, j'allai loin, en Afrique, dans le Sahara. Où que je fusse, je ne lui écrivis pas de lettre qu une réponse ne m arrivât au plus tôt, simple mot cordial le plus souvent, parfois une vraie lettre au cours de laquelle il discutait mes idées ou me conseillait.
J'ai conservé ces écrits ; malheureusement les lettres les plus longues, les plus intéressantes sont introuvables; peut-être pourrais-je accuser quelque amateur d'autographes peu scrupuleux. Je dois surtout m'accuser moi-même. Gomme l'était Zola, je suis affligé de la regrettable manie, que je tiens de mon père, de conserver tout ce que je reçois d'imprimé ou de manuscrit. Avec les années, les paperasses s'entassent, les plus précieuses enfoncées dans un océan de documents sans valeur. Et maintenant que la vie me parait trop courte pour ce que j'y voudrais faire, je recule devant l'entreprise de classer, de déblayer tout cela. Et je ne puis écrire ces quelques lignes que guidé par mes seuls souvenirs.
1 Que je cite ce trait de tolérance de la part de Zola, de gaucherie juvénile de la mienne : C'était au débul de nos relations. Je lui déclarai, non sans quelque impertinence, forl involontaire d'ailleurs, que je n'avais pas lu ses romans hormis deux : V Assommoir, cl un autre dont j'avais oublié le titre :« Celui, lui dN-je, qui se passe but les chemins de fer la Bêle humaîm •>. Il sourit. Quelques jours après, je recevais avec une dédicace cordiale de sa main la Débâcle,
Zola s'informait sans cesse de mes travaux. Il n'était rien qui ne l'intéressât et sur quantité de sujets il se plaisait à me conseiller.
Il advint qu'un jour je lui parlai des invertis sexuels, dont j'avais, avec Lacassagne, examiné quelques spécimens à Lyon. Déjà hanté, je crois, par les idées qui nous valurent Fécondité J , Zola s'intéressait aux études sur le sexe.
Zola savait l'existence des invertis. Ce n'était pas, pour un Français, un faible mérite que d'étudier le problème de l'homosexualité, à cette époque où la traduction de l'œuvre de Krafft-Ebing était ignorée de tous, hormis de quelques psychologues, où, pour avoir publié Moll, un éditeur était traîné devant les tribunaux!
Avec l'audace de la jeunesse, je n'hésitai pas à aborder le thème redouté. Je retrouve, dans des lettres que Zola m'adressa à cette époque, des conseils de prudence qui témoignent de beaucoup de sollicitude.
« Je crois, écrivait-il en juillet i8o,5, qu'il ne faut pas passer outre aux inquiétudes de l'éditeur... Pour mon compte, je ne suis pas d'avis de trouver un éditeur quand même. »
Zola n'avait lu aucun ouvrage traitant de l'inversion ; il ignorait Krafft-Ebing, Moll, Chevalier, Lacassagne. Mais il avait reçu des documents, des confessions de malheureux qui criaient à lui leur misère et, comme il était immensément bon et de cerveau extraordinairement lucide, il avait compris et il s'était ému.
« Certes, m'écrivait-il, la morale et la justice ont raison d'intervenir puisqu'elles ont la garde de la paix publique. Mais de quel droit pourtant, si la volonté est en partie abolie ? On ne condamne pas un bossu de naissance parce qu'il est bossu. Pourquoi mépriser un homme d'agir en femme s'il est né femme à demi ?
« Dans une lettre confidentielle que je n'ai malheureusement pas retrouvée, un malheureux m'avait envoyé le cri le plus poignant de douleur humaine que j'aie jamais entendu. 11 se
1 Le devoir d'essaimer était à ce moment pour Zola une véritable hantise. 11 me disait un jour: « Que de semence perdue en une nuit de Paris — quel dommage que tout cela ne donne pas des humanités. »
Ce pmpos me revenait ,'■ l'espril récemment à la pensée de la thèse soutenue dans un ouvrage que vient de publier la librairie Maloine : Plus fort (/ne le mal, et je pensais que eet ouvrage, plaidoyer en faveur du mariage des avariés et des tarés, aurait plu à Zola.
/)<• Laupls. — A LA MÉMOIRE D'EMILE ZOLA 8:::!
détendait de céder à des amours abominables et il demandait pourquoi le mépris de tous, pourquoi les tribunaux prêts à le frapper, s'il avait apporté dans sa chair le dégoût de la femme, la passion de l'homme. Jamais possédé du démon, jamais pauvre corps humain livré aux fatalités ignorées du désir n'a hurlé si affreusement sa misère. Cette lettre, je m'en souviens, m'avait infiniment troublé. Et dans le Roman d'un inverti, le cas n'est-il pas le même, avec une inconscience plus heureuse? N'y assistet-on pas à un véritable cas physiologique, à une hésitation, à une demi-erreur de la nature? Rien n est plus tragique, selon moi. el rien ne réclame davantage l'enquête et le remède, s'il en est un. »
La vue et surtout le contact des invertis étaient désagréables à Zola « J'en ai rencontré dans le monde, me dit-il un jour, et j éprouve à leur s rrer la main une répulsion instinctive que j'ai quelque peine à dominer. »
Une question toute naturelle, la première fois que nous causâmes inversion, me vint aux lèvres : « Pourquoi n'avez- vous pas traité de l'inversion, pourquoi ne consacrez-vous pas à l'inversion l'un de vos romans? le sujet en vaut la peine. »
Zola ne me fit jamais de réponse précise. Sans doute, il me déclara qu'il n'avait pas osé, et plus tard il me l'écrivit.
« Lorsque j'ai reçu, il y a des années déjà, ce document si curieux (le roman d'un inverti-né), j'ai été frappé du grand mtérèt physiologique et social qu'il offrait. Il me toucha par sa sincérité absolue, car on y sent la flamme, je dirais presque l'éloquence de la vérité. Songez que le jeune homme qui se confesse écrit ici une langue qui n est pas la sienne : et dites-moi s'il n'arrive point, en certains passages, au style ému des sentiments profondément éprouvés et traduits. C'est là une confession totale, naïve, spontanée que bien peu d'hommes ont osé faire, qualités qui La rendent fort précieuse à plusieurs points de vue. Aussi était-ce dans la pensée que la publication pouvait en être utile que j'avais eu d abord le désir d'utiliser le manuscrit, de le donner au public sous une forme que j'ai cherchée en vain, ce qui. finalement, m'en a l'ail abandonner le projet.
« J'étais alors aux heures h's plus rudes de ma bataille littéraire ; la critique me traitait journellement en criminel capable
de tous les vices et de toutes les débauches ; et me voyez-vous me faire, à cette époque, l'éditeur responsable de ce Roman (Vun inverti ?
« D'abord on m'aurait accusé d'avoir inventé l'histoire de toutes pièces, par corruption personnelle. Ensuite, j'aurais été dûment condamné pour n'avoir vu, dans l'affaire, qu'une spéculation basse sur les plus répugnants instincts. Et quelle clameur si je m'étais permis de dire qu'aucun sujet n'est plus sérieux ni plus triste, qu il y a là une plaie beaucoup plus fréquente et profonde qu'on n'affecte de le croire et que le mieux, pour guérir les plaies, est encore de les étudier, de les montrer et de les soigner!
« Mais le hasard a voulu, mon cher docteur, que, causant un soir ensemble, nous en vînmes à parler de ce mal humain et social des perversions sexuelles. Et je vous confiai le document qui dormait dans un de mes tiroirs, et voilà comme quoi il put enfin voir le jour aux mains d'un médecin, d'un savant qu'on n'accusera pas de chercher le scandale »
Je ne pense pas que la crainte de la critique ait arrêté Zola. La peur de la critique ! mauvaise raison pour un homme d'un tel courage et doué d'autant de combativité !
Je crois que la véritable raison fut qu'il ne connut la question qu'assez tard, je veux dire à une époque où, lancé dans des travaux dont la série était harmonieusement classée dans son esprit, il ne se souciait pas d'interrompre ses études pour entreprendre des recherches infiniment délicates et compliquées.
J'avoue que la pensée m'effleura un moment que sa candidature à l'Académie pouvait l'avoir fait reculer.
En réalité, il n'en était rien. Zola s'était décidé — non sans peine — à vouloir être de l'Académie, d'abord pour contenter certains de ses amis, puis parce qu'il estimait que sa place de chef d'école était à l'Académie. Il était trop fin pour ne savoir pas qu'il n'en serait jamais, il avait trop de valeur pour ne pas mépriser l'Académie.
C'est un mérite précieux de dédaigner l'Académie ' : c'est chez
1 En spéculant sur la bassesse humaine, on rejetant ceux qui sont tiers et droits, l'Académie s'avilit; en dédaignant ceux qui n'ont pas d'appui, en jalon-
])'■ Laupts. — À LA MÉMOIRE D'EMILE ZOLA 835
un grand homme la preuve de beaucoup de goût, souvent d'une grande honnêteté native.
Composée en majeure partie de médiocres, l'Académie ne laisse s'infiltrer en elle que suffisamment de talents réels pour reculer la date de l'inévitable faillite. Si l'on demandait à un homme sérieux à quoi sert l'institution surannée, il éprouverait pour répondre quelque difficulté, mais si l'on voulait savoir de lui en quoi elle est nuisible, il n'aurait que l'embarras du choix des arguments. Un auteur illustre et académisable me disait un jour: « J'hésite à entrer là-dedans ; si vous saviez comme c'est mal composé. » L'homme illustre a vaincu ses répugnances ; il est académicien, revêtu de l'uniforme qui fait rêver les badauds et rappelle invinciblement aux gens sensés le plumage des perroquets ; il prend part tout comme les autres à ces manifestations qui valent aux délayeurs des journaux de tous formats d'amples moissons de fadaises.
Zola n'était pas assez boulevardier pour être de l'Académie. Il lui manquait le scepticisme gouailleur qui triomphe à l'heure des absinthes, ignore le monde, s'hypnotise sur la valeur de ses bons mots et prend tous les jours le Pirée pour un homme. Il n'était point de ces ignorants pénétrés d'esprit boulevardier, — cette fiente de l'esprit parisien, — qui, pleins de jactance, pensent qu'ils sont toute la France et, diserts à traiter de la forme d'un chapeau ou de la couleur d'une cravate, ébahissent les simples d'esprit et font pour les étrangers mal renseignés le mol français synonyme du mot ridicule /pauvres êtres stupides ou plutôt êtres stupides et malfaisants, dont la nullité tapageuse tranche sans appel en toute matière, place aux for/ifs les limites du monde civilisé et sur tout sujet préfère le calembour à la pensée, le trait d'esprit à l'esprit. Crédules comme tous les sols, ils vénèrent tout ce que la lâcheté des uns, l'habileté intéressée des autres donnent en pâture à leur besoin d'idolâtrer. Nulle ville plus (pu- Paris n'édifia de temples à la crédulité. L'Académie est de ces temples
saut trop souvent le mérite, en servanl les coteries, l'Académie se < damne.
Une Académie composée de critiques consciencieux cl sérieux, critiques donl l'avenir serait matériellement assuré et donl le rôle, qui ne seraii pas de parade, consisterait à trier el à publier des manuscrits de débutants >•( d'incon nus, rendrait des services, Je livre cel avis aux Mécènes,
Zola apportait à Paris de splendides qualités provinciales, la verdeur d'une foi républicaine immaculée, l'héroïsme latent d'un courage indomptable.
Paris vaut par ses provinciaux. ; c'est le sang lourd des provinces qui, ragaillardi par la verve prime- sautière de la capitale, fait la gloire et le triomphe de la Ville. Elle leur donne de la grâce, ils l'assagissent et la parent de mérites.
Ballottée par des courants opposés, allant d'un pôle à l'autre, souple, fine, passionnée et crédule, la population parisienne tantôt croit en ses vrais savants, en ses vrais grands hommes et tantôt porte aux nues ses charlatans et ses bateleurs. Elle adore le talent, elle a l'instinct du beau : elle siffle les acteurs inélégants ; elle a le meilleur goût du monde, s'entend aux fêtes et aux spectacles, possède d'incomparables cuisiniers. Elle est généreuse et capable de cruauté, extrêmement intelligente et parfois tout à fait stupide, sceptique et prompte à admettre les plus invraisemblables impostures, héroïque ou peureuse à l'excès. Elle a l'étonnement facile de l'enfant, sa versatilité et l'amour du clinquant. Il faut pour lui plaire de l'artifice et de l'éclat Zola travaillait pour l'immortalité ; il n'était pas suffisamment boulevardier pour être de l'Académie. Il n'en fut pas et cela vaut mieux qu'il en allât ainsi.
On conçoit sans peine que le fait de s'occuper de l'inversion — de l'inversion qui de nos jours s'étend et fait boule de neige en Allemagne1 — eût tué net la plus solide des candidatures à l'Académie. Mais je crois que. loin d'arrêter Zola, cette considération l'eût poussé à entreprendre la lutte.
Il suivit la genèse de mon œuvre avec beaucoup d'attention. Quand l'ouvrage parut en librairie, il m'écrivit :
« J'ai reçu un exemplaire de votre ouvrage ; et, si je n'ai
pu encore que jeter un rapide coup d'oeil, en coupant les pages, j'ai eu la bonne sensation d'une œuvre sérieuse et forte.
« Vous avez mis les documents en belle lumière et en avez tiré
1 V. les études d'un savant éminent, le D' Nâcke, conseiller médical à Hûbertusburg (Saxe) et surtout le résultat des enquêtes, les documentations extrêmement abondantes du Dr Hirschfeld, médecin à Charlottenburg-bei-Berlin.
Dr Laupts. \ LA MÉMOIRE D'EMILE ZOLA
un très logique et 1res décisif parti. Je crois que ce volume comptera dans celte question de la sexualité, si obscure encore. « Pour moi, je suis fort heureux de vous avoir aidé un tout petit peu, en vous fournissant un document curieux, et je vous remercie de l'avoir si bien employé, car la question m intéresse »
L'aide que m'avait apportée Zola n'était pas de médiocre importance. Il avait écrit la préface de l'ouvrage et m'avait donné le document plein d'intérêt que je publiai au chapitre n sous le titre : le Roman d'un inverti-né. Des auteurs étrangers imaginèrent que ce roman d'un inverti était bel et bien un véritable roman et d'aucuns crurent que Zola en était 1 inspirateur.
Je suis en mesure d'affirmer que cette confession, due à une plume très aristocratique, est tout à fait authentique. Lorsque mon ouvrage, aujourd'hui édité par Masson', se fut répandu à travers le monde, un exemplaire tomba entre les mains du jeune homme qui avait si courageusement révélé à Zola les secrets de son existence. Une longue lettre me parvint de l'auteur véritable de l'autobiographie. Il me livrait quantité d'observations nouvelles et, par surcroit, m autorisait à reproduire le nouveau document à condition de faire quelques suppressions destines à éviter qu'on devinât qui il (tait. Je publierai, quelque jour, en pratiquant les coupures nécessaires, l'observation complète.
Zola avait écrit pour mon premier ouvrage (le Langage inl<:rieur) une page qui en assurait le succès. Ce succès détruisit la croyance, ancrée dans le cerveau des hommes de science, que de pareilles enquêtes étaient, en France, destinées à un échec certain. Grâce à L'exemple donné par Daudet el par Zola, grâce aussi, je puis bien le dire, à beaucoup de travail et de patience,
les résultats que j'obtins furent magnifiques el il devint de
mode de faire des enquêtes.
Gomme s'il ne lui suffisait pas de m'avoir mis le pied à 1 étner, Zola, Oïl l'a vu. contribua puissamment a l'élaboration de mon
second volume (Perversion et Perversité sexuelles) el l'aide qu'il
1 Perversion el Perversité sexuelles Préface d'Emile Zola.— l'jin-. Bdassou.
me donna valut à l'ouvrage, aujourd'hui classique, de retenir l'attention des médecins et des psychologues.
I! n eut plus l'occasion de me guider et, en quelque sorte, de collaborer à mes recherches. Mes études ment rainaient sur des terrains nouveaux, et, pas plus en matière de médecine pure qu'en matière d'inventions d'appareils, il ne pouvait me guider efficacement. Puis j'avais quitté la France et je commençais — à bâtons rompus — de noter des impressions que je coordonnai et publiai plus tard dans mes Souvenirs de Tunisie et d'Algérie*. A chacun de mes séjours en France, je lallai voir. Il s'informait de tout ce que je faisais et trouvait plaisir à ce que je lui expliquasse mes travaux médicaux.
Souvent je tentai de l'entraîner dans ce monde méconnu, dans ce monde aux prodigieuses énergies latentes qu'il dépend de nous de nous rendre funestes ou profitables, qu'est le monde musulman. J'aurais voulu qu'il allât là-bas, à Alger, à Tunis, qu'il parcourût le Sahel et le Sahara, qu'il vécût dans les palais et dans les gourbis, puis qu'avec ses prodigieuses facultés d'évocateur, de peintre et de moraliste, il vint crier à la France entière la vérité, proclamer quels sont nos devoirs et nos vrais intérêts.
Car il était acquis à la grande œuvre de nous faire des amis musulmans, et, dans l'élite indigène, de choisir de nouveaux
citoyens Et il avait horreur des brimades stupides, des
cruautés révoltantes, des mépris qui dégradent ceux qui méprisent. Et il ne voulait pas que de l'autre côté de la mer la France cessât d'être la France des droits de l'homme pour redevenir la France du moyen âge.
Mais le programme que sa volonté s'était imposé ne lui permettait pas de déserter, pour des luttes nouvelles, les batailles engagées. Le plan de son œuvre était irrévocablement tracé. Le temps lui manquait pour les combats imprévus
Le temps devait lui manquer plus que nul ne le pouvait supposer. Pourtant, le combat imprévu allait s'offrir à lui. Sa conscience seule le jeta dans l'arène.
Et ce fut la lutte d'un géant contre un peuple.
1 Souvenirs de Tunisie etcï Algérie 2e mille .Préface de Th. Ribot. — Tunù J. 1 tanguin, éditeur.
D' Laupls. \ LA MÉMOIRE D'EMILE! ZOLA 830
Lï Affaire, L'affaire qui mil aux prises les deux moitiés de la France, était survenue. Il sérail ridicule de ma pari de retracer, fût-ce en quelques mots, le rôle de Zola. Le monde entier suivait avec un intérêt passionné les phases de l'action, et on admirait qu'un auteur, auquel rien ne manquait de ce qui peut flatter l'orgueil d une nature affinée, se soit offert aux coups les plus rudes, exposé aux injures les plus basses : que. par amour de la justice, il ait affronté la persécution.
.1 étais en Afrique et je me souviens du frémissement qui me secouait tout entier lorsque j'entendais accuser cet homme, dont tout l'être disait l'admirable loyauté, des plus répugnantes forfaitures: souvent, sous des regards irrités, je rompais des lances en faveur de celui qui avait été si bon pour moi: de rares amis me valaient la consolation de parler de lui.
Lui allait carrément, résolu à tout, même au supplice, retrempé par cette lutte, la lutte d un homme contre une ville, contre la Ville, contre Paris. Il allait avec, aux yeux, un éclair de colère loyale pour l'adversaire, tout son être vibrant, d'une énergie que la saine passion rendait allègre et juvénile.
Je me rappelle une soirée de Paris: j étais en congé : je sortais de chez lui. Longtemps auparavant, il m avait dit : « Venez me voir: j'y serai toujours pour vous. » Aux heures les plus chaudes de Parfaire, il n'oublia jamais sa promesse.
Paris grondait de colère. C'était 1 époque où. amoureuse d'Esté rbazy, la Ville eût lynché Zola. J étais en tenue militaire et. par un contraste impressionnant pour moi qui venais de chez Lui. à chaque pas mon uniforme soulevait des tempêtes, tempêtes d'acclamations, tempêtes d imprécations. Les cris de Vive l'ami''!' ! alternaient avec le hurlement A mort Zola ! Sur L'impériale des omnibus, les voyageurs se Levaient, hypnotisés parla vue du pantalon rouge. Et toujours les grands cris Vive Varméc .' A mort Zola.' rugis par la foule haletante de furie.
Elle L'eût vu. qu'elle L'eût pendu.
La générosité parisienne s était éteinte, et. comme toutes les foules déchaînées pour le mal. celle-ci montrait une férocité de cannibales
Je rencontrai un officier d'artillerie de mes amis: c'était un observateur, un penseur. Quelque temps nous allâmes par le
boulevard grouillant de peuple en démence, émerveillés tous les deux par la nouveauté et par l'horreur du spectacle.
De temps à autre, des accalmies se produisaient, puis les cris reprenaient de plus belle. Gomme une bande venait de surgir, faisant dans la cohue entassée une large trouée d'où partaient d'effrayantes vociférations, mon ami, antidreyfusard ardent, me saisit le bras et me dit : « C'est égal, il a un sacré courage ! »
Oui, il avait un sacré courage, Zola ; et cette lutte d'un homme contre une ville, avait pour toutes les âmes délicates et fortes, encore qu'il s'en trouvât qui inclinassent à des sentiments différents des siens, une noblesse, un attrait splendides.
La dernière fois que je vis Zola, il me parla encore de V affaire. L'heure du triomphe n'était pas venue; il ne devait pas le voir. Du moins, les résultats qu'il jugeait essentiels étaient-ils atteints. Il me fit longuement l'éloge du colonel Picquart avec lequel il avait déjeuné la veille
Je ne conterai pas ce qu'il me dit. Je suis homme de science, scientisle comme dit A. Hamon, et non pas reporter. J'apprécie trop, pour les jeter en pâture au public, les paroles du Maître, et je me prise trop haut pour croire que ce qu'il me confiait, il l'eut confié à quiconque. Et je ne révélerai pas non plus l'étrange prédiction que je fis à Zola, ce jour-là, le dernier jour que je le vis, prédiction qui ne semblait mériter qu'un sourire d'incrédulité et que, par la suite, les événements se chargèrent de réaliser.
Je me souviens des derniers moments que je passai avec Zola. Par un mouvement d'abandon qui ne devait pas lui être familier, il avait jeté son bras autour de mon cou, et, me conduisant, selon son habitude, au milieu des merveilles entassées de son logis, jusqu'à la porte de l'hôtel, il me disait : « Travaillez, mon cher ami ; travaillez bien, travaillez fort, travaillez sans cesse. Le travail, voyez-vous, tout est là. Le jour viendra de la récolte »
Ce furent les dernières paroles que j'entendis de lui.
Je conservai à Zola un souvenir infiniment reconnaissant et pieux. Il a laissé sur ma façon de vouloir et d'agir une empreinte qui ne s'effacera pas.
£>'• Laupis. A LA MÉMOIRE D'EMILE ZOLA 841
Au contact de méchancetés sournoises, d'injustices vilaines et mesquines, je me suis souvenu de lui
Les années passeront : je ne sais ce qu'il adviendra de mes jugements sur certaines de ses conceptions scientifiques ; sa bonté, la leçon que me fut son courage, ma reconnaissance, dureront autant que moi.
Je savais qu il avait eu, pour l'inconnu que j'étais, de l'intérêt et de la bienveillance ; je pensais que ce qu'il m'avait témoigné, il 1 avait témoigné à quantité d'autres. Longtemps après sa mort, j'appris que j'avais tenu une place dans sou cœur et qu'il s'était attaché à moi beaucoup plus que je ne l'avais supposé.
Il est égoïste d'ajouter que je perdis en Zola un ami et un protecteur. La chute du chêne géant décapite la futaie : le sort de la brindille n'a pas d'histoire... .
Des gens se demandent ce qu'il serait advenu de Zola s'il eût vécu. Quand il s'agit d'un homme de son envergure et de son cœur. 1 hésitation n'est pas permise. Tous eussent proclamé sa loyauté, l'eussent vénéré et aimé : tous eussent admiré son courage qui était celui d'un bon, d'un grand Français. Ceux qui savent à quel point il était bon, peuvent certifier qu'après la bataille il eût pansé les blessés...
Je comptais garder pour moi seul le sentiment doux et profond de piété que j ai voué à sa mémoire et je ne voulais pas écrire sur cela que je conservais précieusement, religieusement, dans le fond de mon cœur.
Mais un jour, par hasard, loin de Paris, des années après sa mort, lorsque me fut révélée l'affection qu'il avait accordée au disciple lointain que j'étais, un nouvel et héroïque exemple de courage et de bonté me vint encore du grand nom de Zola.
Et c est en 1 honneur de qui je l'ai reçu, que touché aux larmes — bien que les cahots de la vie aient émoussé en moi la faculté de s émouvoir — j'ai écrit, en cherchant à y faire passer de mon âme. ces quelques pages si incomplètes et si froides.
Villa Laupts, 18 octobre i y-.
Arch Antlir. Ci-iin. 1901 56