‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 15 sur 22 · QQ MA PREMIERE CAUSÉ · texte numérisé non relu

QQ MA PREMIERE CAUSÉ

devant la porte sans entrer. On y venait prendre le frais l'été, dans ce bureau. Cela faisait l'effet de la campagne à ceux qui n'avaient pas la monnaie nécessaire pour traverser le fleuve, ou les jambes assez bonnes pour grimper sur les collines.

De temps à autre, des confrères, qui n'avaient pas plus de clients que moi, venaient me demander si je n'en avais pas à leur prêter. Ils prétendaient à la gloire pour seul honoraire, et se déclaraient prêts à payer les frais des procès qu'on leur confierait. Ne faut-il pas apprendre à ses propres dépens à perdre une cause, si l'on veut ensuite mettre ce talent précieux au service des autres ?

Un jour, cependant, je vis entrer un de mes amis tout rayonnant.

— J'ai une cause, dit-il, partageons-la ! Je lui serrai la main avec émotion.

— La cause est bonne, reprit-il, mais entourée de circonstances assez difficiles à démêler pour jeter quelque lustre sur celui qui la gagnera. Seulement, je manque d'assurance, et je tremble

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d'avance d'avoir à dire d'une voix tonnante : Messieurs les jurés. Je préparerai la cause, veuxtu la plaider, et nous partagerons les honoraires ?

— Comment donc !

Mon confrère me raconta ensuite en quelques mots ce dont il s'agissait. Notre client était accusé d'avoir volé un cheval. Circonstance atténuante, ou plutôt point capital de la défense : on n'avait point retrouvé le coursier sous lui. Le noble animal avait pris la clef des champs, et, après une promenade prolongée assez tard dans la nuit, était allé se réfugier dans l'écurie d'un parent de l'accusé, sans avertir personne. Y avaitil là de quoi faire condamner un homme ? Ne devait-on pas plutôt admirer l'instinct de ce cheval qui, au lieu de rentrer tout simplement chez son maître après son escapade, avait été finir la nuit sous un abri où l'attendait l'impunité ?

L'affaire me parut superbe.

— Peut-être, me dit mon collègue dans la défense, peut-être serait-il bon d'aller voir l'accusé, moi pour recueillir de nouveaux éclaircissements

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sur l'affaire, toi pour puiser un redoublement d'éloquence dans l'aspect d'un innocent persécuté.

Le fin mot de la chose, c'est que mon collègue avait une belle sur le chemin de la prison, et qu'il désirait passer sous ses fenêtres, dans l'espoir d'apercevoir sa prunelle noire.

L'entrevue avec l'accusé n'offrit rien de palpitant. Le fait est qu'il n'avait pas l'air d'un jeune homme destiné à commettre de gros méfaits, nonobstant le cheval qui l'avait conduit en prison.

Nous nous séparâmes en nous disant :

— Nous le sauverons.

Le lendemain, X consacra sa journée à étudier les témoignages, et moi à préparer ma harangue. En nous retrouvant le soir, nous eûmes la même pensée, la même exclamation :

— C'est un grand coupable.

— Mais nous le sauverons.

L'examen et les réflexions des jours suivants fortifièrent cette conviction, sans ébranler notre résolution.

Il nous paraissait évident que nous avions sous nos soins un adroit coquin. Nous éprouvions

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