‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 3 sur 22 · SIT^EI TERRA LEVLS · texte numérisé non relu

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Deux ans après, la bonne sœur Cécile, la directrice de l'institution, disait encore à un de mes amis qu'elle ne savait pas à qui devait aller sa reconnaissance pour ces envois.

Ce n'est pas la seule bonté pour laquelle la gratitude de ces orphelins devait monter vers cet homme qu'on ne rencontrait pas souvent parmi ceux qui font ouvertement profession de charité. Et à cause de sa tendresse pour les petits et les humbles, comme du dévouement, pour cette institution surtout, de la noble complice de ses générosités, il était juste assurément, et de bonne pensée, que la petite colonne de déshérités de l'orphelinat, en costume sombre, vînt prendre place avec nous dans le cortège navré qui suivait la dépouille de notre pauvre ami, le 8 janvier dernier. Tout ce deuil qui l'entourait n'avait rien d'officiel, et la présence de ces petits était d'une touchante éloquence.

J'ai dit plus haut qu'il gardait ses journaux pour les heures domestiques. Pour lui, le travail du bureau, c'était le pain quotidien des siens, et cela représentait une grave obligation à laquelle il se pliait rigoureusement tous les jours.

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Cette routine de la vie administrative, dans laquelle il allait se plonger à heure dite, c'était Texil. La tête penchée sur ses gros in-folios lourds, à pages bleues rayées de rouge, entouré de fardes et de dossiers, il était hors de sa sphère.

Par devoir, il était bon employé. Mais la mesquinerie de cette existence l'obsédait. Le joug lui pesait.

Par goût, par nature, il était journaliste.

Il rentrait dans son véritable être en sortant du ministère. Le journal le reprenait aussitôt qu'il avait laissé derrière lui le seuil de son bureau officiel.

Sans attache régulière avec la presse pendant de longs entre-temps, Lusignan n'a jamais été sans recevoir de tous les points du pays une foule de journaux. D'une façon ou d'une autre — véritable magnétisme — les gazettes venaient à lui.

Il lisait tout, et toujours les ciseaux à la main.

Il emplissait des cartons ? dites-vous.

Oui, sans doute. Mais tous les jours aussi, il trouvait un article, un passage, un mot, qui serait utile à quelqu'un, qui ferait plaisir à tel autre.

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Et celui-ci ou celui-là recevait par le prochain courrier, fût-il à la Nouvelle-Orléans ou à Winnipeg, à San-Francisco ou à Halifax, un mot souligné dans une découpure de papier, un paragraphe ou un article qui l'intéressait, et qu'il n'aurait jamais vu si Lusignan n'eût pas eu le cœur autant que l'esprit en continuelle activité.

Trois jours encore avant sa mort, il faisait adresser à un confrère, qui souffrait de contractions spasmodiques des muscles de la main, un bout de colonne de journal ou était indiqué un traitement contre les crampes dites des écrivains.

S'il était tendre pour les pauvres, s'il était chez lui passé en habitude de chercher en tout une occasion de faire plaisir ou d'être utile, on retrouvait encore cette générosité particulièrement marquée dans sa conduite envers les jeunes.

A vingt ans, il y a pour l'écrivain qui débute un vif plaisir à se voir remarquer par un aîné dans la carrière.

A lui, dont la plume était, dès la jeunesse, poussée par une verve si féconde et si hardie, on avait dû donner cette joie. Et il avait sans doute

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été bien heureux de ce premier sourire de la gloire.

A son tour, Lusig^nan avait constamment l'œil sur les commençants.

Et ce n'était pas pour se gagner des dévotions. S'il y avait une bonne parole à dire de quelqu'un, il la disait, pour faire plaisir, par bonne camaraderie, surtout sans se demander s'il aidait là une réputation rivale qui grandirait à côté de la sienne.

Faire " percer " un jeune, il s'y employait toujours de tout cœur et de sa propre impulsion ; le faire " arriver " eût été son bonheur.

S'il croyait voir, je le répète, du talent chez quelqu'un de la génération nouvelle, il lui en faisait vite son compliment. Cela conduisait souvent à une tutelle de quelque temps ; mais il en prenait volontiers les charges, si onéreuses qu'elles fussent de fois à autres.

Il y avait assurément en cela l'amour de l'art. Soit. Mais c'est surtout le plaisir d'aider, d'encourager un débutant, de lui donner du cœur dans la lutte, et, quelquefois aussi, de lui mettre du pain sur la planche, qui l'animait.

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Un jour, j'avais des préoccupations d'intérêts sérieux ; et j'en causais avec lui.

Je ne lui demandais pas d'opinion professionnelle, oh non ! Lui, non plus que moi, n'avait guère exercé le ministère d'homme de loi depuis bientôt vingt ans. Je parlais pour parler. Tout à coup, il me conseille d'aller consulter. . . Qui ?

— Pourquoi, dit-il, ne vas-tu pas voir le jeune X ? Il y a à peine un an que le pauvre diable est avocat, et il ne doit pas nager dans le Pactole. Ce serait pour lui une belle occasion de se faire connaître, que d'avoir une cause importante à plaider.

Je n'envisageai pas tout à fait la chose du même point de vue. On me croira.

Mais mon admiration pour ce brave cœur, tout de généreuse impulsion, tout de sympathie pour ceux qui commencent, pour ceux qui luttent, pour les obscurs, monta encore d'un degré quand même.

Ce que j'en ai eu d'occasions d'admirer ce bon cœur, avant et après que plusieurs années de rapports ordinaires nous eussent conduits à une

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amitié, qui, pendant dix-huit ans, ne s'est jamais un instant démentie !

Les hasards de l'existence m'avaient porté auprès de hii, dans un champ où il avait non seulement déjà pris racine, mais déjà grandi ; et la croissance commune, poussée par les années, avait développé entre nous une affinité naturelle.

Nos rayons n'étaient pas identiquement les mêmes. Mais, si nos aspirations parfois divergeaient un peu, nos intelligences, nos âmes avaient un large domaine commun. En ceci nous étions presque étrangers ; en cela nous étions plus que frères, et souvent l'un guidait l'autre. Nous puisions maints principes dans le même sol, la même sève nous montait dans l'âme, nous mêlions nos pensées, et nos actes souvent. Les mêmes joies nous souriaient ; les mêmes deuils nous tournaient vers le cimetière. Nous mettions la main l'un et l'autre à la même tâche.

Je sais, tous ses lecteurs savent, avec quelle vive intelligence, quelle fermeté, quelle alerte précision, il maniait les choses de son ressort.

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Mais, dignement conscient de sa valeur personnelle, comme il laissait volontiers aux autres le bénéfice de leur compétence particulière !

En cela, c'était encore le cœur qui parlait. Et les qualités du cœur, chez lui, à côté de tant de belles qualités intellectuelles, étaient encore, je l'ai dit plus haut, la plus riche floraison de son être.

O notre amitié, comme elle m'a valu souvent une noble leçon ! Aujourd'hui, il m'en reste le souvenir. Il me reste aussi l'isolement.

Je demeure, presque solitaire, aux confins de la ville, et l'habitude m'est venue, arrivée la. saison du soleil ami des champs et des bois, d'aller demander aux arbres de me parler des hommes.

Parmi les hêtres et les érables dont s'est couronnée la hauteur qui domine la vallée de la rivière Rideau, et fait épaule à un délicieux petit lac perdu en arrière dans la verdure, j'ai souvent vu deux noyers cendrés, nés du même sol à cinq pieds l'un de l'autre, élancer leurs troncs jusqu'à une certaine hauteur sans se rap-

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procher, et puis devenir plus intimes, entrelacer leurs branchages, mêler leurs feuilles et leurs ombres, vibrer sous les mêmes soufties et s'égayer des mêmes chants d oiseaux, regardant du même point de vue la ville affairée dans le lointain, et rendant un même écho aux bruits sylvains montés des bords du lac solitaire-

Je pensais alors à notre amitié.

Et quandi l'an dernier, la saison ensoleillée eut fait place aux jours refroidis et sombres, mes pas, attardés dans les fanes mordorées de l'automne, me portèrent encore vers les deux arbres amis.

L'un, le plus exposé, était déjà dépouillé. Ses rameaux se détachaient en maigres filigranes sur l'eml^u gris du ciel. Par intervalles, le vent toussait dans les branches.

C'était le mois des défunts. Triste, je m'en revins. Je sentais que la mort prenait quelque chose près de moi.

L'hiver a passé.

La froide niveleuse a passé.

Hier, je revenais, avec les premiers soleils du

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renouveau, à ma promenade solitaire. Mais, par delà un reste de neige aux teintes plombées, l'un des noyers avait été abattu.

An awful thought, a life removed.

Achille Fréchette, Ottawa, 4 avril 1892.

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