‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 6 sur 22 · DODO ! L*ENFANT · texte numérisé non relu

DODO ! L*ENFANT

il tirait d'un coffret des images, de ces mille et un riens qui réjouissent tant les enfants, et en ornait son chef-d'œuvre d'architecture.

A le voir jouer ainsi, grave, insoucieux, je m'étais mis en tête qu'il avait déjà oublié celle qui l'avait tant aimé ; mais un jour que, fatigué de tous ses joujoux, il s'était assis sur la fenêtre, il me dit tranquillement, en me montant les nuages gris qui couraient vers le golfe :

— Le temps est couvert comme pendant la journée où l'on enterra mémère.

Alors, je vis qu'il y pensait toujours.

Cela se passait en juin, et l'on sait que notre fête nationale tombe le vingt-quatre de ce mois. Or, je ne puis résister au plaisir de vous raconter ce qui arriva alors.

Le jour de la Saint-Jean-Baptiste, il faisait un soleil à ravir , les trottoirs étaient balayés, les rues pavoisées et bordées de verts et odorants érables ; partout les magasins étaient fermés ; le plaisir régnait en maître, et sur chaque figure montait la fierté du vieux sang gaulois.

Seule, notre famille était muette aux bruits

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joyeux qui partout bourdonnaient sur les ailes de l'été.

La veille, Charles s'était fait expliquer les splendeurs qui devaient défiler pendant cette journée du lendemain, et quand, vers dix heures du matin, les fanfares de la musique commencèrent à monter par les fenêtres entr 'ouvertes, et finirent par emplir toute la maison, n'y pouvant plus tenir, il courut dans ma chambre me demander :

— Henri, veux-tu venir avec moi au bout de la rue Sainte-Ursule, nous verrons passer la procession.

Je repondis :

— Je le veux bien.

Et nous descendîmes la petite côte qui se perd dans la rue Saint-Jean.

Pauvre Charles ! je sens encore dans le creux de la mienne, le contact de sa petite main recouverte d'un gant en fil blanc. Je le revois avec son pantalon bouffant, son gilet en velours noir, et ce léger chapeau de paille qui avait toutes les peines du monde à contenir les touffes rebelles de

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SCS cheveux blonds, qui, les curieuses, finissaient toujours par s'échapper de çà et de là.

Haussé sur le bout des pieds, il regardait passer toutes les merveilles du jour en poussant de petits cris d'admiration.

D'abord, ce fut Jacques Cartier vêtu de l'habit sombre du seizième siècle, le poing fièrement campé sur la garde de sa solide épée, rêvant encore aux jours lointains de Donnacona, présidant au conseil de Stadaconé. Puis venait un char immense, d'où s'élançait un bosquet de sapins et de mélèzes. Ces arbres coupés dans leur sève, abritaient les débris de la nation huronne qui, en grand costume de guerre, la figure tatouée, le tomahawk et le scalpel à la ceinture, semblaient défier ainsi dans notre bonne et pacifique rue Saint-Jean les antiques ennemis de leur race, riroquois et l'Algonquin. Derrière la tribu huronne, marchait fièrement une presse, emblème du progrès et de la civilisation. Elle était traînée par quatre chevaux blancs richement caparaçonnés, et quatre typographes en bras de chemises, la feuille d'érable épinglée au gilet, ne

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cessaient d'imprimer et de jeter à la foule une belle chanson patriotique, faite pour la circonstance. Puis, tant que l'œil pouvait aller, on voyait s'enfoncer et disparaître sous l'arche de la porte Saint-Jean, maréchaux à cheval, bannières dorées et bleu azur, drapeaux blancs, haches d'armes et hallebardes, confréries, corps de uiétiers, institutions savantes, bourgeois, ouvriers et étudiants.

Charles admirait tout cela, mais il ne put contenir sa joie, lorsque passa saint Jean-Baptiste lui-même, représenté par un bel enfant enveloppé dans une psau de fauve. Sa main tenait une croix d'où tombait une jolie banderoUe. et .ses yeux se baissaient amoureusement sur le plus gentil petit mouton blanc que puisse rêver une imagination d'enfant. La mignonne bête était couchée aux pieds de Jean, et en l'apercevant, Charles poussa un cri. Je nie penchai vers lui, et je crois lui avoir causé le plus grand plaisir de sa vie en le prenant dans mes bras, pour qu'il pût le voir encore mieux et de plus loin.

Toutes ces merveilles furent racontées le soir

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même à ma mère, et franchement notre petit observateur sut les dire beaucoup mieux que je ne pourrais jamais les écrire.

Ce fut là sa dernière sortie.

Depuis lors, le médecin défendit le grand air, et ses distractions se réfugièrent de nouveau parmi ses jouets.

Il traîna ainsi tout l'automne, sans se plaindre, et sans avoir les caprices des mourants de son âge. Personne ne s'apercevait qu'il déclinait, si ce n'est ma mère, qui passait presque tout son temps à lui enseigner le cathéchisme et à le préparer à sa première communion.

Dieu fut ses étrennes.

Il le reçut le premier de l'an, et dès lors plus de joujoux, plus de ces chers bibelots qu'il aimait tant !

Sa pensée était ailleurs ; on eût dit que l'âme ne s'occupait plus de son enveloppe humaine, et le triste, phénomène qu'un observateur profond et délicat, Jacques Auger, a constaté dans ses Papillons Roses commença à s'accuser avec la plus foudroyante des rapidités.

Vous vous rappelez sans doute ce que ce poète

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charmant et trop peu connu disait de ces petits êtres, malingres, souffreteux, rachitiques, " venus après plusieurs autres", de ces "chérubins, suivant la formule des consolations mondaines, qui, sur leur lit, se consument d'une façon si étrange".

Eh ! si vous ne vous en souvenez pas, il faut relire avec moi ce passage si navrant de réalisme. Pour Charles il en fut ainsi :

" Pauvre petit ! Je m'étais un matin penché sur son berceau ; je contemplais sa face amaigrie et cette indéfinissable tristesse répandue sur ses traits singulièrement tranformés.

" Sa mère s'approcha de moi et me dilï :

" — Tiens, vois-tu, comme il se fait vieux ; ne dirait-on pas qu'il y a de la mousse sur ce visage jaune de cire ?

" Il paraissait vieux, en effet ; il me semblait qu'il avait déjà passé à travers toutes les phases de la vie, et qu'il était arrivé à la décrépitude en quatre mois ! "

Oui, en quatre mois, petit Charles avait grtteint l'âge de grand'maman.

L'enfant de huit ans en était rendu à ses quatrevingts années, et déjà les jours pour lui ne comp-

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taieiit plus. L art avait dit son dernier mot, et il pouvait passer d'une minute à l'autre.

Sous cette enveloppe ridée et décrépite, l'esprit seul conserva toute sa force et sa justesse. Il s'occupait de tout le monde, de ceux qu'il allait quitter, comme de ceux qu'il allait rejoindre. Je pus le constater par moi-même; un soir que je tirais une chaude courte-pointe sur son lit, il murmura faiblement :

— Ecoute, Henri, comme il vente dehors ! la neige poudre les vitres, et grand'mère doit avoir bien froid, seule, avec son drap blanc, dans le trou noir où vous l'avez descendue.

, Sa pensée s'enfouissait déjà dans la tombe. Il en subissait l'acre attractioii, et le lendemain matin, vers dix heures, montrant la famille en larmes, il disait au prêtre qui l'absolvait :

— Regardez donc, monsieur, ils sont tous là qui pleurent autour de moi , et moi je me meurs !

On lui fit baiser le chapelet du pape ; puis, tout fut fini ; et c'est ainsi qu'il partit.

Que me reste-t-il maintenant de ces joies, de ces sourires, de ces chants, de ces parfums de la vie de famille, de ces douces veillées que char-

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maient la grave expérience de l'aïeule et les grâces enjouées de l'enfant ?

Deux boucles de cheveux dont l'une, blanche marguerite de cimetière cueillie sur la tempe de ma pauvre grand'mère, l'autre blond fil de la Vierge échappé du front prédestiné de mon frère Charles, lorsqu'il s'envola rejoindre les anges de Bethléem et de Nazareth.

Précieuses reliques, je vous garde religieusement, et le culte que je vous poi-te fera rire bien des gens qui liront ces lignes. Peut-être s'égaieront-ils encore plus fort en apprenant que je pleure en les écrivant, mais que faire ? Musset faisait rire aussi, lorsqu'il exhalait l'acte d'humilité et de contrition qui se termine par ces vers :

Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

Je pleure donc en comptant mes morts chéris, et pourtant ce n'est pas faute de me surprendre à fredonner souvent la naïve berceuse de Voitelin :

Dodo I l'enfant dodo !

Garde tes larmes pour tantôt.

Faucher de Saint-Maurice.

Le 25 novembre dernier, passant près de la demeure de Lusignan, je le vis à une fenêtre me faisant signe d'aller à lui. A cette époque, il était constam iient couché, et ne se levait que deux ou trois fois par jour, l'espace de vingt minutes.

J'entrai. Lusignan me présenta un article de journal qui venait de paraître, et me dit d'un air bon enfant :

— Voici encore un canon à expliquer .

Ce qui signifiait que j'avais déjà étudié quelques-unes des bouches à feu trouvées dans le pays, en différentes circonstances.

I0(j ITK CXmiS Ï)K Hor(JAlNVlLLtJ

Il me fit promettre de lui montrer le résultat (le mes recherches, et, la dernière fois que j'allai le voir il s'en informa avec intérêt,

— Cela marche, lui dis-je ; tous les renseigne* ments procurables sur les lieux me sont maintenant parvenus. J'ai écrit en France pour obtenir le reste.

Hélas ! le 5 janvier au matin, notre ami n'était plus à la fenêtre pour me demander des nou* velles ...

Une lettre m'arrive de Paris, ce 28 mars ltS02, éclaircissant la question posée, il y a quatre mois, par celui que nous regrettons. C'est George Démanche, de la Revue Française, qui m'écrit à ce sujet, et qui ajoute une expression de chagrin à propos de la perte de Lusignan.

C'est le moment de parler de la pièce de fonte découverte en novembre dernier, dans la rivière Richelieu, en face des casernes de Saint-Jean, et mise à sec par M. Tom Boissonneau, le capitaine Oswald, le lieutenant Tarte, le soldat Tanner et plusieurs élèves de l'école d'infanterie. La description que m'en a donnée le sergent-major

\j^ caNon de BouGAm ville 107

Phillips est comme suit : pesanteur 2670 livres, longueur 7 pieds six pouces, ouverture de la gueule quatre pouces. Sur le cercle de la culasse on lit le numéro 2966, puis un signe (|Ui ressemble au chiffre 0 ou à la lettre g y mais rongé par la rouille ; après vient la lettre tt double, suivie de XI. La lumière^ c'est-à-dire l'endroit de l'amorce de l'arme est un simple trou pratiqué dans le métal et mesurant cinq lignes de diamètre, — un peu plus que la lumière de nos canons du même calibre et dimension. Une fleur de lys est étampée de chaque côté de la lumière. Ce canon n'a jamais été encloué ; il a dû tomber à l'eau par accident, car on n'abandonne pas une arme de ce genre sans boucher la lumière. Nulle part, de la bouche et la volée jusqu'au tonnerre et à la culasse, on ne v^oit de marque servant de mire ; ni coche, ni rayure à cet effet. Les tourillons, ou épaules sur lesquelles la pièce repose et se joue pour élever ou abaisser son feu, portent, au bout, deux lettres majuscules S G surmontées d'une fleur de lys.

Au musée d'artillerie des Invalides, le plus

riche du monde, mon ami Démanche n'a pu se procurer des explications, mais, grâce à l'obligeance de monsieur le chef d'escadron d'artillerie de marine Delauney, il a fini par trouver au ministère de la marine (service de l'inspection générale de l'artillerie) des renseignements qui doivent nous satisfaire, et que voici :

Le poids, la longueur et le calibre indiquent l'ancien canon de 8, en usage dans la marine française au siècle dernier et au commencement de celui-ci. On en coulait sous Louis XIV mais c'est principalement à partir de 1732 que l'usage en devint général, et on les employa dans l'artillerie de campagne, de concert avec les pièces de 4, encore plus faciles à manœuvrer. Les marques 9 ou g, tt, XI sont assez mystérieuses pour nous ; les deux premières pourraient bien être les poinçons du fondeur et de l'officier contrôleur. Quant à la dernière (probablement incomplète) elle devait indiquer l'année de fabrication — 1721, 1731, 1741 ? Le numéro 2916 est le numéro d'ordre du canon, montrant qu'il fut le 2966e canon de 8, coulé à Saint-Gervais, ancienne fon-

derie de la marine, — S. G. étant les initiales de Saint-Gervais, localité située près du Mont-Blanc, dans la Savoie -Haute.

La dernière fois que les Français ont figuré au fort Saint- Jean, ce fut le 81 août 1760, alors que Bougainville, retraitant sur Montréal, fit sauter la place au moment de l'approche de l'armée anglaise. Je ne pense pas qu'il ait fait jeter du canon à la rivière, du moins sans l'avoir encloué ; c'est plutôt dans la précipitation de l'embarquement que l'arme a dû glisser et couler bas. Le fort de Saint-Jean ne datait alors que d'une douzaine d'années. Si, de 1748 à 1760, une pièce d'artillerie eût eu la malechance de tomber à l'eau, il est certain qu'elle eût été repêchée sans retard. Tout me porte à croire qu'elle était là depuis le 31 août 1760.

Telle est, mon cher Lusignan, ma réponse à ta question du 25 novembre . . .

Benjamin Sulte.

Ottawa, 25 mars 1892.

Est-ce l'avril ? Sur la colline Rossignole une voix câline,

De l'aube au soir.

Est-ce le chant de la linotte ?

Est-ce la grive ? Est-ce la note

Du merle noir ?

Malgré la bruine et la grêle, Le virtuose à la voix frêle

Cliante toujours, Et sur mille tons recommence La mélancolique romance

De ses amours.

Le pinson, retour des Florides, Du clair azur des ciels torrides

Se souvenant, Dans les bras des hêtres en larmes, Dit ses regrets et ses alarmes

A tout venant.

Surpris dans son vol par la neige, Il redoute encor le cortège

Des noirs autans , Et sa tendre chanson touchante Soupire et jase, pleure et chante

En même temps.

Fuyez, nuages, giboulées.

Grêle, brouillards, âpres gelées,

Vent boréal !

Fuyez ! La nature t'implore, Tardive et languissante aurore

De Floréal !

AVRÎL 113

Aux reflets d'un ciel d'améthyste, Au demi-jour, au charme triste

Des bois déserts, Un rythme nouveau s'harmonise ; Doux rossignol, ta plainte exquise

Charme les airs !

Parfois de sa v^oix la plus claire, L oiseau, dont le chant s'accélère,

Egrène un tril ; Dans ce vif éclat d'allégresse, C'est vous qu'il rappelle et qu'il presse,

Beaux jours d'avril !

Déjà collines et vallées

Ont vu se fondre, aux soleillées.

Neige et glaçons ; Et, quand midi flambe, il s'élève Des senteurs de gomme et de sève

Dans les buissons.

Quel souffle a mis ces teintes douces Aux pointes des frileuses poussés ?

Quel sylphe peint De ce charmant vert véronèse Les jeunes bourgeons du mélèze

Et du sapin ?

Sous les haleines réchauffées, Qui nous apportent ces bouffées

D'air moite et doux, Il nous semble que tout renaisse ; On sent comme un flot de jeunesse

Couler en- nous.

Tout était mort sous les futaies :

Voici, tout à coup, dans les haies.

Dans les sillons, Du soleil, des oiseaux, des brises.

Plein le ciel, plein les forets grises.

Plein les vallons !

Ce n'est plus un oiseau timide Qui prélude dans l'air humide

Sous les taillis, C'est, une aubade universelle :

On dirait que l'azur ruisselle

De gazouillis.

Devant ce renouveau des choses, Je rêve des idylles roses ;

Je vous revois, Fraîches saisons, blondes années, D'aurore et d'avril couronnées

Comme autrefois.

Et, tandis que dans les clairières Gazouillent les voix printanières.

En moi j'entends Rossignoler la voix meurtrie, La tant douce voix attendrie,

De mes printemps.

Nérée Beauchemin.

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