‹ A la mémoire de Alphonse LusignanChapitre 7 sur 22 · L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE EN · texte numérisé non relu

L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE EN

Nous vivons dans un siècle où nul mot peutêtre n'est plus souvent jeté à ki foule (jue celui (le philosopJiie. Désormais, plus d'hirtoriens, d'orateurs, de savants : il n'y a plus que des pJdlosopkes, de l'histoire et de l'éloquence. Tous poussent à la roue du char philosophique ; et nous, gens du vulgaire, nous contemplons le vénérable cortège avec une admiration respectueuse ; et, nous regardant les uns les autres, nous disons :

" Hein ! quel grand siècle que celui dans lequel nous vivons ! "

La mode est à la philosophie. Le soir, au coin du feu, le mari s'absorbe dans les profondeurs de

118 l'esprit philosophique ex 1892

M. Taine, et la i'cmine sourit aux éléi^ances de M. Caro, tandis que, poings fermés, les enfants dorment. . . philosophiquement. Le portefaix même, qui charge votre malle sur son dos, le fait avec un superbe dédain, qui témoigne de son mépris... philosophique pour une corvée aussi ignominieuse.

Pour moi, naïl: admirateur des temps passés, j'avais toujours cru que rien n'était plus rare qu'un esprit philosophique ; j'aimais à écouter nos grand'mères chenues, lesquelles, d'une voix tremblante, nous parlaient du grand Descartes, du grand Malebranche, ou de Kent le grand ; et, le menton perdu dans la main, je me disais à part moi, que des esprits philosophicjues devaient être des phénomènes bien rares. Mais aujourd'hui, que de philosophes, bon Dieu ! Ce ne sont que génies, et génies partout. Grands parents se sontils donc trompés? Ou bien, l'avouerai -je, faut-il croire à une décadence réelle du siècle ?

Car enfin, qu'est-ce qu'un esprit philosophique ? Lorsque je faisais cette question à mon professeur de philosophie, il me répondait en me mettant

l'esprit philosophique en 1892 119

Locke et Hamilton entre les mains : " Voyez ce philosophe, nie disait-il, et vous trouverez en lui ce que vous cherchez. Voyez comme il remarque et observe toute chose, et comment son esprit, aussitôt éveillé, se demande pourquoi et comment ? Il court après une idée, la saisit, la fouille, et l'epart de nouveau à la poursuite de la vérité. Il scrute tout, et sa vaste intelligence retient tout, comme elle pénètre tout. Ne croyez pas qu'il va se noyer au milieu des détails ; il y reste assez pour en bien juger, puis soudain, d'un élan vif de son génie, il se dégage des détails, et endurasse d'un coup d'œil perçant le vaste champ de la philosophie. Alors brillent à ses yeux ravis une foule d'idées nouvelles ; une à une ils les étudie, les dispose, et se fait de cette façon un flambeau avec lequel il marche d'un pas assuré." Ainsi disait mon professeur de philosophie ; et, ayant dit, il jetait un long regard d'amour à sa tabatière d'or. ' C'était d'ailleurs un homme antique : ses lunettes étaient vieilles ; son jonc poli était vieux; vieux aussi étaient ses principes ; mais tous n'en étaient que plus à l'épreuve, je vous

120 l'esprit philosophique en 1892

assure. Et moi qui, quoique écolier, écoutais ces leçons religieusement, je cherche aujourd'hui cet esprit philosophique, et ne le puis trouver. Sur ma route, je ne rencontre qu'une multitude d'écrivailleurs plus ou moins détestables, et pas un philosophe. La plupart en effet ne comprennent plus l'élévation et l'excellence morale de la noble philosophie, et d'ailleurs la comprendraient-ils, que cela ne leur servirait de rien : car, s'ils écrivent, ce n'est pas pour ennoblir le cœur et élever l'intelligence de ceux qui lisent leurs œuvres. L'intelligence, le cœur des autres, que leur importe ? Ils n'en ont (|ue faire, et ce sont là des niaiseries dont on s'occupe lorsqu'on est établi solide millionnaire, sinon il faut s'occuper avant tout de gagner de l'argent. Ah ! l'argent, money, voilà le grand mot du siècle ; et le meilleur écrivain est celui qui sait puiser habilement dans la bourse du public, attaquée déjà par tant d'autres affamés. C'est donc une folie que de vouloir faire la leçon aux autres. Dès qu'on le morigène, le bonhomme public se fâche, et s'en va en boudant.

L^ESfRÎT PHILOSOPHIQUE EN 1892 121

Non, le vrai et éternel truc consiste à caresser la lourde vanité humaine, qu'accompagne presque toujours une bêtise tout aussi lourde. Une fois ce principe établi, on taille sa plume, et l'on écrit. Au début, ce sont quelques réflexions profondes, dont la phrase ample et bien cadencée se déroule avec majesté ; cela c'est le boum-boum du charlatan qui attire les badauds, et leur fait ouvrir de grands yeux étonnés. Puis un dithyrambe sur la grandeur de l'homme et ses droits, une prosopopée enthousiaste à la liberté, l'égalité et la fraternité ! Le lecteur est saisi d'intérêt. Enfin, une invective contre les tyrans qui s'engraissent des sueurs du peuple. Le public s'attendrit, pleure. Pendant ce temps, on délie les cordons de sa bourse. . . et le tour est joué.

Tous les écrivains cependant ne sont pas venais ; il en est d'autres qui visent, non pas à la gloire avec ce qu'elle a de noble et de durable, mais à la popularité enivrante et éphémère. Ceuxlà sont le plus souvent des esprits faciles et brillants, ne voulant point se fatiguer à des études fortes et abstraites, pour lesquelles d'ailleurs ils

I2â l'esprit PHiLôsôi^iîîQÙÈ ëM 1892

ne se sentent point faits. Ils disent hautement que le champ de la philosophie a été labouré trop souvent, et qu'il ne reste rien à y récolter ; quittant alors la voie commune et sage, ils se lancent dans les aventures du paradoxe, et il n'est point de théories insensées qu'ils ne soutiennent de leur plume. Les uns vous démontrent crûment que vous êtes animal, singe, âne peut-être ; les autres affirment que l'âme n'existe point, du moins telle ({ue nous la concevons ; pour eux, c'est un gaz spiritueux, enfermé dans notre tête comme dans un alambic ; la pression est elle trop forte, le gaz s'échappe de son réservoir, et, se répandant dans tout notre corps, nous fait exécuter des mouvements d'enthousiasme désordonnés, rire, chanter, pleurer. La pression au contraire est-elle égale, nous restons impassibles. Que d'absurdités ! Eux-mêmes d'ailleurs ne croient pas aux systèmes inventés par leur imagination, mais ils savent que le public est un badaud, et que le brillant et le neuf l'attirent invinciblement. Ils font miroiter aux yeux l'éclat de leurs paradoxes ; on hausse les épaules, on

lWrît MitôsôMîc^ûÈ ÈM 189^2 12.1

sourit, mais on s'occupe d'eux ; c'est tout ce qu'ils demandent.

D'autres encore. . . Mais ça, direz-vous, censeur impitoyable, vous fûtes bien mal élevé par votre professeur, et celui-ci aurait dû vous apprendre à ne pas médire ainsi de ses collègues en philosophie. — Il est vrai ; cependant n'avait-il pas raison ? Car cet esprit philosophique que je cherche, où le trouverai-je, dites-moi ? Est-ce enfin dans ce groupe de savants qui se tiennent à l'écart, humbles et modestes ? Ceux-là au moins travaillent et étudient ; courbés tout le jour sur de volumineux in-folios, ils y cherchent l'or amassé par les philosophes anciens ou modernes. Durant des années entières, leur esprit réfléchit et mûrit ; néanmoins, il ne leur suffit pas. Enffn, avec timidité, presque avec honte, ils font paraître le livre qui leur a coûté une vie entière de peines. . . et le bouquin à la modeste couverture gît tristement dans un coin de la vitrine, tandis qu'au milieu, le livre du romancier en vogue éclate de ses couleurs insolentes ! Et le savant découragé brise sa plume, et renonce à

Iâ4 L*ESPRIT I^HitOSOiiHIQLrE EN 1892

écrire. Comme Diogène ne trouva pas l'homme qu'il cherchait, je ne trouverai donc pas l'esprit philosophique. A qui la faute, Public ? Je n'ose vraiment le dire.

A. Leblond de Brumath.

Page 1