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Dans les Remonstrances, cet opuscule à peu près inconnu et devenu tres rare aujourd’hui, notre compatriote donne les noms des arbres sauvages qu’il se propose de faire « eslever et apprivoiser » en plusieurs endroits. Il promet de recueillir les semences de maintes espèces qu'on n’a pas encore vues dans les jardins de la France. Il les aura fraîches et en grande quantité et il se fait fort d’en élever le nombre qu’on voudra. Parmi ces plantes il cite les caroubiers, les lièges, les arbres de vermillon, les chênes verts ou eouses, les mahaleps, les frégoliers ou micocouliers, les arbousiers, les jujubiers blancs, les guainiers, les alèves, les mélèzes, les tini, les alaternes, les platanes, les rhamni, les aubourgs, les rhododendrons, les piceastres, les anagyri, les staphylodendrons qu’on nomme nez-coupés, les agneaux chastes, les térébinthes, les sumacs, les phylica, les suisses, etc. « Et, pour qu'on ne mette pas en doute que ce qu’il propose ne peut endurer notre terre et ciel, il commencera à dire par ordre les noms des arbres qui ont été élevés de graines et qui sont déjà grands en aucuns lieux. » Il indique tout d’abord les caroubiers dont on peut voir de magnifiques pieds dans les jardins de Touvoie, près le Mans. Les chênes verts et les lièges réussiraient aussi très bien chez nous, témoins ceux qui existent déjà dans quelques forêts de Sablé, en Anjou et au Maine. Belon recommande la culture du mahalep (Prunus mahaleb), arbre commun en Dauphiné et en Savoie où il se nomme putie. On s’en sert pour « hayer » les champs. Les frégoliers mériteraient d'être acclimatés dans les jardins. On recueillerait leur semence en abondance aux environs de Tournon. Les arbousiers venus de racines supporteraient très bien notre climat. Il en existe déjà de très beaux à Touvoie et dans les jardins de M. de la Bourdaisière à Tours: là, les arbousiers sont aussi robustes que les lauriers, auxquels ils ressemblent à première vue. Les jujubiers, dont on obtiendrait plus de vingt-cinq livres de noyaux pour un écu, pourraient vivre
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chez nous; on en voit déjà dans beaucoup de jardins, à Touvoie et ailleurs. Les alèves sont des espèces de pignons que l’on pourrait facilement cultiver. Ces arbres abondent chez les Grisons) ; il en existe près de Lyon et « n’y a paisant et principalement commerçant à Saint-André qui n’en mange et garde dans sa maison ».
Belon signale encore à l’attention des médecins « ses maîtres, messieurs les docteurs en la principale académie de France », les mélèzes, les tinus, les aubours, les rhododendrons, les piceastres, les staphylodendrons,lesagneaux chastes, les apharca (Rhamnus Alaternus), les jujubiers blancs (oZivier de Bohëéme), les arbres de vermillon, les térébinthes. Les bosquets de Touvoie verdoient de tinus {laurier-tiu) et ces arbrisseaux, chargés de leurs bleues semences, poussent à merveille le long des côtés de la propriété de Monseigneur du Bellay().
Les aubours qui croissent naturellement dans les montagnes autour de Saint-Claude, de Chambéry et de Lausanne sont déja cultivés à Touvoie et en quelques jardins où on les nomme cytises et ébéniers. Les rhododendrons sont également vulgaires en plusieurs lieux de France et il est facile d’en voir de tres nombreux, en ce moment, dans les jardins de M. de Valence, près Poitiers.
Dans une autre ÆRemonstrance, le naturaliste manceau nous apprend « qu’il ne seroit malaisé eslever des cèdres de même ceux de Cilicie et de Syrie, et sans dépense, et plusieurs autres espèces d'arbres, si quelqu'un l’avait entrepris ». Belon parle, en
(1) Ce passage est intéressant. On sait, en effet, que le cembrot (Pinus cembro), qui était si commun au XVI: siècle, chez les Grisons, disparaît peu à peu des montagnes de la Suisse. — Voir à ce sujet nos observations sur la Disparition de certaines formes végétales. — L. Crié, Nouveaux éléments de botanique, p. 1116.
(2) Aujourd’hui on voit encore à Touvoie, autour d’une partie de la propriété, des buissons vigoureux de #inus, signalés par Pierre Belon; il existe aussi des pieds très robustes d’aubowrs qui sont de la même époque.
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effet, des personnes qui ont autrefois aidé à tirer les semences du cèdre venu d'Asie. Les mêmes personnes, ayant semé ces graines en France, ont vu naître des cèdres. Il fait remarquer que ces arbres qui naissent là-haut, dans les lieux froids, sur les montagnes que la neige recouvre, «s’apprivoisent » aussi facilement que l'arbre de vie,(), dont on peut voir, au jardin de Fontainebleau, de magnifiques exemplaires qui ont été récemment apportés du Canada. Belon ajoute que des cèdres tels que ceux du Liban ont été vus vifs dans plusieurs de nos jardins. Ces passages des Remonstrances sont instructifs, puisqu'ils nous apprennent que le cèdre du Liban était déjà cultivé en France dès le XVI: siècle. On admet pourtant que le cèdre a été transporté pour la première fois, en Angleterre, vers l’année 1683, et de là, en France, en 1734. Mais la Remonstrance XVII° nous permet de redresser cette erreur, qui s’est accréditée dans un grand nombre de traités de botanique. Belon nous dit formellement que des cèdres venus de graines existaient en France en 1558, c’est-àdire près de cent vingt-cinq ans avant l'introduction de ces arbres en Angleterre. L'observation de notre compatriote ne laisse aucun doute sur ce point, et il serait particulierement intéressant de retrouver, dans notre pays, à l’aide de documents historiques, les traces de ces cèdres qui ont précédé, en France, de cent soixante-seize ans environ, celui que l’on admire aujourd’hui au labyrinthe da Jardin des plantes de Paris.
On sait que cet arbre fut apporte d'Angleterre par Laurent de Jussieu en 1734.
Les pages du même livre concernant les essais de naturalisation du platane sont des plus curieuses. C’est à Touvoie que Belon sema les fruits de platane qu’il avait recueillis en Orient, et c’est dans le Maine que l'on vit, au XVI: siècle, les premiers représentants de cet arbre, qui est, après le cèdre, l'arbre le plus
(1) Le premier arbre de vie (thuya) qu’on ait vu en Europe fut apporté à François Ier,
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vanté de l’antiquite. Poètes, orateurs, historiens, naturalistes, voyageurs, tous ont célébré le platane, et Pierre Belon lui-même en parle avec enthousiasme. « Donc, platanes, qui aussi choisissez votre demeure sauvage en plus froid climat que le nôtre, par les vallées d'Asie, à quoi tiendra que nous vous puissions avoir? Si pensons-nous que vous ne serez revêches que ne puissions bien jouir de vous, sans toutefois employer pour cet effet la millième partie de la dépense que fit un seul citoyen romain quand vous passâtes la mer; car, puisque déjà nous vous avons nés de semence jusqu'à la cinquième feuille, il y a espoir que vous ne nous échapperez pas l'hiver, et, si une douzaine, ainsi en aurons mille. »
Dans un opuscule intitule: Une page sur l'Orient, M. de Tchihatchef a réuni de nombreux documents historiques dont il résulte que, non seulement à une époque très reculée, le platane n’était connu qu’en Orient, surtout en Asie Mineure, mais que, même au XVI siecle, Pierre Belon, lors de ses voyages botaniques en Orient, signala le platane, près d’Antioche. comme un arbre très curieux dont il dit : « Il n’en croît point une seule plante dans tout le pays du roi, ni cultivé, ni sauvage. Il n’en croît aucune ni en France, ni aussi en Italie, sinon quelques-uns cultivés à Rome et autres villes par singularité. » L’allusion que fait Belon à la ville de Rome a un interêt particulier, car elle semble se rattacher à ce que Pline l’Ancien nous apprend des tentatives faites dans cette cité pour cultiver le platane, tentatives dont le platane de la villa Ludovici pourrait bien étre l’un des monuments les plus anciens. Le platane à aspect de vétusté si prononcé, qui se trouve au Jardin botanique de Padoue, semble aussi remonter aux premières époques de l’introduction de cet arbre en Italie.
Belon parle encore de plusieurs végétaux exotiques et des efforts qui ont été tentés pour « apprivoiser » en France le gaïac, l’acacia et quelques autres plantes(l). « Il y a témoins, dit-il,
(1) Les Observations de Belon renferment à cetégard des documents instructifs sur l’acclimation des plantes exotiques. C’est Belon, en effet, qui a conseillé
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qui ont vus acacias hauts d’une coudée et verdoyants nés chez nous: mais, refusant notre ciel, ils périssent à la gelée. » Nous devons faire remarquer qu’il ne s’agit point ici du robinier ou acacia de Robin, dont la naturalisation en France est beaucoup plus récente. L’acacia dont parle le naturaliste manceau est une mimosée qu'il a décrite et figurée, dans ses Observations, sous le nom d’Acacia arabica.
L’acacia de Robin fut planté en 1634 par Vespasien Robin (un siècle avant le cèdre apporté par Bernard de Jussieu), dans l’endroit où on le voit encore aujourd'hui. Le père de ce naturaliste l'avait reçu quelque temps auparavant de l'Amérique septentrionale. L’acacia du Jardin des plantes est le premier qui soit venu
en Europe.
Dans une autre Remonstrance, Belon donne le moyen pour obtenir les semences de toutes les espèces d’arbres dont il a fait mention, sans qu’il en coûte beaucoup. Il s’adresse surtout aux ambassadeurs «qui jusqu’à présent n’ont pu trouver le moyen d'envoyer la moindre chose en France de tant de plantes et arbres qui croissent au pays étranger. À quoi tiendrait, ambassadeurs, qu’on n’eust ici ces magnifiques cerisiers qui font l’ornement des jardins du seigneur Doria à Gênes, ou bien le cromadia, ce bel arbre de la grandeur d’un amandier qui eroist dans les jardins de Constantinople et de Perse? Celui qui lira le L® chapitre du livre III de nos Observations y verra que les Turcs ont maintes plantes en leurs jardins qu’on pourroit aisément cultiver dans nostre pays. Les Perses nous ont donné leurs persi-
le premier de préparer en Kurope et spécialement en France de l’opium, en employant le procédé usité en Anatolie: & Qui voudrait cultiver le pavot en Europe, France, Allemagne ou Italie, nous croyons qu’on pourrait le faire aussi bien qu’en Asie, moyennant qu’on print la peine de le recueillir ainsi qu’il faut, Car le climat de Natolie est aussi froid que celui de France, » Obsero., Liv. XIE, che XV: