En haut
que je l'accomplissais; j’aurais poussé plus loin mon escalade, mais la voix du capitaine ou celle du contre-maître m’avait toujours rappelé sur le pont, où ils m’ordonnaient, en jurant, de frotter leur cabine, de nettoyer le tillac, de cirer leurs bottes, ou de me livrer à quelque autre occupation du même genre.
Je commençais à m’apercevoir que mon ivrogne de commandant n’avait nulle intention de m’enseigner la moindre des choses qu’un marin doit apprendre, et qu’il m’avait engagé tout simplement pour me transformer en esclave à tout faire, bon à recevoir les coups de pied de tout le monde, et particulièrement les siens.
Cette détermination du capitaine, qui devenait chaque jour de plus en plus évidente, me causait un vif chagrin ; non pas que je voulusse alors rester dans la marine : si j’avais pu à cette époque me retrouver en Angleterre, il est probable que jamais je n’aurais remis le pied sur le pont d’un vaisseau; mais je savais que nous étions partis pour faire un long voyage. Combien devaitil durer? c’est ce que je ne pouvais dire; et, en supposant qu’il me fut possible de déserter de la Pandore, projet que je nourissais au fond du cœur, que deviendrais-je en pays étranger, sans amis, sans argent, sans rien savoir, ni du commerce, ni d’autre chose? Comment vivrais-je, et par quel
moyen revenir en Angleterre? Si j’avais au moins su mon métier de matelot, j’aurais pu offrir mes services pour payer mon passage, afin de rentrer dans ma famille. J’étais incapable de le faire, et voilà pourquoi je regrettais si vivement de ne pas savoir ce qu’en définitive j’étais convenu d’apprendre.
J’ignore d’où me vint cette audace, mais un matin j’en parlai au capitaine, et je lui- reprochai, avec toute la délicatesse dont j’étais susceptible, de ne pas remplir les^ conditions de mon brevet d’apprentissage. Pour toute réponse, je fus immédiatement jeté sur le dos, accablé de coups de pied qui me marquetèrent de taches bleues ; et le seul résultat de mon imprudence fut d’être encore plus maltraité que je ne l’étais auparavant.
Moins que jamais il m’était permis de gravir aux cordages et de m’exercer à la pratique des manœuvres. Une fois cependant, au lieu de m'entendre crier : à bas I on m'ordonna d’aller en haut; et je puis dire que j’en eus ce jour-là beaucoup plus que je ne l’aurais voulu.
Profitant de l’heure où je pensais que le contremaître et le capitaine faisaient la sieste, j’étais monté jusqu’à la grande hune.
Quiconque a jeté les yeux sur un navire dont le gréement est complet, a dû remarquer, à une œrtaine hauteur au-dessus du pont, une plate-
forme qui entoure le grand mât; si c’est un grand vaisseau, la même chose existe au mat de misaine et à celui d’artimon. Cette plate-forme s’appelle hune ; elle a pour objet de tendre les échelles de corde appelées haubans, qui partent de son bord extérieur, et vont se fixer à la tête du mât qui s’élève au-dessus d’elle. Un navire ou une barque a trois mâts ; le mât de misaine, qui est à l’avant; le grand mât, qui se dresse au milieu, et le mât d’artimon, qui est à l’arrière. $lais chacun de ces mâts se divise en plusieurs parties, c’est-à-dire en plusieurs mâts qui portent des noms différents dans le vocabulaire du marin : pour celui-ci, le grand mât n’est pas l’ensemble de cette énorme perche qui se dresse au milieu du navire, et qui s’élève jusqu’aux nuages, le grand mat se termine un peu au-dessous de la plate-forme que nous venons de mentionner, et qui, par ce motif, se nomme la grande hune; là commence un autre mât tout à fait distinct de celui qui le supporte, dont la longueur est à peu près égale à celle du précédent, mais qui est plus mince, et qui s’appelle mât de la grande hune; un troisième est superposé à celui-ci au moyen de barres qui le soutiennent; il est plus court, plus mince que le mât de hune, et s'appelle mât de perroquet; il supporte à son tour, et de la même façon, le mât de cacatois, seulement en usage sur
les plus grands vaisseaux; l’extrémité du cacatois est ordinairement couronnée d’une pièce de bois circulaire nommée pomme de girouette ou de pavillon, et qui est lé point le plus élevé du navire.
Les mâts de misaine et d’artimon sont divisés de la même manière : seulement celui-ci est plus court que les autres ; il porte rarement des voiles de perroquet, et plus rarement encore des voiles de cacatois.
J’ai donné cette explication afin que vous puissiez comprendre qu’une fois à la grande hune, j’étais bien loin d’être arrivé à la plus grande élévation qu’on pût atteindre sur le navire, mais seulemeut à la plate-forme qui couronne le grand mât, tel que l’entendent les marins.
La grande hune est souvent nommée le berceau par les hommes de l’équipage, et avec assez de raison, car un navire dont le vent gonfle les voiles est fortement bercé d’un côté à l’autre ou de l’avant à l’arrière, d’après les mouvements qui lui sont imprimés. Le berceau est l'endroit le plus agréable du navire pour celui qui aime la solitude ; vous ne voyez plus sur le pont, à moins de regarder par-dessus le bord ou de vous incliner vers le trou du chat, dont j’ai parlé plus haut; et le bruit des voix, qui vous arrivent à peine, se confond avec celui du vent qui siffle au milieu des
cordages ou qui tambourine sur les voiles. Mon plus grand bonheur était de passer quelques minutes dans cet endroit solitaire ; le cœur soulevé par l’horrible compagnie à laquelle je m’étais si imprudemment associé, dégoûté des blasphèmes continuels qui frappaient mes oreilles, j’aurais donné tout au monde pour que chaque jour il me fut permis de rester quelques instants dans ce berceau aérien; mais je n’avais pas de loisir, car mes tyrans ne me laissaient ni repos ni trêve. Le contre-maître surtout paraissait prendre plaisir à me tourmenter sans cesse ; il découvrit ma prédilection pour la grande hune, et décida que, de tous les endroits du navire, ce serait précisément celui où je ne m’arrêterais pas.
Toutefois, un jour, persuadé que le capitaine et le contre-maître étaient allés dormir, je saisis cette occasion pour monter à mon berceau favori; j’allongeais mes membres fatigués sur les planches de la hune, et j'écoutais les soupirs du vent qui se mêlaient à ceux des vagues; une brise pleine de douceur rafraîchissait mon front, et malgré le danger qu’il y avait à s’endormir sur cette plate-forme dont rien n’entourait les bords, Je fut bientôt dans le royaume des songes.