CHAPITRE V
L’une des choses les plus pénibles pour celui qui débute dans la carrière maritime est l’obligation où il se trouve de monter en haut des mâts. Si le capitaine avait la moindre bienveillance, il permettrait au novice de vaincre peu à peu le vertige dont il est saisi en gravissant les haubans, et commencerait par ne l’envoyer qu’aux étages inférieurs, tout au plus au mât de hune ; il lui donnerait le temps d’habituer ses mains et ses pieds aux cordages qui doivent lui servir d’appui, et le laisserait passer un certain nombre de fois par le trou du chat, au lieu de le forcer à descendre par les haubans de revers.
La pratique ne tarderait pas à le délivrer du vertige; et, lui interdisant alors le passage du trou du chat, on l’enverrait par degrés jusqu'au perroquet volant et à la pomme de girouette, sans qu’il y eut pour lui ni terreur ni péril ; c’est ainsi
A LA MERÎ
que, du reste, agissent les capitaines qui ont une certaine humanité.
Mais, hélas! il y en a bien peu qui soient assez bons ou assez prudents pour y songer. Que de pauvres élèves, en mettant le pied pour la première fois sur le pont du navire, sont envoyés aux grandes vergues de perroquet, plus haut encore, s’il est possible ! et combien d’entre eux ont été victimes de cet ordre cruel, qui, dans tous les cas, les soumet à une affreuse torture!
Quinze jours s 'étaient écoulés depuis mon départ de la terre ferme, et le capitaine ne m’avait pas encore adressé le mot aloft f . Si j'avais escaladé les premiers haubans, c’était moi qui l’avais bien voulu, parce j'avais le désir de m’habituer à grimper aux cordages; avant de monter sur la Pandor , je n’avais jamais dépassé les branches de nos pommiers, et je comprenais la nécessité d’apprendre le plus tôt possible à me mouvoir avec aisance au milieu de tous les agrès du navire.
Malheureusement, je n’avais pas eu l’occasion d’exercer ma bonne volonté; une ou deux fois j'avais grimpé aux enfléchures, et, passant par le trou du chat, j étais arrivé jusqu’à la grande lune, expédition qui m’avait paru assez glorieuse, car le vertige m’avait saisi plus d’une fois pendant