CHAPITRE VI
Mes rêves n’étaient nullement agréables, et la chose est facile à comprendre ; le cœur accablé de regrets, ployant sous les injures et les dégoûts qui remplissaient ma vie, le corps épuisé des fatigues d’un labeur incessant, il n’était pas possible que je pusse faire de beaux rêves.
Toutefois, les miens devaient être d’une bien courte durée; il n’y avait pas cinq minutes que j’étais endormi, lorsque je fus brusquement réveillé, non par une voix qui m’appelait, mais par une sensation cuisante d’un instrument que les matelots appellent un bout de corde, et qu’une main vigoureuse m’appliquait sur la hanche.
Un premier coup avait suffi pour me faire bondir, et j’étais sur pied lorsque la main du bourreau se releva pour frapper une seconde fois ; la promptitude avec laquelle j’avais bondi empêcha la corde de m’atteindre, et quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant Bigman dans celui qui m’avait réveillé !
Je savais qu’il était fort disposé à me frapper :
il nourrissait contre moi une rancune implacable, et, si j’avais été seul avec lui dans un endroit écarté, je n’aurais pas été surpris de le voir m’assommer tout à fait; mais depuis la correction que Ben lui avait infligée, il était muet comme une souris; et bien que, à vrai dire, son visage devint plus sombre toutes les fois qu’il venait à me rencontrer, je n’avais eu depuis lors à subir de sa part ni injures ni mauvais procédés.
Comment osait-il m’attaquer en cet instant où Ben devait être sur le pont? Qui avait pu le faire changer ainsi de conduite? Avais-je, sans le vouloir, offensé mon protecteur, qui m’abandonnait tout à coup à la vengeance de cet affreux bandit? Bigman s’était-il imaginé que personne ne pourrait le voir de l’endroit où nous étions placés? Mais non, cette idée ne lui était pas venue, car je pouvais crier, me faire entrendre de Ben, ou tout au moins lui raconter plus tard cette odieuse agression, qu’il ne manquerait pas de venger.
Toutes ses pensées traversèrent mon esprit en une seconde ; elles avaient à peine rempli l’intervalle que le bourreau avait mis entre le second et le troisième coup qui m’était destiné, car le bout de corde s’était relevé de nouveau. Je lui échappai d’un bond, et, me précipitant vers le mât, je regardai par le trou du chat si j’apercevais Ben. Je ne vis pas mon protecteur, et j’allais
l’appeler, quand mes yeux rencontrèrent deux individus qui, debout sur le tillac, avaient la tète levée et regardaient la grande hune. La voix expira sur mes lèvres : je venais de reconnaître la face ronde et jubilante du skipper, flanquée du visage féroce du contre-maître ; il n’y avait pas à s’y méprendre, Bigman et moi nous étions leur point de mire ; c’était l’horrible traitement qu’ils me faisaient infliger qui allumait les regards du capitaine et qui donnait ce rictus de bète fauve à son affreux coadjuteur.
L’attaque imprévue de l’Américain, son audace, tout m’était expliqué : c’était pour les autres, non pour lui, qu’il s’agissait; à voir le capitaine, son attitude et celle du contre-maître, il était évident qu’ils assistaient à l’exécution des ordres qu’ils lui avaient donnés; et, à l’expression infernale qui éclatait sur leurs figures, il m’était facile de comprendre qu’ils me réservaient quelque nouveau supplice.
A quoi bon appeler Ben? Sa force ne pouvait rien en pareil cas. S’il avait osé me défendre, élever seulement la voix en ma faveur, ces hommes, qui me faisaient battre pour leur bon plaisir, pouvaient le faire mettre aux fers , et s’il était venu à mon secours, ils avaient le droit de le tuer, la loi était pour eux.
Il n’aurait pu qu’assister à mon supplice; il va-
lait mieux lui en épargner la vue et ne pas l’cx < poser à lutter avec ses supérieurs ; je gardai donc le silence et j’attendis les ordres qui allaient être donnés; mon incertitude ne fut pas longue.
« Damné lourdaud, chien de paresseux! s’écria le contre-maître; réveille-le à coups de corde, Yankee. Ronfler en plein jour! Frappe encore, encore ! fais-le chanter, mon brave !
— Non, interrompit le capitaine; fais-le grimper, Yankee; conduis-le tout en haut; il aime à s’élever, il veut être marin; qu’il apprenne le métier !
— Parfait! répondit le contre-maître en ricanant, parfait! C’est lui qui l’a voulu; faisons-lui prendre l’air; courage, Yankee, fais-le grimper, mon brave! »
Bigman se tourna vers moi la corde levée, et m’ordonna de monter.
Je ne pouvais qu’obéir ; posant les pieds sur les haubans du mât de hune, je saisis les enfléchures à pleines mains, et je commençai ma périlleuse ascension.
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