CHAPITRE VII
Je franchissais les degrés d’un pas nerveux, lentement et par saccades, recevant un coup de corde à chaque fois que je m’arrêtais; Bigman frappait avec rage ; il cherchait à me faire souffrir le plus possible et parvenait à son but, car les nœuds de la corde me causaient une vive douleur; je n’avais pas d’autre alternative que d’avancer ou de me soumettre à cet affreux supplice, et je continuai à gravir les haubans.
J’atteignis les barres du mât de la grande hune, j’y posai les pieds; qu’elle effroyable chose que de regarder bas ! je n’apercevais que l’abîme. Les mâts inclinés par le vent étaient loin d’avoir conservé leur position verticale; j’étais suspendu au milieu des airs et je ne voyais partout que des vagues qui scintillaient au-dessous de moi.
« Plus haut, plus haut! » cria l’Américain en agitant sa corde.
Plus haut! mon Dieu! mais comment faire? Audessus de ma tête se dressèrent les cordages du perroquet; mais pas d’enfléchures ; pas d’anneaux
où l’on pût mettre le pied, rien que les deux cordes noires et tendues qui convergeaient vers l’extrémité du mât. Comment faire pour le franchir, cela me paraissait impossible.
La brute qui me suivait me frappait les jambes.
Mais l’hésitation même ne m’était pas permise; la brute qui m’avait suivi jusque-là me frappait les jambes à coups redoublés et me menaçait, avec des jurons atroces, de ne pas me laisser un
pouce de chair sur le corps, si je n’avançais immédiatement.
J’essayai donc, et, me plaçant entre les cordes, je montai en me hissant à grand’peine jusqu’à la vergue de perroquet, où je m’arrêtai sans pouvoir aller plus loin; j’étais à bout d’haleine, et c’est tout au plus s’il me restait assez de forces pour me retenir au cordages.
Le mât de cacatois se dressait encore au-dessus de ma tète, et j’avais à mes pieds la face mena çante de Bigman, qui eut un sourire de triomphe en voyant mon agonie.
« Plus haut I criaient toujours le capitaine et le contre-maître ; plus haut, Yankee ! reste encore le catacois !
Je crus entendre la voix de Ben crier à son tour : «Assez, assez! vous voyez bien qu’il est en péril!»
Je jetai un regard oblique vers le pont, tous les matelots étaient sur le gaillard d’avant ; ils me parurent se quereller, sans doute à propos de moi; j’étais trop ému pour y faire attention, et mon bourreau d'ailleurs ne m’en donna pas le temps.
« Allons, allons! cria-t-il, monte, où, mille sabords ! je te fais crever à coups de corde ; grand lâche, vas-tu monter? sacrrr.... »
L’instrument de torture retomba sur mes reins avec plus de violence que jamais.
C’est une chose périlleuse, même pour celui qui a l’habitude de monter aux cordages, que d’atteindre la vergue de cacatois d’un grand navire; mais pour l’appreuti qui débute, c’est tenter l’impossible; je n’avais pour y arriver qu’une corde lisse, n’offrant pas même un nœud pour me servir d’appui ; il me fallait traîner le poids de mon corps de mes mains épuisées.... perspective effroyable! mais après cela je n’aurais plus rien à franchir ; une fois que je serais parvenu à l’extrémité du dernier mât, mes bourreaux seraient probablement satisfaits; d’ailleurs je n’avais pas à choisir, et, le désespoir aidant, je saisis la corde et je continuai mon ascension.
J’étais à moitié chemin, j’allais atteindre la vergue, un peu plus et je pouvais la saisir, quand la force m’abandonna coipplétement; le vertige s’empara de ma tète, mon cœur défaillit, mes doigts lâchèrent la corde, et je me sentis tomber.... tomber et perdre haleine sans pouvoir respirer.
Toutefois je conservai ma connaissance ; je voyais l’abîme; j’étais persuadé que j’allais être noyé, si je ne me brisais pas à la surface de l’eau ; j'atteignis les vagues, je me sentis enfoncer profondément dans la nier ; il me sembla néanmoins que je n’y étais pas arrivé directement du cacatois : j’avais une idée confuse d’avoir rencontré dans cette horrible descente quelque chose qui en
avait changé la direction. Je ne me trompais pas, comme je l’appris ensuite : j’étais d’abord tombé sur la grande voile qui, gonflée par une forte brise, m’avait renvoyé comme une balle, et qui, en atténuant la violence du choc, m’avait sauvé d’une mort certaine ; au lieu de me précipiter la tête la première, comme cela m’était arrivé au moment où j’avais lâché la corde, j’avais fait la culbute en rencontrant la voile, et c’est par les pieds que je m’enfonçais dans l’eau. Tous ces détails m’ont été donné plus tard par une personne qui avait suivi tous mes mouvements avec anxiété.
Lorsque je remontai à la surface de l’eau, je fus tout surpris de me retrouver de ce monde ; ce fut d’abord une perception confuse; je sentis que je vivais, que j’étais dans la mer, je levai les yeux et j’aperçus le vaisseau, dont j’étais à la distance d’un câble, et qui s’éloignait de moi. Je crus voir des hommes penchés sur le laffràü ', et quelques autres échelonnés sur les haubans: mais le navire fuyait toujours et me laissait derrière lui.
J’étais bon nageur pour un garçon de mon âge ; n’étant pas blessé, je me débattis contre les flots, instinctivement et pour m’empêcher de couler à fond, plutôt que dans l’espérance de rejoindre le