‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 14 sur 89 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Chose assez bizarre! je fus dorénavant beaucoup moins mal traité par le capitaine et par le contre- maître: non pas que leur nature se fût adoucie ou qu’ils éprouvassent des remords de leur conduite à mon égard, mais parce qu’ils s’étaient aperçus de l’impression défavorable que leur injustice avait produite sur l’équipage. La plupart des matelots étaient les amis ou les admirateurs

de Brace, et ne craignaient pas de se joindre à lui pour désapprouver le jeu cruel dont j’avais failli être victime. On en parlait assez haut dans les réunions qui se tenaient autour du cabestan pour que cela parvint aux oreilles des officiers; d’ail-, leurs Ben, en se jetant à la mer pour venir à mon

secours, avait gagné de nouveaux amis: car le véritable courage est vivement apprécié, même par ces natures grossières : et la faveur dont il jouissait parmi ses camarades imposait une certaine réserve à nos deux commandants. Il avait pris ma défense, protesté avec force contre l’abominable traitement qu’on m’avait fait subir; il avait osé commander à Bigman de me faire descendre tandis que ses chefs ordonnaient qu’on me fit monter ; et le capitaine, qui se trouvait sur le tillac, n’avait pas même eu l’air de s’en apercevoir. Un autre, en pareil cas, eût été sévèrement châtié, mais, grâce à l’influence de Ben, personne ne fut puni pour avoir osé me défendre, et, comme je le disais tout à l’heure, on me traita désormais avec moins de cruauté.

A partir de cette époque, j’eus la permission de me joindre aux matelots pour exécuter les manœuvres, et je fus délivré d’une partie de la sale besogne que j’avais faite jusqu’à présent. Le pauvre Hollandais, simple et douce créature que j’ai déjà, citée, partagea dorénavant le gros ouvrage avec moi, et reçut les trois quarts de la colère qu’il • fallait absolument que le capitaine déchargeât sur quelqu’un.

C'était un être bien malheureux que ce pauvre Hollandais, le plus triste échantillon de toutes les misères humaines ; si l’on détaillait les infamies

dont cet homme fut victime de la part du skipper et du contre-maître de la Pandore, personne n’ajoutait foi à la réalité de pareils faits, personne ne voudrait croire qu’il y ait tant d’insensibilité dans certains cœurs ; mais il en est ainsi chez les natures profondément vicieuses ' toutes les fois qu’elles ont trouvé à exercer leur passion du mal sur une victime qui ne leur oppose aucune résistance, leur fureur, au lieu de s’apaiser, augmente sans cesse comme la férocité des bêtes sauvages qui ont goutté du sang. Les officiers de la Pandore en fournissaient l’exemple ; s’ils avaient eu à se plaindre du pauvre Hollandais, leur vengeance aurait été depuis longtemps assouvie ; c’était, au contraire, parce qu’ils n’avaient rien à lui reprocher, qu’ils se plaisaient à faire souffrir cet être faible et craintif, dont ils n’avaient pas à redouter la colère.

Je me rappelle qu'on attachait ce malheureux par les pouces et qu’on lui fixait les mains sur le planchér du pont; cette posture, qu’on l’obligeait à garder pendant des heures entières, et qui ne • semble pas très-pénible à celui qui n’en a pas fait l’expérience, est un supplice digne de l’Inquisition et qui arrachait bientôt des gémissements à la pauvre victime.

Une autre distraction du capitaine et de son acolyte consistait à faire suspendre au bout d’une

vergue l’infortuné matelot, qu’on attachait par la ceinture à une corde volante, ce qu’il appelaient ironiquement la balançoire du singe, par allusion à l’un des jeux favoris de l’équipage.

On l’enferma une fois dans un tonneau vide, où il resta plusieurs jours sans manger; le malheureux allait périr de faim et de soif, lorsqu’un peu de biscuit et d’eau furent passés par la bonde et lui conservèrent l’existence. Il y avait encore bien d’autres châtiments qui lui étaient infligés, mais qui sont trop abominables pour que je puisse vous les dire; et, chose étrange, cet infortuné, qui n’avait pas d’amis, excitait à peine la commisération des hommes de l’équipagne : c’était un de ces déshérités auxquels personnes ne s’attache et que leurs habitudes empêchent même d’avoir des camarades.

Toujours est-il que je profitais de sa misère et qu’il recevait chaque jour une foule de mauvais traitements que j’aurais éprouvé sans lui; placé entre moi et nos bourreaux communs, il me servait de plastron, Je lui en étais reconnaissant, mais je n’osais lui montrer ni pitié ni sympathie; * j’avais moi-même trop besoin de compassion, car, en dépit du changement qui s’était opéré à mon égard, j’étais toujours bien malheureux.

Et pourquoi? demanderez -vous ; pourquoi me plaindre, alors qu’ayant vaincu les premières dif—

A IA MER

licultcs, je faisais des progrès rapides dans la carrière que j’avais embrassée avec tant d’amour? Rien n’est plus vrai ; sous la direction de Ben Brace, je devenais bon matelot ; huit jours après le fameux plongeon qui pouvait m’ètre si funeste, je grimpais à la vergue de cacatois sans la moindre terreur, et, par bravade, j’allais même jusqu'à poser la main sur la pomme du pavillon ; je savais tresser une garcette 1 ou faire une épissure 1 tout aussi promptement que certains hommes de l’équipage, et plus d’une fois il m’était arrivé, lorsqu’il faisait grand vent, d’aller avec les autres carguer les voiles de perroquet. Ce dernier exploit qui n’était pas sans mérite, m’avait attiré l’approbation de Ben Brace. Oui vraiment j’étais en tra,in de devenir. bon matelot; et cependant j’étais loin de me trouver satisfait; moins que cela, j’étais franchement malheureux.

Vous en demandez la raison; je vais vous la dire en peu de mots.

Dès mon arrivée sur la Pandore, j’avais été frappé du caractère que présentait le navire ; la composition de l’équipage et son absence de discipline étaient loin de répondre à ce que j’avais lu dans certains livres, où il était question de

l. Cordage d’environ deux ou trois mètres, qui sert à diminuer l’ampleur des voiles, lorsque le vent devient trop fort.

‘2. Réunir deux cordes bout à bout au moyen de l’épissoir.

l’obéissance et du respect scrupuleux des matelot envers leurs officiers. Il était possible, après tout que ce respect et cette obéissance ne fussent de rigueur que sur les vaisseaux de guerre, et que la discipline des navires de commerce en différât complètement ; je m’imaginai que l’équipage de la Pandore en fournissait la preuve ; cette découverte ne laissa pas que de m’humilier profondément. Quelle amère déception! J’avais rêvé l’existence du navigateur si noble et si heureuse, et j’étais à la fois dégoûté du marin et de la vie qu’il menait. Mon attention n’était pas moins attirée par le nombre des hommes qui se trouvaient avec moi : la Pandore n’était que de cinq cents tonneaux ; ce n’était qu’une barque, en d’autres termes, un vaisseau dont le mât d’artimon n’avait pas de perroquet.

Je sais bien que, pour une barque, la Pandore était d’assez belle taille, qu’elle portait une voilure complète, ayant même son clin-foc 1 , ses bonnettes®, ses voiles de cacatois, et qu’elle était surtout l’un des plus fins voiliers qu’on pût trouver en mer ; néanmoins, je ne pouvais pas m’expliquer pourquoi nous étions si nombreux ; la moi-

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