CHAPITRE IX
Oui, je me trouvais sur un négrier, sur un navire équipé pour faire le commerce d’esclaves, armé pour ce travail humain : car si nous n’avions pas de canons j’avais remarqué un nombre considérable de coutelas, de mousquets, de pistolets, qu’on avait tirés de leur cachette et distribués aux hommes de l’équipage, afin de les nettoyer et de les mettre en état. Il était évident que la Pandore avait pour but quelque entreprise dangereuse et qu’elle saurait disputer à un autre navire sa cargaison de chair humaine; toutefois, trop faible pour engager le combat avec le moindre vaisseau de guerre c’était plutôt à ses voiles qu’à ses armes que notre capitaine devait, en cas de poursuite, demander son salut; à vrai dire, construite et gréée comme était la Pandore, peu de vaisseaux de la marine royale auraient pu la joindre en pleine mer si elle avait eu un bon vent.
J’ai dit que je ne doutais plus de la nature de notre expédition ; d’ailleurs l’équipage n’en faisait pas un secret; les matelots s’en glorifiaient au
contraire comme d’une noble entreprise : ils célébraient dans leurs chansons bachiques le hardi négrier, dont le joyeux équipage allait montrer sa bravoure, et d’atroces plaisanteries circulaient continuellement sur la cargaison de peaux noires.
Nous avions alors dépassé le détroit de Gibraltar et nous traversions des parages où, selon toute probabilité, nous n’avions pas à craindre de rencontrer un vaisseau de guerre. C’est beaucoup plus au sud, le long des côtes où se font en général les chargements d’esclaves , que vont et viennent les croiseurs dont l’unique affaire est d’empêcher la traite des nègres. Aussi l’équipage de la Pandore, délivré de toute inquiétude, ne songeait-il qu’à s’amuser la plus grande partie du jour, et du matin jusqu’au soir on buvait, on chantait à bord du négrier.
Peut-être vous demandez-vous comment une barque si ouvertement destinée à la traite des nègres avait pu sortir sans encombre de l’un des ports d’Angleterre. Il faut se rappeler que je parle de ma jeunesse, et par conséquent d’une époque assez ancienne-, mais je ne ferais pas d’anachronisme, alors que je placerais mon histoire en 1857 ; plus d’un négrier, aujourd’hui même, s’équipe sur les côtes de la Grande-Bretagne, et, malgré tous les efforts dont nous nous vantons pour réprimer la traite des noirs, le nombre des An-
gluis qui se livrent à cet odieux trafic est tout aussi grand que celui des marchands d’esclaves appartenant aux autres pays.
Les tentatives que l’on a faites pour mettre un terme à la vente des Africains n’ont jamais été qu’une mystification; tous les gouvernements qui ont pris part à ce projet philanthropique n’y ont apporté que de la tiédeur; et les efforts, plus apparents que sincères, qu’ils ont faits pour réprimer cet abominable commerce, n’ont jamais eu d’autre but que d’apaiser les clameurs de certains négrophiles. Pour un négrier que l’on capture, vingt autres passent tranquillement et vont décharger leur cargaison amaigrie sur les rivages du nouveau monde.
Assurément si l’Angleterre, y mettant plus d’ardeur, avait assimilé la traite des nègres à la piraterie, et qu’on eût pendu le capitaine et l’équipage d’un négrier aux vergues du navire, il y a des années que cet odieux trafic aurait disparu. Pourquoi laisser la vie aux négriers lorsqu’on pend les pirates? Si vous admettez que la vie d’un noir ait la même valeur que celle d’un blanc, le négrier est doublement assassin; n’est-il pas avéré qu’un tiers au moins de la cargaison humaine qui franchit l’Atlantique périt dans la traversée? Pourquoi dès lors se montrer plus indulgent pour le voleur de chair que pour le voleur de mar-
chandises? Je ne peux pas comprendre la différence qui existe aux yeux du législateur entre ces deux sortes de bandits ; cela dépasse ma logique, et je me demande toujours pourquoi l’un ne partage pas le sort de l’autre. Il est probable que, traités de la même façon, les négriers seraient maintenant aussi rares que le sont devenus les pirates; mais, hélas! le commerce d’esclaves est plus florissant que jamais.
J’étais trop jeune, lors de mon premier voyage, pour faire toutes ces réflexions philosophiques ; mais déjà la traite des nègres m’inspirait autant de dégoût qu’à la plupart de mes compatriotes. C’est alors que l’Angleterre, entraînée par Wilberforce et par quelques autres bons cœurs, offrait au monde un noble exemple et donnait vingt millions de livres sterling (cinq cents millions de francs) à la cause de l’humanité. Gloire à ceux qui ont pris part à cettë souscription généreuse ! J’avais donc entendu souvent raconter les horreurs de la traite des nègres, qu’en ce moment les philanthropes dénonçaient à l’Angleterre.
Figurez-vous la. douleur que j’éprouvais en me trouvant à bord d’un navire engagé dans cette criminelle opération, la honte que je ressentais en me voyant l’associé des hommes qui m’inspiraient le plus de dégoût, le désespoir qui me saisissait en pensant que je faisais partie de leur
bande et que je devais les assister dans leur affreux commerce.
Toutefois cette découverte m’aurait encore plus péniblement affecté si elle avait été soudaine; mais j’y étais arrivé peu à peu; les soupçons avaient longtemps précédé la certitude ; j’avais pensé d’abord que je me trouvais au milieu d’une société de pirates ; ce genre de bandits n’était pas rare à cette époque, et l’équipage de la Pandore pouvait, certes, rivaliser avec les brigands de la pire espèce. J’éprouvai une sorte de soulagement à découvrir qu’il ne s’agissait pas de piraterie ; non pas que mes camarades m’en parussent moins odieux, mais la fuite me semblait plus facile, et je me promettais d'en essayer à la première occasion.
Dès que j’avais un instant de loisir, je l’employais à chercher les moyens de recouvrer ma liberté; mais, hélas! une perspective effrayante se présentait à mon esprit; des mois entiers pouvaient s’écouler avant que j’eusse la moindre chance de m’échapper de cet horrible vaisseau; des mois!... je devrais dire des années! Je ne craignais plus mon brevet d’apprentissage, dont les conditions m’avaient jadis inquiété; je ne pouvais être contraint légalement à faire un service réprouvé par la loi ; ce n'était pas cela qui m’effrayait, mais la difficulté d’échapper au con-
trôle des êtres infernaux qui disposaient de mon sort.
Le navire se dirigeait vers la côte de Guinée; i ce n’était pas là que je trouverais l’appui nécessaire pour me protéger contre les prétentions du capitaine. Je ne rencontrerais là-bas que des chefs 'indigènes et de vils marchands d’esclaves, qui seraient heureux de prouver leur dévouement au /
négrier en me faisant ramener auprès de lui. Me sauverais-je dans la forêt? mais ce serait pour y mourir de faim ou pour y être dévoré par les bêtes féroces qui abondent en Afrique. Je pouvais encore être tué par les sauvages ou devenir leur prisonnier, l’esclave d’un affreux nègre.... Quelle effroyable pensée !
Je traversais alors en imagination l’océan Atlantique, et j’examinais les chances de salut que pourrait m’offrir le rivage opposé. La Pandore, en quittant la côte de Guinée, irait certainement au Brésil, ou à l’une ou l’autre des Antilles; mais ce serait d’une manière clandestine qu’elle déchargerait sa cargaison ; elle aborderait pendant la nuit à quelque plage déserte, où elle se hâterait de jeter ses nègres pour échapper aux croiseurs; puis elle repartirait le lendemain matin, et peutêtre pour une expédition du meme genre. On ne me laisserait pas descendre à terre, où je me se-
rais enfui sans scrupule, remettant à Dieu le soin de ma conservation.
Plus je réfléchissais, plus j’étais convaincu de l’extrême difficulté que j’éprouverais à m’échapper de ma prison flottante, et le désespoir s’emparait de mon esprit.
Si nous pouvions être poursuivis par un croi seur anglais! Quelle joie d’entendre les boulets siffler à travers les cordages, faire craquer la mâture et s’enfoncer dans les flancs de la Pandore!