CHAPITRE X
Toutefois je m’abstenais avec soin d’exprimer les sentiments qu’on vient de lire; Ben Brace luimême aurait été impuissant à me protéger contre la fureur de mes compagnons, si je leur avais laissé voir le dégoût que m’inspirait leur société ; et je ne faisais qu’obéir à la prudence la plus élémentaire en ne divulguant pas l’impression que je ressentais à l’égard de la Pandore et de son affreux équipage.
Il paraît cependant que ma figure trahissait ma
pensée, car plus d’une fois mes odieux camarades m’avaient pris à partie, et, me raillant de mes scrupules, m’avaient appelé marin d’eau douce, blanc-bec, fils de coq et de poule, etc., m’appliquant toutes les épithètes injurieuses dont ils possédaient un riche vocabulaire.
Je redoublai d’attention pour ne pas leur montrer les sentiments qui remplissaient mon cœur ; mais je résolus d’en causer avec Ben et de lui demander son avis. Je pouvais me confier à lui sans crainte; néanmoins, la chose était délicate, et réclamait des précautions oratoires ; car enfin il faisait partie de la bande et pouvait se choquer de mes paroles, supposer que je blâmais sa conduite, et me retirer sa protection.
Je m’imaginais pourtant qu'il ne m’en voudrait pas; deux ou trois mots que je lui avais entendu dire me donnaient tout lieu de croire qu’il était fatigué de l'existence qu’il menait, et ne l’avait prise que malgré lui, contraint qu’il y avait été par les rigueurs du sort. Je désirais qu’il en fût ainsi, car je l’aimais infiniment; chaque jour me fournissait une nouvelle occasion d’apprécier la différence qui existait entre lui et les autres matelots : bien qu’on finisse en général par prendre le ton des personnes avec lesquelles on est sans cesse. Ben Brace avait une manière de voir et d'agir qui n’appartenait qu’à lui, une sorte d’idiosyncrasie
morale qu’il avait su conserver en dépit des souillures auxquelles il se trouvait exposé. Je pris donc la résolution de lui confier mes tourments, et de le consulter sur la manière dont il fallait agir.
11 existe sur le beaupré un endroit fort agréable, surtout quand l'étai de la voile du mât de hune de misaine est baissé et repose sur le mâtereau ; deux ou trois individus peuvent s’y asseoir ou se coucher sur la toile et causer avec abandon, sans crainte que personne vienne surprendre leurs secrets; il est rare qu’on ait le vent debout, il souffle au contraire de la poupe et chasse vos paroles en dehors du navire. Les matelots d’humeur méditative recherchent cette petite solitude; et sur les vaisseaux qui sont chargés d’émigrants, les passagers les plus audacieux grimpent souvent jusque-là pour se contier le programme de leur vie transatlantique.
C’était la place favorite de Ben, et souvent, à la lin du jour, il allait s’asseoir pour y fumer sa pipe.
J’avais eu plus d’une fois le désir de l’y accompagner, mais j’avais craint de lui déplaire, et je m’en étais abstenu. A la lin, cependant, je m’étais glissé à côté de lui sans rien dire; il m’avait adressé la parole ; j’avais cru voir que ma prés.'nce ne lui était pas désagréable, et qu’il sem-
blait éprouver un certain plaisir à m’avoir pour
compagnon.
Un soir, je l’avais suivi- comme à l’ordinaire , bien résolu cette fois à lui confier mes tourments.
« Ben! lui dis-je en m’adressant à lui avec cette familiarité qui existe entre tous les matelots, Ben !
— Qu’est-ce qu’il y a, mon garçon ? »
Il vit que j’avais quelque chose à lui dire et me prêta une oreille attentive.
«Le navire où nous sommes, qu’est-ce que c’est? lui demandai-je après un instant de silence.
— Ce n’est pas un navire, mon enfant, c’est une barque.
— Mais après?
— C’est une barque.
— Je voudrais savoir de quelle espèce.
— Une belle barque , bien équipée , régulièrement gréée. Si c’était un vaisseau , le mât d’artimon, qui est à l’arrière, porterait en haut des voiles carrées ; et comme il n’en a pas, c’est pour ça qu’elle est une barque et non pas un vaisseau.
— Je le sais bien, tu me l’as dit plusieurs fois ; mais je voudrais savoir quel genre de barque est la Pandore.
— Qu’est-ce que tu demandes? Elle est d’un
genre excellent. Jamais plus lin voilier n'a fendu la mer de sa proue; elle n’a qu’un défaut, c’est d’être un peu faible, à mon idée ; elle plonge un peu trop par le gros temps ; si elle n’est pas lestée comme il convient, ça ne m’étonnerait pas qu’un de ces jours la mâture allât se promener pardessus le bord, et bonsoir l’équipage.
— Tu ne vas pas te fâcher, Ben ; mais tu me l’as déjà dit, et c’est autre chose que je tiendrais à savoir.
— Et que diable as-tu besoin de savoir?Je veux être pendu si je te comprends.
— Ben, réponds-moi : la, bien vrai, est-ce une barque marchande?
— Oh ! oh ! c’est là que tu veux en venir? Cela dépend, mon garçon , de ce que tu appelles marchandises; il y en a de plusieurs espèces. Il y a des navires qui en portent d’une manière ; les uns sont chargés....
— Et de quelle espèce est la cargaison de la Pandore ? »
Je lui posai ma main sur le bras, et, l’implorant du regard, j’attendis sa réponse. Il hésita pendant quelques instants ; puis, voyant qu’il était impossible d’éluder ma question : « Des nègres , répondit-il; ce n’est pas la peine de te le cacher, faut toujours bien que tu le saches; la Pandore n’est pas un vaisseau marchand, non, c’est un vrai négrier
— Oh! lien, lui dis-je d'une voix suppliante, n’est-ce pas une horrible chose?
— Oui; tu n étais pas fait pour cette vie-là, pauvre enfant; j’ai du chagrin de t’y voir. La première fois que tu es venu sur la Pandore, je voulais te glisser un mot à l’oreille, et je l’aurais fait si j’en avais eu l’occasion; mais le vieux requin t’avait cloué avant que j’aie seulement pu t’approcher; il avait besoin d’un mousse, et tu faisais l’affaire. La seconde fois que tu as mis le pied à bord, j’étais dans mon cadre ; bref, te voilà parmi nous autres; non, petit Will, non, tu n'es pas ici à ta place.
— Et toi, Ben?
— Assez, mon cadet, assez! Après tout, je ne t’en veux pas; il est naturel que cette idée-là te soit venue. Je ne suis peut-être pas aussi mauvais que tu l’imagines.
— Je ne te crois pas mauvais, Ben, au contraire, et c’est pour cela que je te parle ainsi; je fais une très-grande différence entre toi et les autres; je....
— Tu as peut-être raison , peut-être que tu as tort. 11 fut une époque où je te ressemblais, Will, une époque où je n’avais rien de commun avec tous ces bandits; mais il y a dans ce monde des tyrans qui rendent les hommes mauvais et qui m’ont fait ce que je suis. »
Ben s’arrêta; un profond soupir s’échappa de sa
poitrine, et sa figure exprima une amertume suprême : quelque souvenir révoltant surgissait dans sa mémoire.
« Non, Ben, me hasardai-je à lui dire, ils t’ont rendu malheureux, mais tu n’es pas méchant.
Ben Brace raconte son histoire au petit Will. (Page 7a.)
— Merci, petit Will, répliqua mon pauvre ami, tu es bon de me dire cela, bien bon, mon enfant; tu me fais sentir ce que je ressentais autrefois. Je te dirai tout; écoute bien, tu vas comprendre.... » Une larme tremblait dans les yeux de Ben , la première qu’il eût versée depuis bien longtemps ;
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et je vis sur sa figure bronzée un mélange d’affection et de tristesse.
Je me plaçai de façon à l'écouter attentive ment.
« C’est une histoire qui n'est pas longue, re prit-il, et qui n’exige pas beaucoup de paroles. Je n’ai pas toujours été ce que tu me vois aujourd’hui. J’ai fait longtemps partie de l'équipage d’un vaisseau de guerre ; et, bien que ce soit moi qui te le dise, il n’en est pas moins vrai qu’ils étaient rares, ceux qui connaissaient leurs devoirs et qui les remplissaient mieux que moi. Tout cela n’a rien empêché, Will. C’était à Spithead, où la flotte se trouvait alors; j’en vins par hasard à dire son fait au contre-maître , à propos d’un brin de fille qui était ma bonne amie; il prenait avec elle trop de libertés, cela me fit bouillir le sang; je ne fus plus maître de moi, et je le menaçai,... Je ne fis que le menacer.... Regarde, enfant, voilà ce qui en est résulté. »
En parlant ainsi, Ben ôta sa jaquette et releva sa chemise jusqu’aux épaules : son dos était couturé dans tous les sens de profondes cicatrices, marques implacables des blessures que lui avait faites le cat o' nine tails*.
1. Mot à mot, chat à neuf queues, martinet à neuf courroies dont on se sert pour fustiger les matelots dans la marine anglaise.
« Maintenant, poursuivit Ben, tu sais comment il se fait qne je suis sur la Pandore. J’ai déserté le vaisseau, et j’ai tâché de me placer dans la marine marchande : mais je portais avec moi la marque de Caïn , elle me suivait en tous lieux ; d’une manière ou de l’autre elle se découvrait toujours, et cela me forçait de partir. Ici, vois-tu, je ne fais pas disparate; il y a plus d’un dos labouré comme le mien parmi notre équipage. »
Ben cessa de parler. J’étais moi-même trop ému par l’histoire que je venais d’entendre pour ne pas garder le silence. Quelques minutes après, néanmoins, j’abordai la question qui me tenait tant au cœur.
« Ben , lui dis-je , c’est une horrible vie que celle que l’on mène sur la Pandore; tu n’as certainement pas l’intention de continuer à vivre ainsi? »
Pour toute réponse, il détourna la tête.
« Quant à moi, je ne supporterai pas cette existence; je suis bien résolu à m’enfuir dès que j’en trouverai l’occasion, ajoutai-je; et tu m’aideras, n’est-ce pas?
— Enfant , nous partirons ensemble , répondit Ben Brace.
— Oh ! quel bonheur !
— Oui, je suis fatigué de la vie que je mène, poursuivit-il. J’ai songé plus d’une fois à quitter
la Pandore; c’est mon dernier voyage, tout au moins pour ce genre de trafic. Il y a déjà quelque temps que je pense à m’enfuir et à t’emmener avec moi.
— Que je suis heureux , Ben ! Mais quand partirons-nous?
— C’est là ce que j’ignore, petit Will; nous sauver sur la côte d’Afrique, ce serait risquer notre vie parmi les noirs, qui probablement nous assassineraient. Ce n’est pas de ce côté-ci de l’Océan que nous pouvons quitter le navire. Il faut faire la traversée avec lui; mais en arrivant en Amérique, nous arrangerons l’affaire; sois tranquille, je te garantis que nous filerons.
— Que de temps encore à souffrir !
— Tu ne souffriras pas , c’est moi qui te le dis; j’y veillerai, n’aie pas peur. Seulement, fais attention à ne pas laisser voir que telle ou telle chose te déplaît; surtout, pas un mot de ce que nous avons dit ce soir; pas un mot, entends-tu? »
Je promis à Ben d’observer fidèlement toutes ses recommandations, et, comme on l’appelait pour être de quart, je descendis avec lui sur le pont; c’était la première fois que je me sentais le cœur léger depuis l’instant où j’avais mis le pied sur la Pandore.