‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 19 sur 89 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Je ne vous ferai pas le détail des incidents qui signalèrent notre course vers la côte de Guinée; un voyage sur mer offre peu d’événements, et le journal d’un marin est assez monotone : une bande de marsouins, une ou deux baleines, des poissons , volants, des dauphins, quelques espèces d’oiseaux et des requins, sont à peu près les seuls êtres vivants que l’on rencontre pendant les plus longues traversées.

Nous nous dirigions en droite ligne vers le tropique du Cancer, et, plus nous avancions, plus la chaleur était grande; il faisait tellement chaud, que le goudron fondait partout, et que nos souliers s’attachaient aux planches, d’où ils se décollaient en craquant â chaque pas que nous faisions.

On apercevait presque tous les jours quelques voiles à l'horizon ; la plupart de ces vaisseaux allaient aux Indes ou retournaient en Angleterre. Nous vîmes aussi des bricks, une ou deux barques sous pavillon anglais, qui, probablement, se rendaient au Cap ou à la baie d’Algoa; mais ni les

uns ni les autres ne semblaient jaloux de faire connaissance avec le négrier; nous paraissions nous-mêmes assez désireux d’éviter leur visite, et aucun de ces navires ne fut hélé par le capitaine de la Pandore.

Toutefois, il s’en trouva un dans le nombre qui semblait au contraire vouloir se rapprocher de nous; il avait changé de direction dès qu’il nous avait aperçus, et courait à toutes voiles pour tâcher de nous atteindre. Comme nous étions maintenant dans le golfe de Guinée, à peu près à cent milles de la côte d’Or, il était probable que le vaisseau qui nous poursuivait avec tant d’acharnement était un croiseur, c’est-à-dire la plus mauvaise rencontre que pùt faire le capitaine. La chose fut bientôt hors de doute : la marche de ce navire, son gréement, qui était celui d’un cutter', cette poursuite audacieuse de la part d’un bâtiment beaucoup plus petit que le nôtre, prouvaient d’une manière évidente que c’était un vaisseau de la marine royale ou peut-être un pirate, et dans tous les cas un navire beaucoup mieux armé que ne l’était la Pandore. '

A cette époque la piraterie était beaucoup moins rare qu’à présent, et, si nous avions été dans une

1. Petit bâtiment léger et rapide, ayant un mât planté en avant du centre de longueur du navire et penché en arrière.

région différente, il aurait été fort possible que nous eussions affaire à l’un de ces brigands maritimes qui détroussaient les navires ; mais l’endroit où nous nous trouvions alors n’était guère fréquenté par les pirates ; les vaisseaux qui font le commerce de ces parages ne sont que de petits bâtiments chargés de sel, de fer, de rhum, de clinquant, de brimborions de toute espèce, ayant beaucoup de valeur aux yeux des sauvages de Dahomey et d’Ashanti, mais qui en réalité sont fort insignifiants. Néanmoins, quelques-uns revenaient chargés de poudre d’or et d’ivoire, et constituaient une prise assez avantageuse : cela suffisait pour qu’il y eût plusieurs de ces hardis filibustiers, même sur la côte de Guinée, bien qu’ils y fussent moins nombreux que dans la mer des Indes ou aux environs des Antilles. Si donc nous avions été plus près du cap de Bonne-Espérance, nous aurions pu prendre le'cutter pour un pirate, et l’inquiétude de notre équipage aurait été beaucoup moins vive, car cette espèce de gens a bien moins peur des pirates que d’un honnête vaisseau de guerre ; ils savent que les premiers les regardent à peu près comme étant de leur famille et qu’ils n’ont pas grand’chose à redouter de ces bandits qui sont comme eux à l’index de la loi. Ceuxci, d’ailleurs, ne pouvaient nous faire subii qu’une perte bien minime ; un pirate ne s’embar-

Tasserait pas du sel, du fer, ni des babioles qui complétaient la cargaison de la Pandore ; il n’y avait que le rhum et l’eau-de-vie qu’ils ne manqueraient pas de capturer ; mais il s’en trouvait tout au plus cinq ou six tonnes ; c’était de l’eau tout bonnement qui remplissait les grands muids que j’avais pris tout d’-abord pour des pipes de liqueur.

Aussi l’équipage de la Pandore se serait-il peu soucié de rencontrer un pirate ; en supposant même que celui-ci eût trouvé la barque à son goût et s’en fût emparé, c’eût été un malheur pour les propriétaires, mais les matelots en auraient pris leur parti ; la plupart d’entre eux se seraient mêlés volontiers à cette vie de meurtre et de pillage, qui, j’en suis sûr, n’aurait éveillé aucun remords dans leur àme.

Le cutter approchait néanmoins, et il était maintenant facile de le reconnaître ; il portait à son pic le pavillon de la Grande-Bretagne, et bien qu’il soit arrivé plus d’une fois à des boucaniers, d’arborer ces couleurs, l’équipage de la Pandore ne pouvait s’y tromper : c’était un vaisseau de guerre, un croiseur anglais, qui précisément avait pour mission d’empêcher la traite des nègres.

Aucune rencontre, avons-nous dit, ne pouvait être plus inquiétante pour un navire comme le nôtre, et, quand il fut bien avéré que c’était un

croiseur anglais qui suivait notre sillage, la plus grande confusion régna sur la Pandore. Le cutter était un fin voilier, qui, sans se donner la peine de dissimuler sa nature, n’avait pas hésité dès le commencement à nous donner la chasse. Notre barque avait elle-même pris la fuite sans plus d’hésitation ; et, pendant plusieurs heures ce fut une course rapide entre les deux vaisseaux, la proue du cutter se dirigeant en droite ligne vers la poupe du négrier, qui portait toutes ses voiles.

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