CHAPITRE XII
Quant à moi, les yeux fixés sur le croiseur, je mesurais sans cesse la distance qui le séparait de la Pandore ; mon cœur était plein d’espoir et battait avec force à mesure que l’espace diminuait entre les deux navires, et qu’à chaque minute je voyais le cutter se dessiner plus nettement sur les vagues. Une seule chose modérait ma joie, et par instants me faisait souhaiter d’échapper à la poursuite dont nous étions l’objet: Ben était dé-
serteur de la marine royale ; si l’équipage était fait prisonnier, on pourrait le reconnaître ; les cicatrices qu’il portait sur le dos éveilleraient les soupçons, on ferait des recherches, on acquerrait des preuves, et quelle punition terrible ne devaitil pas subir? Pour moi, je souhaitais donc la prise de la Pandore; mais en pensant à mon protecteur, à celui qui m’avait sauvé la vie, je faisais des vœux pour le salut du négrier. Je flottais entre ces deux sentiments contraires ; l’horrible existence à laquelle j’étais condamné, l’impossibilité de rompre cette chaîne odieuse, se dressait tout à coup devant moi: j’étais alors dominé par le désespoir, et je regardais tout haletant les voiles du croiseur qui se rapprochait de plus en plus, et qui nous gagnait de vitesse.... Puis mes yeux rencontrèrent Ben, qui allait et venait sur le pont, faisant des efforts inouïs pour presser la marche de la Pandore, et l’effroi venait subitement remplacer l’espérance.
Je restai longtemps plongé dans cette douloureuse alternative ; le vent soufflait dur, et c’était pour le cutter un immense avantage. Ainsi que Ben me l’avait dit, la Pandore était faible; elle portait mal ses voiles quand il faisait grand vent; l’un des vaisseaux les plus rapides qu’il fût possible de voir lorque la brise était douce, elle avait été choisie pour sa vitesse et non pour un bon
arrimage*. On s’inquiète peu de la capacité d’un négrier : c’est une course légère qu’on lui demande, et non des flancs profonds ; les malheureux qu’il est destiné à recevoir y sont emmagasinés tout aussi étroitement qu’une autre espèce de marchandises, car il est rare que celui qui trafique de chair humaine se préoccupe des souffrances de sa cargaison vivante. '
La Pandore avait donc été construite pour fuir rapidement sous un vent léger, comme le sont en général ceux qu’elle devait trouver entre le tropique et l’équateur, et qu’on appelle vents alizés.
Le cutter marchait aussi bien par la brise, mais il portait mieux le grand vent que a Pandore, et le temps avait considérablement fraîchi ; le vent devenait impétueux, et, malgré cela, il conservait la plupart des voiles, tandis que la Pandore avait été contrainte de baisser ses voiles de cacatois et de carguer complètement ses voiles de perroquet. Elle était donc bien loin d’aller aussi vite qu’elle aurait pu faire en toute autre circonstance ; mais il lui était impossible de déployer un pouce de toile de plus sans compromettre sa sûreté : l’équipage le savait bien.
1. Opération qui consiste à distribuer d’une manière convenable le chargement d’un navire.
Le cutter continuait à gagner du terrain, et si la force du vent s’était soutenue pendant deux heures, la Pandore était rejointe et certainement capturée.
La preuve qu'on en était convaincu à bord du négrier, c’est que le capitaine donna des ordres pour que l’on fit disparaître tous les instruments qui devaient servir à son odieux trafic: les carcans, les menottes et les chaînes furent cachés dans une tonne qui fut hissée au milieu des voiles et des cordages ; la grille que le charpentier avait pris tant de peine à construire fut immédiatement détruite, ses matériaux défigurés, et les mousquets, les pistolets et les coutelas furent portés dans la cale et serrés dans une cachette préparée à cette intention.
On ne pouvait pas songer à faire usage de ces armes contre un adversaire pareil à celui qui nous poursuivait. Bien que Je croiseur fut moins grand que la Pandore, son équipage était bien plus nombreux : il avait des canons, et une bordée d’artillerie n’aurait pas manqué de répondre à la moindre tentative de résistance de la part du négrier. C’était par la fuite qu’il fallait échapper au cutter; et maintenant que cet espoir était presque perdu, l’équipage se mettait en mesure de subir la visite. Une partie des matelots commençaient à se cacher, pour ne pas faire naître les soupçons que leur chiffre n’aurait pas manqué d’éveiller:
La Pandore , couverte de toute sa toile, s’enfuit avec rapidité. (Page 86.)
car, ainsi que je l’avais observé en arrivant, ils étaient le double de ce qu’ils auraient été sur un bâtiment de même grandeur faisant un commerce légal.
Enfin le capitaine sortit ses papiers de bord, qui avaient été préparés pour cette occurrence, et qui devaient prouver qu’il était parfaitement en règle.
Le croiseur n’était plus qu’à un mille du négrier, lorsqu’un boulet tiré de l’un de ses canons de chasse ricocha sur l’eau tout auprès de la coque de la Pandore; puis un signal fut hissé pour ordonner à cette dernière de mettre immédiatement en panne.
Mon cœur battait de façon à me rompre la poitrine: l’instant. de la délivrance me semblait arrivé, et cependant, au fond de ma joie, quelque chose me faisait pressentir qu’il n’en serait rien encore.
Ce pressentiment, hélas ! devait se réaliser ; il était écrit que nous échapperions au croiseur, et que la . Pandore ne serait pas capturée.
Comme si le canon lui en eût donné le signal, le vent s’apaisa tout à coup et ne fut bientôt plus qu’une brise légère ; le soleil, qui était au moment de se coucher, avait sans aucun doute opéré cette transformation, et quelques minutes après, les voiles se détendirent et frappèrent mollement contre les vergues.
Le capitaine de la Pandore saisit ce changement
d’un coup d’œil habile, et comprit aussitôt l’avantage qu’il pouvait en tirer. Au lieu d’obéir au signal du croiseur, tous les matelots se précipitèrent sur les enfléchures, toutes les voiles furent déployées, celles de perroquet et de cacatois déferlèrent, les bonnettes 1 s’arrondirent, et la Pandore, couverte de toute sa toile, put s’enfuir avec rapidité.
L’efl'et se produisit immédiatement : le croiseur tirait toutes ses bordées aussi vite qu’il lui était possible de charger ses canons, mais il perdait du terrain à chaque minute, et ses boulets étaient bien loin d’arriver jusqu’à nous.
Une heure après, la Pandore était à plusieurs milles du cutter ; et avant que la nuit eût répandu ses ténèbres sur la mer, le croiseur avait diminué successivement à nos yeux, et n’était plus à l’horizon qu’un point imperceptible.
1. Voile supplémentaire que l’on étend sur un bout-dehors, dans le prolongement du plan d’une voile principale dont on augmente ainsi l’étendue.
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