kilomètres
nécessaire, elle fila sous ses bonnettes à raison de dix ou douze nœuds' à l’heure.
Nous courions directement vers la côte d’Afrique, et, avant la fin du jour, mes yeux se reposèrent sur ce rivage que la traite des nègres, c’est-à-dire la chasse et la vente des femmes, des enfants et des hommes, a rendu si tristement célèbre.
La Pandore resta pendant la nuit à quelques milles de la terre, mais elle s’en approcha dès que le soleil vint à paraître. On n’apercevait ni port ni village, pas la moindre cabane; la rive s’élevait à peine au-dessus du niveau de la mer, et semblait être couverte d’une forêt épaisse qui arrivait jusqu’au bord- de l’eau. Il n’existait ni phare, ni bouée indicatrice qui pût servir de guide à la marche du vaisseau. Mais le capitaine savait parfaitement vers quel point il devait gouverner; ce n’était pas la première expédition du même genre qu’il faisait dans ces parages, ni la première fois qu'il abordait à l’endroit vers lequel nous nous dirigions. Il allait à coup sûr, et, bien que le pays semblât complètement inhabité, il savait qu’à peu d* distance de la côte, il y avait des individus qui attendaient son arrivée.
1. Dix ou douze milles marins valant chacun 1852 mètres; co qui faisait, pour la Pandore, une course de 18 à 22 kilomètres par heure.
On aurait pu croire que la Pandore allait échouer sur la grève ; nous n’avions en vue aucune baie, aucun lieu d’abordage, et il ne semblait pas être question de jeter l’ancre : il est vrai que la plupart des voiles avaient été baissées, et que la course du navire s’était sensiblement ralentie; mais nous marchions encore assez vite pour nous heurter violemment contre la côte si nous venions à la toucher.
Quelques-uns des hommes de l’équipage, qui étaient nouveaux sur la Pandore, commencèrent à exprimer leur étonnement et leurs craintes; mais les anciens matelots, qui étaient déjà venus plusieurs fois sur la côte des esclaves, leur répondirent en se moquant de leurs frayeurs.
Tout à coup la surprise cessa ; le navire doubla un pointe couverte d’un bois touffu, et une petite nappe d’eau, qui s’enfonçait dans les terres, brisa la ligne du rivage, qui jusqu’ici nous paraissait continue. C'était l’embouchure d’une rivière étroite et profonde. La Pandore en traversa la barre sans la moindre hésitation, remontant le courant pendant quelques minutes, et jeta l’ancre à un mille du rivage.
En face de l’endroit où nous nous étions arrêtés, j’aperçus une cabane singulièrement bâtie, qui s’élevait près de la rive, et, un peu plus loin, une autre construction beaucoup plus grande, qui
était cachée dans les arbres. Devant la première tout à lait au bord de 1 eau, se tenait un groupe de sombres personnages qui firent un signal auquel répondit le contre-maître de la Pandore. Un canot monté par d’autres hommes apparut sur la rivière, alla chercher quelques-uns des noirs individus qui semblaient nous attendre, et les rameurs se dirigèrent de notre côté.
Les bords du fleuve étaient couverts de palmiers; c’était la première fois que je voyais des arbres de cette espèce ; néanmoins, il m’était facile de les reconnaître d’après les gravures que j’avais trouvées dans les livres. Ils se mêlaient à des arbres énormes, d’une apparence non moins singulière, et d’une famille toute différente de ceux qui croissent dans notre pays. Mais mon attention fut bientôt absorbée par les hommes noirs qui se dirigeaient vers la Pandore.
La rivière n’avait pas plus de deux cents mètres de large, et, comme nous étions à l’ancre au milieu du courant, la pirogue n’avait pas grand chemin à faire pour venir nous trouver; en quelques minutes elle fut auprès du navire, et je pus contempler tout à mon aise les affreux passagers dont elle était remplie.
Je me dis, en les regardant, que si tous leurs compatriotes leur ressemblaient, il était certain qu’il fallait avoir avec eux le moins de relations
possible, et je comprenais pourquoi Ben Brace ne voulait pas quitter le navire sur la côte de Guinée : « Ce serait folie toute pure, avait-il répondu aux instances que je lui adressais la veille. Quelque mauvais que soient les garnements de la Pandore , ils ont la peau blanche et quelque chose d’hu-
Le village du roi Dingo.
main tout au fond de leur nature ; mais ces gredins qui habitent la côte d’Afrique ont l’âme aussi noire que la peau. Tu les verras, mon garçon, et tu me diras si j’ai tort. » J’examinai donc le visage des huit ou dix individus qui se trouvaient dans la pirogue, et je fus convaincu de la vérité
de cette assertion. Jamais on n’a pu voir de figures plus féroces; c’étaient de vrais suppôts de l’enfer.
Ils étaient onze, la plupart aussi noirs que le cuir de vos souliers ; mais on trouvait parmi eux différentes nuances, depuis la couleur de l’ébène jusqu’à un vilain jaune tanné. Il était évident qu’ils n’appartenaient pas à la même tribu; le mélange des races est d'ailleurs très-commun sur la côte occidentale d’Afrique, où le commerce d’esclaves a depuis longtemps confondu toutes les familles de nègres. Mais si les personnages qui étaient dans la pirogue différaient entre eux sous le rapport de la couleur, ils se ressemblaient complètement sur beaucoup d’autres points : ils avaient tous le front bombé, les lèvres épaisses, de la laine courte et frisée sur la tète, et la physionomie la plus brutalement féroce qu’on puisse imaginer. Les rameurs n’avaient pour tout vêtement qu’une bande de cotonnade enroulée autour des hanches, et qui leur tombait à mi-cuisse. Je suppose qu’ils appartenaient en môme temps à l’armée du pays, car il y avait des lances et de vieux mousquets à côté d’eux. Les trois individus qu’ils nous amenaient étaient d’un rang plus élevé, si l’on en jugeait par leur costume, infini- 1 ment plus complet que celui des canotiers ; mais l’expression de leur visage était encore moins ras-
surante. Quant au chef de ces hideux compa-
Portrait du roi Dingo-Bingo<
gnons, il joignait à son atroce figure un accou-
trement si bizarre qu’on ne savait pas tout d'abord si l’on devait rire ou trembler.
C’était un vrai nègre, aussi noir que de la poudre à canon, d'une taille énorme et gros comme un tonneau; sa ligure moins nègrophiéc, si je puis dire, que celle des gens qui l’accompagnaient, n’en était que plus effrayante ; elle offrait un mélange de ruse et de férocité que j’ai retrouvé plus tard dans les Indes, chez les gras despotes qui oppriment certaines parties de cette malheureuse contrée ; la moustache et la grande barbe de Sa Majesté noire ajoutaient encore à la similitude.
Ce n'était pas la grande taille et le visage cruel de cet homme qui donnaient envie de rire, bien au contraire; mais c’était son costume : jamais clown ingénieux cherchant à se déguiser pour une pantomime de tréteaux ne serait parvenu à s’accoutrer d’une manière aussi burlesque. Mon nègre portait un habit écarlate dont la coupe annonçait un vieil uniforme de l’armée du roi Georges; c’était la veste d'un ancien sergent (on y voyait encore les chevrons sur les manches), et d’un sergent qui avait été, «je vous assure, l’un des hommes les plus gros et les plus grands de l’armée britannique. L habit, malgré cela, était beaucoup trop étroit pour son présent possesseur; il s’en fallait bien de trente centimètres que celui-
Diqi
ci pùt le boutonner sur sa poitrine, et les manches, beaucoup trop courtes, laissaient à découvert les noirs poignets du chef, dont la couleur ressortait vivement à côté de cette étoffe qui avait été d’un rouge vif; les pans de l’habit s’écartaient violemment sur l’énorme derrière du porteur, et laissaient flotter la braie d’une chemise rayée, qu’un matelot avait usée jadis. Quant au pantalon, notre homme n’en avait pas, et se trouvait absolument nu depuis la ceinture jusqu’aux orteils.
Un vieux tricorne aux plumes râpées, aux galons noircis, et qui avait sans doute orné la tête d’un ancien amiral, était perché sur la toison du nègre, qui avait de plus un énorme couteau dans le ceinturon et un grand sabre qui lui battait dans les jambes.
Partout ailleurs, cette apparition eut provoqué nos rires ; mais le capitaine avait ordonné à tout le monde de recevoir avec respect Sa Majesté Dingo-Bingo, et l'équipage de la Pandore conserva son sérieux.
Ainsi donc l’homme au chapeau retroussé, à l'habit écarlate et à la bannière volante, se trouvait être un monarque, le roi Dingo-Bingo; les deux autres, partiellement vêtus de façon diverse, étaient ses conseillers, et les huit rameurs une partie de ses gardes du corps.
Au moment où il s’approchèrent du navire, on leur jeta des cordes ; le canot fut halé contre le flanc du vaisseau ; une échelle avait été préparée pour faciliter l'abordage à Sa noire Majesté, qui fut accueillie avec tous les honneurs qui étaient dus à son rang.
Elle échangea de bruyants saluts avec le capitaine, et le vieux skipper, ouvrant la marche, conduisit le roi Dingo dans sa cabine, en traversant le tillac avec un certain décorum, où perçait néanmoins une jovialité de manières qui prouvait que les deux chenapans étaient d’anciennes connaissances et les meilleurs amis du monde.
Le contre-maître fit de son mieux pour divertir les conseillers d’État; quant aux gardes du corps, ils demeurèrent dans la pirogue, le roi Dingo sachant bien qu’il n’avait rien à craindre. Il connaissait le négrier, l’attendait depuis quelque temps, n'avait nulle question à lui faire et nul doute à son égard; le skipper et le roi étaient bien faits pour s’entendre.