‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 26 sur 89 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

11 est probable que , sans l’intervention de Ben Brace, on ne m’aurait pas permis de satisfaire mon désir; j’étais toujours le frotteur et le brosseur de la Pandore ; j’avais du matin au soir le balai, le torchon ou la brosse à la main. Pas un moment de répit ! Les autres pouvaient quitter le vaisseau, une fois leur besogne faite; ils allaient à terre suivant leur bon plaisir; tout leur ou-

1. Canot très-léger à fond plat, ayant les deux bouts en pointe, de sept à huit mètres de long, et marchant au moyen de six avirons et d’une voile légère que porte un mftt très-court.

vrage était de décharger le rhum, le fer et le sel qu’on donnait en payement au roi Dingo Bingo.

J’avais tenté à plusieurs reprises de me glisser avec eux dans leur chaloupe ; mais le capitaine et le contre-maître m’en avaient toujours repoussé Lorsqu’en m’éveillant chaque matin, je voyais le soleil étinceler à la cime des grands arbres dont il dorait le feuillage, je soupirais après la liberté; j’aurais donné tout au monde pour qu’il me fût permis de parcourir ces bois resplendissants. Il faut avoir passé des mois entiers sur un vaisseau, enfermé dans des limites étroites, pour se faire une idée de la puissance du désir que j’éprouvais alors; et je n’étais pas seulement prisonnier comme tout le monde ; j’étais esclave, accablé de fatigue et d’ennui , rudoyé sans cesse, dégoûté à la fois des officiers et de l’équipage. Oh ! certainement, j’aurais tout sacrifié pour courir pendant une heure dans cette belle forêt qui se déployait sur les deux rives, et dont la limite échappait à mes regards.

Je ne sais pour quel motif le capitaine et le contre-maître s’opposaient avec tant d’acharntrment à ce que j’allasse à terre; peut-être craignaient ils que je ne vinsse à m’enfuir : il est vrai que, se rappelant la manière dont ils m’avaient toujours traité, ils pouvaient à bon droit m’en supposer l’intention.

Ils auraient été fâchés de mon départ, et c’est pour cela probablement qu’ils ne me permettaient pas de m’éloigner du navire. J’étais un fort bon mousse, un excellent domestique, et mon service leur convenait à merveille. Ils ne se seraient fait aucun scrupule de m’assommer ou de me noyer dans un moment de fureur, ou pour satisfaire une de leurs fantaisies; mais ils m’auraient beaucoup regretté si j’avais réussi à les priver de mes services.

La même rigueur était observée à l’égard de ce malheureux Dutehy ', comme on l’appelait à bord. Si maltraité que je fusse, ma position était fort douce en comparaison de la sienne, et l’on devait penser qu’il chercherait tous les moyens d’échapper à ses tortures : l’instinct devait l’y pousser inévitablement ; la résignation a des bornes, et la chair se révolte à la fin. Le pauvre Dutehy, par malheur, était à bout de patience et résolut de déserter; je dis par malheur! car cette tentative, bien naturelle, amena pour cet infortuné une mort effroyable, que je ne puis me rappeler sans pâlir.

Quelques jours après que la Pandore eut jeté l’ancre devant la case du roi Dingo , Dutehy me communiqua l’intention qu’il avait de quitter le

l. Dutch. Hollandais.

navire; il me confiait ses projets dans l’espoir que je m’enfuirais avec lui, ou tout au moins que je lui prêterais assistance : j’étais le seul de tout l'équipage qui lui eût jamais adressé quelques paroles de commisération; il savait, de plus, que j’étais également victime de ses persécuteurs, et supposait que je ne demanderais pas mieux que d’échapper à nos tyrans communs. 11 avait raison; mais Ben Brace m’ayant conseillé d’attendre que nous fussions en Amérique, j’étais résolu à subir jusque-là toutes les exigences èt toutes les infamies du capitaine et du contre-maître; je savais qu’un voyage de la côte d’Afrique à celle du Brésil ne dure pas plus de quelques semaines, et j’avais confiance dans la promesse que mon protecteur m’avait faite de quitter avec moi cet affreux négrier.

C’est pour cela que je refusai la proposition du Hollandais; je m’efforçai même de le détourner du dessein dont il me faisait part , en lui conseillant d’attendre que nous puissions mettre le pied sur la côte américaine.

Malheureusement tous mes conseils furent inutiles : Dutchy avait trop souffert et ne pouvait plus supporter cette existence.

Une belle nuit, tandis que chacun était plongé dans un profond sommeil, on entendit à côté du navire la chute d’un corps pesant dans l’eau : « Un

homme à la rivière! » s’écria le matelot de quart, et, bientôt les dormeurs, dont une grande partie avaient tendu leurs hamacs sur le pont, s’éveillèrent en se demandant qui avait pu tomber dans le fleuve.

La lune était pleine, et le ciel était si pur, que l’on distinguait presque aussi bien que dans le jour les objets dont nous étions environnés. Tous les matelots s’étaient précipités vers le bord du navire et cherchaient du regard ce qui avait pu motiver l’alerte qui venait d’être donnée; ils virent alors à la surface du fleuve un point noir qui avait l’air de flotter vers la rive : c’était évidemment la tète d’un homme, et, à en juger d’après les ondes qui accompagnaient les mouvements précipités qui battaient l’eau du fleuve, il était certain que le nageur se hâtait de fuir et se dirigeait vers la terre.

Peut-être quelqu’un avait-il vu le pauvre Dutchy faire ce plongeon fatal : car c’était lui qui venait d’exécuter ses projets d’évasion.

Le capitaine et le contre-maître avaient, comme la plupart des hommes de l’équipage, suspendu leurs hamacs en plein air, à cause de la chaleur : ils furent immédiatement sur pied, coururent prendre leurs armes, et, avant que le déserteur eût franchi la moitié de la distance qui le séparait de la rive, ses tyrans se penchaient au-dessus

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du bord du navire, ayant chacun leur mousquet à la main.

Ils auraient pu traverser d’une balle le corps de leur victime ou lui faire sauter la cervelle; mais, bien que le sang de l’infortuné dût retomber

Le crocodile s'élança comme un trait et saisit la Puisse du nageur. (Page 108.)

sur leur tête, ce n’était pas de leurs mains que devait périr le malheureux Dutchy.

Avant que leur coup fût ajusté, des rides se dessinèrent à la surface de l'eau ; elles décrivirent une diagonale, et semblèrent se diriger de façon à rejoindre les ondes qui étaient produites par le nageur; une tête se montra bientôt à l’endroit où

l’on remarquait ces rides, et l’on aperçut un monstre dont la couleur était sombre et le corps très-allongé.

« Un crocodile ! un crocodile ! » s’écria-t-on de la Pandore.

Le capitaine et son complice ôtèrent le doigt qu’ils avaient posé sur la détente, et relevèrent leur mousquet ; l’œuvre de mort allait avoir lieu sans qu’ils eussent besoin d’intervenir, et je vis une joie satanique rayonner sur leur visage.

« Pauvre Dutchy ! s’écria une voix pleine de pi- * tié, il n’atteindra jamais la rive; c’en est fait de lui. Pauvre garçon! le crocodile va le saisir. »

A peine ces paroles étaient-elles prononcées, que le monstrueux amphibie, qui s’était rapproché de sa victime, s’élança comme un trait, laissa voir au-dessus du fleuve son dos couvert d’écailles, saisit la cuisse du nageur entre ses mâchoires puissantes, et plongea subitement. Un cri déchirant s’échappa des lèvres du malheureux qu’il entraînait au fond du fleuve, cri suprême qui retentit dans les bois, dont les échos le prolongèrent; il vibrait encore à notre oreille, que les bulles d’eau teintes de sang, qui montaient à la surface de la rivière, indiquaient seules l’endroit où avaient disparu l’infortuné Dutchy.

« C’est bien fait I vociféra le skipper en accompagnant ces mots d’un horrible juron; la perte

n’cst pas grande : un marin d’eau douce, un lâche dont nous nous passerons bien.

— Assurément ! s’empressa de dire le contremaître, qui appuya cette affirmation par une kyrielle de blasphèmes. Avis à quiconque essayerait de déserter, ajouta l’odieux homme en se retournant vers moi. Si l’imbécile n’avait pas quitté la Pandore, cette aventure ne lui serait pas arrivée ; après tout, s’il préférait la panse d’un crocodile au gaillard d’avant d'un bon navire, il a ce qu’il demandait. Mais c’est tout de même dans un drôle d’équipage qu’il a fini par s’enrôler. »

Le capitaine accueillit ces paroles avec d’affreux éclats de rire auxquels se mêlèrent ceux d’une partie des matelots; puis, ayant reporté leurs mousquets à la place où ils les avaient trouvés, le skipper et le contre-maître retournèrent à leurs hamacs, et furent bientôt profondément endormis. Les hommes de l’équipage, groupés autour du cabestan, causèrent pendant quelques minutes de l’horrible catastrophe qui venait de se passer sous leurs yeux; mais leur conversation prouvait la cruauté de leur âme ; les uns riaient des plaisanteries des autres. « Je voudrais bien savoir, disait-on, si Dutchy a fait un testament? » Question d’autant plus piquante que le malheureux n’avait jamais possédé qu’un vieux couteau, une écuelle d’étain, une fourchette, une cuiller de fer, et quel-

ques haillons qui lui servaient d’habits. « Mais qui sera son héritier? « dit quelqu’un. Et toute la bande de rire à cette demande imprévue.

Bref, on arrêta que le lendemain matin on jouerait à la rafle à qui appartiendrait l’équipement du défunt; ce point une fois réglé, tous les matelots se dispersèrent, les uns pour retourner à leurs cadres, les autres pour regagner leurs hamacs, qui se balançaient au vent.

Tout l'équipage fut bientôt endormi, et le silence régna de nouveau sur la Pandore ; quant à moi, j'étais appuyé sur le bordage du navire, le regard fixé à l’endroit où j’avais vu disparaître l’infortuné Dutchy. Rien ne pouvait guider les yeux; l’écume sanglante qui, pendant quelques minutes, avait rougi un point du fleuve, s’était dispersée depuis longtemps , et l’eau sombre fuyait autour de moi sans que le moindre mouvement intérieur vînt en rider la surface; mais mon imagination frappée revoyait toujours cet horrible spectacle, ce monstre hideux ayant dans sa gueule le corps de sa victime; j’entendais toujours ce cri d’angoisse répété par l’écho. Rien pourtant ne bruissait autour de moi; pas une feuille que le vent fit trembler sur la rive’, pas un souffle de l’air, pas un murmure de l’onde, on aurait dit que la nature elle-même, terrifiée par cet effroyable événement, avait été réduite au silence.

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