‹ A la mer par le Capitaine MayneReidChapitre 27 sur 89 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

Je fus bien content lorsque le matin arriva, car je n’avais pas pu dormir de la nuit; le sort de mon pauvre camarade me préoccupa toute la journée suivante : il me semblait que je devais avoir une pareille destinée. C’est la terreur que m’inspirait le capitaine qui éveillait dans mon âme ces douloureux pressentiments ; suivant moi, les véritables meurtriers du pauvre Dutchy étaient le skipper et son affreux contre-maître, le crocodile n’était venu là que par hasard et comme un accessoire; le. Hollandais, sans lui, n’en aurait pas moins été tué par ces deux hommes qui l’avaient déjà visé; le monstre n’avait fait que les prévenir, et il était évident que, s* le pauvre matelot avait succombé sous les balles de ces affreux coquins, ces derniers n’en auraient eu ni plus de remords, ni plus de souci. J’avais donc de bons motifs pour les craindre, et il n’est pas étonnant que l’inquiétude assiégeât ma pensée.

Durant toute la journée, le cri suprême du pauvre matelot retentit à mon oreille, et d’une façon

d’autant plus douloureuse, qu’il formait un contraste poignant avec les éclats de rire et la gaieté bruyante de tout notre équipage. C’était grande fête à bord du négrier : le capitaine recevait le roi Dingo Bingo, et Sa Majesté s’était fait accompagner, non-seulement des principaux hommes de sa tribu, mais encore des beautés à peau noire qui composaient son harem ; un bal avait été organisé par les matelots, et les libations et la danse se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Les grossières marchandises que nous avions apportées furent alors déposées sur la rive et délivrées au roi Dingo, qui, en échange, compta ses captifs au capitaine, dont ils devenaient les esclaves. Toutefois, avant de les emmagasiner à bord, il nous restait à faire quelques travaux indispensables: les grilles que l’on avait détruites pendant la chasse du croiseur devaient être remplacées ; il fallait consolider les cloisons destinées à séparer les hommes des femmes, vider les tonnes et les remplir d’eau douîe, enfin terminer tous nos préparatifs ; on s’occuperait ensuite de charger la cargaison, chose extrêmement facile, puisqu’on n’avait pas la peine de transporter les ballots, et que d’eux-mèmes ils pouvaient prendre la place qui leur était assignée.

En attendant que la Pandore fût prête à les recevoir, les esclaves restèrent à l’endroit où ils

étaient casernes, et l’on travailla sur le navire à disposer tout ce qu’il fallait pour leur embarquement.

J’aspirais toujours, et avec plus d’ardeur que jamais, à passer quelques moments à terre ; il me semblait que j’aurais été bien heureux si j’avais pu courir dans les bois, que j’y aurais puisé la force de supporter les horreurs de la traversée que nous allions faire, et dont la seule idée éveillait dans mon âme les plus vives appréhensions.

Ce n’était pas la perspective de mes propres souffrances qui m’inspirait tant d’inquiétude : c’était la pensée des tortures dont j’allais être témoin, du spectacle de cette foule entassée dans un endroit insuffisant pour la contenir, de tous ces pauvres nègres ayant à peine assez de place pour s’asseoir, condamnés à passer de longues semaines sans se coucher, à demi morts de faim et de soif, pantelants sous une chaleur tropicale, au milieu d’un air empoisonné, où beaucoup de ces malheureux allaient trouver la mort ; et non-seulement j’aurais sous les yeux le tableau de toutes ces misères, mais je serais peut-être condamné à prendre part à l’œuvre des bourreaux : il n’était donc pas étonnant que je fusse d’une inquiétude affreuse.

Ma vie était déjà bien assez misérable, bien assez pleine de regrets. Ce n’était point une voca-

tion irrésistible pour la marine qui m’avait arraché au foyer paternel ; c’était le besoin de parcourir des pays inconnus, la passion des voyages, l’amour des aventures qui m’avaient entraîné. «Une fois marin, me disais-je, plus d’obstacles, plus d’entraves, le monde me sera ouvert. » Quelle déception ! J’étais en Afrique, à cent mètres de la rive, et c’est tout au plus s’il m’était permis de regarder le sublime paysage qui se déroulait à mes yeux. J’étais comme un prisonnier qui, à travers les barreaux de sa geôle, entrevoit l’horizon salis limites, comme un oiseau qui, derrière le treillis de sa cage, aperçoit la feuillée qui l'attire.

Toutefois, j’avais quelque espérance de réaliser mes vœux ; Ben Brace m’avait promis qu’ aussitôt qu’il obtiendrait pour lui-même la permission d’aller à terre, il demanderait que je pusse l’accompagner. Cette perspective me ravissait, bien que je ne fusse pas sans inquiétude sur la réponse qui serait faite à la requête de mon généreux protecteur.

En attendant, je m’efforçais de me distraire, de rompre la monotonie des jours, en observant avec soin toutes les choses que je pouvais découvrir. Du pont même de la Pandore, tout ce que j’apercevais était nouveau pour moi et m’intéressait vivement. Nous nous trouvions dans un pays tout

Les bords d’une rivière de l'Afrique. (Pige 118.)

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à fait inhabité ; les baraques et les cases que l’on voyait auprès du fleuve n’étaient qu’une résidence temporaire; elles constituaient la factorerie du roi Dingo Bingo; mais Sa Majesté n’y demeurait pas habituellement; sa ville et son palais étaient situés dans l’intérieur des terres, où le sol est plus élevé et le climat plus salubre ; car les maladies abondent sur la côte occidentale d’Afrique. Le roi ne venait ici qu’une fois par an, à l’époque où certains négriers entraient dans la rivière pour y prendre leur cargaison d’esclaves. 11 descendait alors avec le troupeau qu’il avait rassemblé, troupeau humain qui formait son principal revenu, et qu’il se procurait, ainsi que nous l’avons dit, par des chasses à l’homme et des com-

bats sanglants; ses gardes, ses conseillers, ses épouses, toutes les femmes de sa cour, ne manquaient pas de le suivre dans cetté expédition commerciale : car la visite du négrier, dont le chargement de rhum et d’eau-de-vie était destiné au roi Dingo, donnait lieu à une série de fêtes ou plutôt d’orgies grossières, qui faisaient les délices des courtisans de Sa Majesté.

Pendant tout le reste de l’année, la factorerie était déserte; le baracon était vide, ainsi que les cases du roi ; les animaux féroces, moins cruels et moins redoutables que l’homme, venaient prendre la place que celui-ci avait occupée, et leurs

voix troublaient seules le silence de la nature.

C’est pour cela que je trouvais un charme profond à la scène qui se déployait à mes yeux ; son aspect sauvage avait pour moi un puissant intérêt; et dans le cercle restreint que ma vue pouvait saisir, je découvrais de quoi satisfaire mon ardente curiosité.

Je voyais les hippopotames géants traverser l’eau du fleuve, et se traîner sur la rive. Il y en avait de deux sortes : car, bien que ce soit un fait peu connu, même des naturalistes, on en trouve deux espèces dans les rivières de la côte occidentale d’Afrique; lune est beaucoup plus petite que l’autre et n’a pas été décrite aussi souvent que l’hippopotame ordinaire. Il n’y avait pas d’heure où je ne visse d’énormes crocodiles, gisant au bord du fleuve comme des troncs d’arbres, auxquels ils ressemblaient alors, ou poursuivant dans la rivière quelque poisson dont ils s’emparaient bien vite. De gros marsouins bondissaient au-dessus de l’eau, et s’approchaient tellement du navire, que j’aurais pu les frapper avec un anspect 1 ; ils habitent l’Océan, et remontaient la rivière quelquefois jusqua une assez grande hauteur pour y chercher une plante qu’ils mangent avec dé-

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