CHAPITRE XVII
Le lendemain matin, au point du jour, nous quittions la Pandore; deux amis de Ben Brace nous conduisirent au rivage et ramenèrent le canot. Je ne fus pas tranquille avant d'avoir été déposé sur la rive; il me semblait toujours que mes tyrans allaient se repentir de leur générosité, rappeler
les rameurs et leur donner des ordres pour que je revinsse à bord ; je ne respirai même librement qu’après m être enfoncé au milieu des broussailles qui me dérobaient enlin à mes persécuteurs. .
C’est alors que je me sentis heureux 1 je bondissais avec ivresse, je courais comme un fou, je dansais en agitant les bras, je riais et je pleurais de joie, au point que mon compagnon crut un instant que j’allais perdre la tète. S’il avait suffi de la perspective de cette partie de plaisir pour me donner tant de bonheur, jugez de ce que devait être la joie produite par la réalité ; il n’y a pas de langage qui puisse exprimer la sensation que j'éprouvais en ce moment : je me retrouvais à terre, mes pieds reposaient sur l’herbe après avoir pressé pendant deux mois le pont glissant d’un navire. A la place d’une forêt de mâts, d’espars et de cordages goudronnés qui m’environnaient à bord, j’avais de grands arbres qui balançaient au-dessus de ma tète leurs branches flexibles et chargées de feuilles vertes ; au lieu de siffler à travers les agrès, ou de gronder en frappant sur les voiles, le vent soupirait avec douceur en agitant le feuillage et m’apportait des chants d’oiseaux; puis enfin j’étais libre; je pouvais penser, parler et agir : c’était la première fois, depuis que j’avais mis le pied sur la Pandore, que j’avais un instant de bonheur.
lMus de ces ignobles faces que je rencontrais sans cesse; plus d’infâmes plaisanteries, d’affreux jurons que des voix éraillées hurlaient à mes . oreilles; ma vue se reposait sur la belle et bonne figure de mon courageux protecteur, dont les paroles joyeuses vibraient à l’unisson des miennes : car il était aussi heureux que moi de ces quelques moments de plaisir et de liberté.
Nous avions l’intention de chasser, comme je l’ai dit plus haut, et nous étions munis des engins nécessaires pour accomplir nos projets. Toutefois il eût été difficile de voir des armes de chasse dans celles que nous portions l’un et l’autre ; Ben était chargé d’un grand mousquet à pierre du temps de la reine Anne, ayant une baguette de métal, et d’un poids à faire fléchir l’épaule d’un grenadier ; mais Ben Brace aurait chassé avec un petit canon, sans se douter qu’il portait quelque chose de pesant. Quant à moi, j’étais pourvu d’un énorme pistolet d’abordage qui me tenait lieu de fusil; le reste de notre équipement se composait d’une livre de petit plomb que mon camarade avait mis dans sa blague à tabac, et d’une certaine quantité de poudre que nous emportions dans une bouteille qui avait contenu jadis du ginger-beer, ce breuvage 'favori des Anglais, bouteille dont il était impossible de méconnaître l’origine, même au sein des forêts africaines. Nous avions
pris des étoupes à calfater 1 pour nous servir de bourre ; et c’est avec cet équipage que nous avions le projet d’occire toutes les bêtes, plume et poil, qui se trouveraient sur notre chemin.
Il y avait déjà longtemps que nous parcourions la forêt sans avoir découvert autre chose que la piste des animaux que nous cherchions; les oiseaux chantaient ou babillaient au-dessus de nos têtes ; il était facile d’entendre qu’ils se trouvaient à portée de notre petit plomb ; mais nous avions beau regarder dans la direction des voix, pas une plume n’était perceptible et ne pouvait nous indiquer. où il fallait viser. Les oiseaux nous voyaient parfaitement, et il est probable que pous les aurions vus à notre tour, si nous avions pu savoir où ils étaient cachés; mais ils se perdaient au milieu des branches ou des feuilles ; car la nature revêt les animaux sauvages de couleurs analogues au milieu qu’ils habitent : la robe du lièvre ressemble aux terrains fauves, aux bruyères desséchées qu’il fréquente; le plumage de la perdrix se confond avec le chaume et la terre du sillon; je pourrais en citer beaucoup d’autres exemples. Le même fait se produit également dans les régions tropicales : la fourrure tachetée de la panthère et du léopard se distingue à peine, malgré
1. Calfater, boucher les trous qui se font dans le navire pendant la traversée.
A LA MRR!
tout son éclat, des feuilles rousses dont la forêt est jonchée ; les perroquets, destinés à vivre au milieu des arbres verts, sont eux-mêmes de cette couleur, tandis que les espèces qui fréquentent les rochers sont grises, et que celles qui habitent au milieu des troncs d'arbres gigantesques sont d’une teinte beaucoup plus sombre.
C’est par ce motif que nous avions marché pendant longtemps sans apercevoir une seule plume; toutefois nous n’étions pas destinés à revenir à bord sans avoir eu l’occasion de brûler un peu de poudre. Nous vîmes enfin un gros oiseau brun qui perchait tranquillement sur la branche inférieure d'un arbre dépouillé de toutes ses feuilles.
Je m’arrêtai à une certaine distance, et Ben s’avança pour tirer sur l’oiseau; mon protecteur ne manquait pas d’adresse, ayant été jadis quelque peu braconnier; le voilà donc se glissant d’un arbre à l’autre et arrivant auprès de celui où perchait sa victime. La simple créature ne parut pas même faire attention au chasseur, qui ne prenait plus la peine de dissimuler sa présence; un oiseau d’Angleterre se fût envolé depuis longtemps. Ben, qui était résolu à ne point rentrer les mains vides, s’approcha de manière à ne pas manquer sa proie ; l’oiseau demeura complètement immobile, vous auriez dit qu’il était empaillé; Ben leva sa reine Anne, appuya sur la détente, et la bète.
qu'il lui était impossible de manquer, tomba tuée morte, comme disent les Irlandais.
J’accourus bien vite pour ramasser l'animal, dont j’ignorais, ainsi que Ben, le nom et la fa- » mille; c’était un gros oiseau, presque aussi grand qu’un dindon, avec lequel il offrait une singulière resemblance; il avait, comme celui-ci, la tête et le cou tout rouge et sans la moindre plume. Ben était persuadé que c'était une dinde sauvage. Quant à moi, j’étais sûr du contraire; je me rappelais parfaitement qu’on n’en trouve qu’en Amérique et en Australie; mais s’il n’existe pas de dinde sauvage en Afrique, on y voit des outardes, des floricans 1 et diverses espèces d’oiseaux qui ressemblent beaucoup au dindon ; j’en conclus que c’était un de ces derniers, et que, pour n’être pas une dinde, notre volatile n’en ferait pas moins un rôti succulent. C’est dans cette espérance que Ben Brace prit l’oiseau, qu’il s’attacha en bandoulière; puis il rechargea son mousquet, et nous poursuivîmes notre chemin.
A peine avions-nous fait dix pas, que nous vîmes le cadavre d’un animal à moité dévoré. Ben me dit que c’était un daim ; effectivement on pouvait le croire; mais j’observai que la bête avait des cornes au lieu de bois; j’avais lu d’ailleurs